Skip to main content

Full text of "Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, depuis l'avènement de Henri IV jusqu'à la paix de Paris conclue en 1763"

See other formats


à 



■'c 



U dVof OTTAWA 




39003001188035 






C$ • i vï >C 



^S&M^ 



KÏM 



WMm&^mmmi 






'm&mK 



m&M 



"fefe 



iiilï 



*&*$.-?•* 












,~?-:;rw 



?<^p^rv^i-W^s iM 






WM 









W-U^F 



*fâ*^ 



WZό&& 









■"fjnWersitas 

BIBLIOTHECA 

Ottavions^i 



Digitized by the Internet Archive 

in 2012 with funding from 

University of Toronto 



http://archive.org/details/collectiondesmmo21 pt1 peti 



COLLECTION 

DES MÉMOIRES 



RELATIFS 



A L'HISTOIRE DE FRANCE. 



MEMOIRES DEBASSOMPIERRE, TROISIEME PARTIE. 



A PARIS DE L'IMPRIMERIE DE A. BELIN , 
rue des Mathurins-Saïnt-Jacques, n°. 14. 



COLLECTION 

DES MÉMOIRES 



RELATIFS 



A L'HISTOIRE DE FRANCE, 

DEPUIS L'AVÈNEMENT DE HENRI IV JUSQU'A LA PAIX DE PARI' 
CONCLUE EN 1^63; / 



AVEC DES NOTICES SUR CHAQUE AUTEUR, 
ET DES OBSERVATIONS SUR CHAQUE OUVRAGE , 

Par M. PETÏTOT. 



TOME XXI 




PARIS, 

FOUCAULT, LIBRAIRE , RUE DE SORBONNE , tf, g. 
i8s3, 




3c 
3 

t vS 6? S cl 

va// 



MEMOIRES 

DU MARÉCHAL 

DE BASSOMPIERRE 

JOURNAL DE MA VIE. 

TROISIÈME PARTIE. 



Ainsi nous commençâmes Tannée i6?3 : A notre 
arrivée à Paris , le Roi fit peu après une espèce 
d'entrée, en laquelle Monsieur n'ayant pu souffrir à 
M. le comte de marcher avec lui , M. le comte en fit 
de même avec M. de Guise qui se retira. Il arriva 
aussi que le prévôt des marchands prétendit de mar- 
cher immédiatement devant le Roi , comme n'étant 
point une entrée , mais un joyeux avènement ; de quoi 
les maréchaux de France eurent un tel mépris , qu'ils 
ne voulurent pas contester, et nous en vînmes sans 
accompagner le Roi, qui, dès qu'il fut arrivé, traita 
et conclut peu après une ligue offensive et défensive 
avec le duc de Savoie et la seigneurie de Venise pour 
recouvrer la Valteline aux Grisons. Et en même temps 
le marquis de Mirabel offrit au Roi , de la part du roi 
d'Espagne, l'exécution du traité de Madrid, et que , 
pour ce qui étoit parlé de l'établissement de la re- 
ligion audit traité, le roi d'Espagne s'en remettroit 
entièrement au Pape pour le décider : ce que le Roi 
accepta, et s'en remit aussi au Pape. De sorte que , du 

T. 21. t 



2 [l623] MÉMOIRES 

côté de dehors, nos affaires étant assoupies, et du 
dedans la paix établie , nos pensées et desseins furent 
tournés dans la cour, et celles de M. de Schomberg 
mises en très-mauvais état, parce que M. de Beau- 
marchais dit absolument au Roi qu'il ne pouvoit faire 
les avances nécessaires s'il n'étoit assuré de son 
remboursement, et que le fonds ordinaire manquoit 
pour cet effet par le mauvais état auquel M. de 
Schomberg avoit mis ses finances ; sur quoi M. le 
chancelier intervenant , mit le Roi en résolution dé- 
terminée de les lui ôter. Et, afin que le Roi ne fut 
capable d'en être détourné par moi, ils lui firent 
donner un avis par dessous main que M. de Schom- 
berg me devoit faire payer mes dettes par les finan- 
ciers, s'il étoit maintenu. 

Je dis à M. de Schomberg , à son retour de Nan- 
teuil, ce que M. le chancelier m'avoit dit sur son su- 
jet, et lui, croyant de remédier à cette affaire, dit qu'il 
lui diroit les causes qui l'avoient mû de ne vouloir 
l'aller voir alors , et se sentit plus assuré sur la mort 
qui arriva de M. le garde des sceaux, qui obligea 
M. le chancelier d'en poursuivre la restitution , qu'il 
obtint , et ne se mit pas en peine de songer qui auroit 
les finances, s'imaginant que quiconque les auroit 
dépendroit toujours de lui , à cause de sa suffisance 
et grande autorité. Ainsi M. de Beaumarchais ayant 
dit au Roi qu'il feroit les avances s'il mettoit quelque 
surintendant dont il fût assuré pour son rembourse- 
ment , et La Vieuville lui ayant ouvertement de- 
mandé la surintendance , à condition que si dans 
deux ou trois mois il ne s'en acquittoit bien, que 
l'on en mît un autre à sa place, avec les brigues qu'il 



DE BASSOMPIERRE. [l6a31 3 

fit à celte fin , furent cause que le Roi lui donna , et 
chassa M. de Scliomberg , et en même temps M. de 
Castille , contrôleur général et l'un des intendans des 
finances, desquels étoitle président de Chevry. Peu 
après , M. de Schomberg se battit contre le comte de 
Candale, qui le fit appeler sur le sujet du gouverne- 
ment d'Angoulême , qui étoit à lui précédemment en 
survivance. Au commencement, La Vieuville ne fut 
point du conseil étroit, et, faisant à chacun bon accueil, 
fut tenu et estimé, au moins en souffrance. Mais peu 
de jours se passèrent sans qu'il se mît à cabaler , pre- 
mièrement pour chasser messieurs de Sillery , chan- 
celier, et Puisieux, ses bienfaiteurs , puis tous ceux 
qu'il voyoit approcher du Roi, et moi particulière- 
ment , qui ne manquai pas de faire voir son dessein à 
M. le chancelier ; mais il le méprisoit de telle sorte 
qu'il n'en fit pas cas. 

En ce temps-là , M. de Montmorency, qui souffroit 
impatiemment que madame la connétable , sa belle- 
mère , qui , à ce qu'elle disoit , avoit accepté la charge 
de dame d'honneur de la Reine, à condition qu'il n'y 
auroit point de surintendante par dessus elle , y eût vu 
établir madame de Luynes , lors duchesse de Che- 
vreuse, en fit sa plainte au Roi , et demanda que le 
Roi voulût commettre quelqu'un pour connoître des 
droits de sa belle-mère , pour puis après en faire son 
rapport en son conseil , pour y ordonner ce que de 
raison. M. de Chevreuse, qui ne devoit mettre jamais 
la charge de sa femme en compromis , consentit d'en 
laisser agiter la cause, sur l'assurance que M. de Pui- 
sieux lui donna qu'il ne lui seroit fait aucun tort en 
cette affaire , et mit ses papiers es mains de M. de 



4 [l6^3] MÉMOIRES 

Châteauneuf , que le Roi y avoit commis pour ins- 
truire l'affaire et la rapporter au conseil. 

Cependant ils sollicitèrent l'un et l'autre très-fort, 
et fus prié d'un côté et d'autre d'y employer mon 
esprit et mon petit pouvoir en leur faveur; mais étant 
très-affectionné à l'une et à l'autre maison , et parti- 
culier serviteur de mesdames les princesses deCondé 
et de Conti , qui en faisoient leur propre affaire , 
j'obtins d'eux et d'elles que je ne me mêlerois de 
cette affaire, qui enfin se termina, vers la fin de l'au- 
tomne à Saint-Germain , en sorte que l'une et l'autre 
furent privées de leurs charges , contre l'opinion de 
M. de Puisieux , qui vit bien dès ce jour-là sa ruine 
prochaine , mais, par vanité, la voulut celer à ses amis, 
pour ne se décréditer vers eux. Et m'ayant demandé 
ce qu'il me sembloit de l'arrêt qui venoit d'être donné, 
je lui dis qu'il me sembloit que c'étoit le pire que 
l'on eût su donner, attendu que toutes les deux par- 
ties étoient offensées, et que le juge, qui étoit le 
Roi, en seroit condamné aux dépens. Il me dit lors 
qu'il n'en coûteroit rien au Roi. Et moi je lui dis 
qu'il le paieroit plus cher que s'il l'eût acheté de gré à 
gré, et que, pour ne mécontenter deux si grandes mai- 
sons que celles de Lorraine et de Montmorency, il le 
devoit faire , ou autrement il étoit à craindre , vu le 
mauvais état de la France , et l'incertitude de la paix 
avec les huguenots , qui demandoient justement la 
démolition du Fort-Louis , que le Roi dans quelque 
temps ne fût obligé de rétablir, par un traité de paix, 
ce qu'il avoit présentement détruit. Je pensois de dire 
cela à un ami particulier et en forme de discours ; 
mais M. de Puisieux , pour faire le bon valet , l'alla 



DE BA^SOMPIEURE. [l6a4J 5 

redire au Roi, et le Roi à La Vieuville, qui, biea 
aise d'avoir trouvé occasion de me nuire , dit au Roi 
que ces propos étoient criminels, et méritoient la 
Bastille; de sorte que le Roi m'en fit la mine, et fut huit 
jours sans me parler , jusques à ce que,s'étant plaint 
de moi à M. le cardinal de La Rochefoucault et au 
père Seguiran , ils me le dirent , et firent ma paix 
avec lui. Ainsi finit l'année 1623. 

Le commencement de l'année 1624 fut employé à 
retirer les sceaux des mains de M. le chancelier 9 
lequel voyant sa fortune abattue , et que ses ennemis 
prévaloient sur lui, les rendit au Roi avant qu'il les 
lui demandât, et se coucha de peur d'être porté par 
terre 5 mais ce fut en vain : car La Vieuville, appuyé 
d'autres personnes puissantes , et particulièrement 
de la Reine-mère, qui s'étoit mise en parfaite intel- 
ligence avec le Roi son fils, firent donner congé à 
M. le chancelier et à M. de Puisieux , auxquels le 
Roi écrivit, le dimanche 4 de février, qu'ils eussent à se 
retirer à une de leurs maisons hors de Paris ; ce qu'ils 
firent dès le lendemain. Par ce moyen La Vieuville 
fut en suprême faveur , et dès lors pratiqua ouverte- 
ment ma ruine , ne m'ayant pu ployer à quitter mes 
amis, comme il m'en fit instamment supplier avant 
Noël , et de me nouer à lui d'une étroite amitié. 

Le Roi donna. en même temps les sceaux à M. d'A- 
ligre, lequel je ne laissai d'aller voir, bien que je 
susse qu'il ne m'aimoit pas , et ce en compagnie de 
messieurs de Créqui et de Saint-Luc. Il nous fit très- 
bonne chère, et à moi particulièrement 5 de quoi 
d'autres qui l'étoient aussi venus congratuler étant 
ébahis, je leur dis tout haut: « Ne vous étonnez 



6 [ I ^' 2 4] MÉMOIRES 

pas, messieurs , de la bonne chère que me fait M. le 
nouveau garde des sceaux ; car je suis cause de ce 
que le Roi les lui a aujourd'hui mis en main. » Il 
me dit lors : « Monsieur, je ne savois pas vous 
avoir cette obligation ; je vous supplie de me dire 
comment. — Monsieur, lui dis-je, sans moi vous ne 
les eussiez pas eus aujourd'hui, mais dès l'année pas- 
sée; » dont il se prit à rire , et me dit qu'il étoit vrai, 
mais que j'avois fait mon devoir ; car n'en ayant pas 
été sollicité par lui , que je ne connoissois guère , 
j'étois obligé de faire pour mon ami M. de Caumar- 
tïtt. Puis me dit qu'il me prioit de l'aimer, et qu'il 
me juroit, devant ces messieurs, qu'il seroit fidèle- 
ment mon serviteur et mon ami, comme certes il me 
l'a depuis témoigné en toutes les occasions qui se 
sont rencontrées. 

La foire de Saint-Germain arriva puis après , qui 
fut suivie de deux excellens ballets que nous dan- 
sâmes avec le Roi le premier , et puis avec la Reine , 
auquel se trouva le comte de Hoiland , qui vint 
sonder le gué , de la part du roi d'Angleterre , si l'on 
voudrait entendre au mariage du prince de Galles 
son fils avec madame Elisabeth , dernière fille de 
France. Le carême vint là-dessus , auquel La Vieu- 
ville montra au Roi que je m'étois fait donner, par 
la connivence du secrétaire de la guerre , qui étoit 
M. de Puisieux , 24,000 livres d'entretènement par 
an sur les Suisses, qui de droit ne nvappartenoient 
pas. Je demandai de remontrer mon droit en plein 
conseil ; ce que je fis devant le Roi une après-dînée ; 
et LaVieuville me voulant repartir, je lui lavai bien la 
tête-, néanmoins mes états demeurèrent en souffrance. 



DE BASSOMPIEURE. [l6s4] 7 

Le Roi alla sur ces entrefaites à Compiègne, où je 
lui parlai deux fois sur mon affaire; et ensuite lui 
ayant demandé moyen de l'entretenir, parce que je 
savois que La Vieuville m'accusoit d'être pension- 
naire d'Espagne , et même avoit fait prendre un pri- 
sonnier nommé Lopez , Espagnol , qui me hantoit , 
pensant trouver quelque chose contre moi par ce 
moyen, le Roi enfin me promit de me parler en 
particulier ; ce qu'il fit un soir sur le rempart qui est 
proche de son cabinet; et le bruit courut qu'il avoit 
parlé lors à Mansfeld , pour traiter quelque chose 
avec lui, et étoit à deux lieues de Compiègne. Je lui 
dis ce que Dieu m'inspira en faveur de mon inno- 
cence , et contre la calomnie de La Vieuville: de 
sorte que je demeurai très-bien dans son esprit, et 
lui très-mal; et pour mieux couvrir notre jeu, le 
Roi voulut que je ne lui parlasse point devant le 
monde, hormis quand je prendrois le mot, qu'il 
m'en pourroit dire deux ou trois, et moi autant à 
lui ; qu'il me feroit mauvais visage , et que je ne 
montrerois aucune apparence de m'être raccommodé 
avec lui; et que si j'avois «quelque chose à lui faire 
dire, ce seroit par l'organe de Toiras, de Beaumont 
et du commandeur de Souvré. Au reste, dès que 
j'eus parlé au Roi, je ne doutai plus de la ruine en- 
tière de La Vieuville. 

; Le Roi en même temps fit une forte armée , qu'il 
mit sur la frontière de Lorraine et d'Allemagne , sous 
la charge de M. le duc d'Angoulême, et y eut pour 
maréchal de camp Marillac , qui y firent l'un et l'autre 
bien leurs affaires, et firent entretenir ladite armée un 
fort long temps par les divers avis qu'ils envoyèrent 



8 [l6 2 4] MÉMOIRES 

de temps en temps donner au Roi des forces enne- 
mies qui étoient prêtes d'entrer en France , bien 
qu'il n'y en eût pas seulement l'apparence. M. le car- 
dinal de Richelieu , quelques jours auparavant, avoit 
été mis au conseil étroit , qui me promit en même 
temps amitié , et que La Vieuville ne me pourroit 
nuire devant lui , comme aussi firent M. le garde 
des sceaux et M. le connétable. Mais ce dernier eut 
toujours opinion qu'il seroit assez puissant pour me 
faire mettre à la Bastille, dont il m'avertit plusieurs 
fois, et entre autres au sortir du conseil, un matin 
que La Vieuville avoit fort insisté vers le Roi pour 
me faire arrêter, disant qu'il avoit une lettre d'un 
nommé Le Doux, maître des requêtes, qu'il montra , 
dans laquelle il lui mandoit que, dans les papiers de 
Lopez , il avoit trouvé qu'un certain Guadameciles 
m'avoit fourni 4o,ooo francs, et il étoit vrai qu'il avoit 
trouvé dans son livre de raison ces mots : Al senor 
maréchal de Bassompierre , por Guadameciles , 
4o,ooo maravedis y qui étoient deux cents écus , pour 
des tapisseries de cuir doré, ainsi nommés en es- 
pagnol.» Tous conclurent qu'il falloit savoir qui étoit 
ce Guadameciles j qu'il falloit le faire prendre et en- 
suite moi, si c'étoit un banquier espagnol qui m'eût 
donné cet argent. 

M, le connétable m'envoya quérir , me pria daller 
hors de France pour quelque temps , afin d'éviter ma 
ruine, qui étoit certaine; m'offrit même dix mille 
écus si j'avois faute d'argent. Je le remerciai très- 
humblement de son avis et de son offre , et lui dis 
qu'il le devroit donner à La Vieuville, qui seroit 
ruiné dans un mois , et non pas moi. Ce bon homme 



DE BASSOMPIEftRE. [l6^4] 9 

s'efforçoit de me persuader de céder à la violence 
présente ; et moi, qui en savois plus que je ne lui 
en disois , l'assurois que j'étois aussi affermi que La 
Vieuville étoit chancelant. Néanmoins le lendemain 
il eut la puissance de faire chasser le colonel d'Or- 
nano d'auprès de Monsieur, frère du Roi ; ce qui fit que 
M, le connétable me pressa encore de nouveau de 
m'en aller-, mais je l'assurai encore de ma sûreté et 
de l'entière ruine de La Vieuville. En ce temps-là le 
comte de Carlisle arriva, ambassadeur extraordinaire 
du roi Jacques de la Grande-Bretagne , auquel le 
comte de Rolland fut adjoint pour traiter le ma- 
riage d'Angleterre-, et La Vieuville, faisant semblant 
d'être mal avec eux, s'y étoit accommodé, en sorte 
qu'ils firent une brigue pour retirer de l'Angleterre 
le comte de Tillières, mon beau-frère, qui y étoit 
ambassadeur , et y envoyer à sa place d'Effiat , qui 
étoit grand ami de Carlisle : ce que La Vieuville, quoi- 
que déjà disgracié dans l'esprit du Roi et de la Reine 
sa mère , n'eut pas de peine d'obtenir , à cause d'une 
lettre qu'il avoit écrite , par laquelle il mandoit au Roi 
que la Reine sa mère, à son desçu, faisoit traiter en An- 
gleterre le mariage de madame sa sœur par personnes 
interposées -, ce qui avoit fort offensé la Reine-mère. 
Sur ces entrefaites, le Roi partit de Compiègne et 
vint chasser proche de Monceaux, où étoit la Reine- 
mère , en un lieu nommé Germiny. Là fut confirmée 
la résolution de la ruine de La Vieuville , dont le Roi 
me fit l'honneur de m'envoyer donner avis par Toi- 
ras ; mais ledit Toiras , en venant à Paris , fut appelé 
en duel par le frère du procureur général nommé 
Bernay.Ce qui fut cause que je n'en sus rien que deux 



10 [l6^4] MÉMOIRES 

jours après, qit étant en grande compagnie chez moi , 
Je Roi m'envoya dire que , sans faute , je fusse le len- 
demain de bonne heure à Saint- Germain , où il de- 
voit se rendre, comme nous fîmes , M. deBellegarde et 
-moi. Le Roi nous fît bonne chère en arrivant: et comme 
dans la galeriedela Reinesafemme, au petit château , 
il se promenoit entre M. deBellegarde et moi, La Vieu- 
ville arriva, qui fut fort étonné de cette inespérée pri- 
vauté qu'il me vit avoir avec le Roi , qui me quitta à 
l'heure même pour aller parler à lui , et moi je vins 
saluer le maréchal de Vitry , qui étoit venu avec La 
Vieuville ; lequel me dit qu'il étoit en peine de voir 
son beau-frère et moi si mal ensemble, et qu'il nous 
vouloit accommoder ; auquel je répondis : « Com- 
ment m'y accommoderois-je à cette heure qu'il s'en 
va ruiné , puisque je ne l'ai pas voulu faire quand il 
a voit la toute puissance? — Comment! ruiné ? me dit- 
il. — Oui, ruiné, lui répondis-je , et ne vous fiez 
jamais à moi si dans quinze jours il est surintendant 
des finances. » Sur cela le Roi s'approcha de nous , 
et La Vieuville de son beau-frère , qui lui dit ce que je 
lui venois de dire, etlui aussitôt l'alla rapporter au Roi, 
qui l'assura qu'il n'en étoit rien, et que ceseroit plutôt 
moi que lui. Le R.oi ensuite se fâcha à moi de mon 
discours avec le maréchal de Vitry ; mais je lui dis 
qu'à un homme qui depuis une année m'a voit fait tant 
de mal, ce seroit trop peu qu'il ne sentît le sien 
qu'à l'heure même qu'il lui arriveroit, et que je lui 
voulois faire pressentir et goûter même auparavant 
qu'il lui arrivât. 

Cinq ou six jours après , le Roi m'envoya quérir en 
son conseil , et me dit, La Vieuville présent, qui en 



DE r.ASSOMPIERRE. [l6?4] IX 

fut bien étonné, parce que l'on ne lui avoitpoiut parlé 
auparavant, que s'étant soigneusement fait informer si 
lesappointemensquim'étoientcontestés,etquiétoient 
tenus en souffrance, m'appartenoientde droit ou non, 
qu'il avoit reconnu que je les devois avoir, etpar consé- 
quent me les rétablissoit. Puis, s'adressantàLa Vien- 
ville, lui dit : « Je veux que vous lui fassiez payer, et 
dès demain, ce qui lui en est dû dupasse, et le courant 
lorsqu'il écherra. » Il ne répondit pas un mot, et fit 
seulement la révérence d'acquiescement. Messieurs 
du conseil étroit ensuite s'en vinrent devant lui con- 
jouir avec moi, et le Roi me fit mille bonnes chères. 

La Vieuville vit bien alors qu'il étoit sur le pen- 
chant , et dit au Roi qu'il se vouloit démettre de sa 
charge ; mais le Roi lui donna de bonnes espéran-' 
ces. Deux jours après , je demandai au Roi que, lors- 
que La Vieuville sortiroit des finances, il me fût permis 
de le mettre en parlement sur ce qu'il m'avoit accusé 
à Sa Majesté d'être pensionnaire d'Espagne, et qu'il 
plût à Sa Majesté me donner acte de l'accusation qu'il 
lui en avoit faite, afin de lui en faire faire telle répa- 
ration ou châtiment qu'il seroit jugé par ladite cour ; 
mais le Roi m'assura qu'il l'en châtieroit assez lui- 
même, en le chassant honteusement de ses affaires, 
et le mettant en prison ; mais que je n'en parlasse pas. 

Le lendemain, le Roi alla l'après-clînée voir la 
Reine sa mère àRuel, et La Vieuville ayant eu lèvent 
de ce qui se préparoit contre lui troussa bagage , et 
vint , en s'en retournant à Paris , remettre es mains 
du Roi sa charge de surintendant et la place qu'il 
avoit au conseil , lui disant qu'il ne vouloit plus 
'retourner à Saint -Germain. Le Roi lui dit qu'il ne 



12 [Î&a4] MÉMOIRES 

Je devoit point faire, et qu'il ne se mît en peine de 
rien. Il lui promit aussi qu'il lui donneroit son congé 
de sa propre bouche , et qu'il lui permettroit de venir 
prendre congé de lui quand cela seroit. Ce qui fit 
qu'il s'en retourna en assurance à Saint-Germain. Mais 
le soir, comme il se faisoit un charivari en la cour 
pour un officier du commun qui avoit épousé une 
veuve , Monsieur , frère du Roi , qui l'ouït , manda 
qu'il s'en vînt dans la cour du château pour le voir , 
ce que tous ces marmitons et autres firent , avec des 
poêles qu'ils frappoient. Quand La Vieuville entendit 
ce bruit, il le prit pour lui, et envoya dire à M. le car- 
dinal de Richelieu que l'on le venoit assassiner ; M. le 
cardinal monta à sa chambre , et le rassura. Mais le 
lendemain matin , le Roi l'ayant envoyé quérir en 
son conseil , il lui dit qu'ainsi qu'il lui avoit pro- 
mis , il lui disoit lui-même qu'il ne se vouloit plus 
servir de lui, et qu'il lui permettoit de lui dire 
adieu. Puis, en sortant, M. de Termes le fit pri- 
sonnier, et peu après un carrosse et des mousque- 
taires du Roi vinrent, qui l'emmenèrent au château 
d'Amboise, d'où il se sauva un an après.' 

Le colonel d'Ornano , qui avoit mieux aimé de sa 
franche volonté être mené prisonnier au château de 
Caen , que de se retirer en Provence , où l'on le vou- 
loit envoyer, fut rappelé auprès de Monsieur, avec 
plus d'autorité que jamais. M. de Schomberg , qui 
étoit relégué à Angoulême , fut remis dans le conseil 
étroit, et les finances furent données entre les mains 
de trois directeurs, savoir, messieurs de Manille, de 
Champigny et le procureur général Viole. Mais, parce 
que Ton vouloit que ce dernier se défit de sa charge 



DE BASSOMPIERRE. [1624] IJ 

de procureur général , qui étoit incompatible avec 
celle des finances , il s'en excusa. 

Quelque ternes auparavant , Monsieur avoit com- 
mencé de rechercher mademoiselle de Montpensicr 
avec plus de soin que de coutume , et demandoit à la 
voir les soirs qu'il faisoit faire assemblée le plus sou- 
vent chez madame de Conti. Cela mit en ombrage ceux 
à qui la perfection de ce mariage n'eût été utile , qui 
tâchèrent d'y embarquer d'autres pour rompre ce 
dessein. On mit en tête à la Reine que si Monsieur se 
marioit , et qu'il eût des enfans , on la mépriseroit; à 
madame la princesse, que cela reculeroit bien ses 
enfans de la grande succession; aux émulateurs de 
Lorraine, que par ce mariage elle seroit élevée par- 
dessus eux. On dit même au Roi que si Monsieur 
avoit des enfans , et qu'il n'en eût point , il seroit 
grandement regardé et respecté à son préjudice : de 
sorte qu'en peu de temps il y eut de grandes brigues 
pour détourner ces grandes fréquentations. Madame 
la princesse me fit l'honneur de me demander quel 
personnage elle devoit jouer en cette comédie: et je 
lui dis qu'elle avoit deux grandes affaires sur les bras, 
l'une le retour en cour de M. son mari , l'autre d'em- 
pêcher ou retarder le plus qu'elle pourroit le mariage 
de Monsieur -, que le premier , en cette conjoncture 
du chassement de La Vieuville , il y pourroit avoir 
quelque jour , vu que la puissance de la Reine-mère 
n'étoit pas encore rétablie, et que celle de M. le cardinal 
n'étoit pas établie ; qu'il falloit se remettre , soumettre 
et lier étroitement à eux , qui peut-être seroient bien 
aises d'obliger M. le prince , et de l'attacher à leurs 
intérêts 5 et qu'elle devoit, en ce point ou étoient les 



l4 [î(>L>4J MÉMOIRES 

choses , remuer toute sorte de pièces à cet effet , que 
peut-être il pourroit réussir. Quanta l'affaire du ma- 
riage de Monsieur, elle ne le pourrait pas empêcher 
ouvertement ; mais qu'il y avoit un moyen de le re- 
tarder, qui pourroit faire trouver celui de le rompre , 
qui étoit qu'elle et M. son mari montrassent ou- 
vertement de le désirer ; mais qu'il fdloit que leur 
feinte ne fut sue ni connue que de lui ; qu'ils dévoient 
tromper leurs proches et leurs serviteurs , en les con- 
jurant de procurer tout ce qu'ils pourroient pour 
l'accomplissement du mariage. Gela devoient-ils dire 
à M. de Montmorency, à madame la princesse-mère, 
et à Viguier, et autres leurs plus confidens ; les met- 
tre dans l'affaire entièrement, y convier Monsieur, 
assister madame de Guise et mademoiselle de Mont- 
pensier ; enfin ne laisser aucune chose en arrière 
qui pût favoriser à ce dessein , duquel il arriveroit 
plusieurs bonnes choses , sans en pouvoir produire; 
aucune mauvaise. Car toutes les brigues qu'ils fe- 
roient en faveur du mariage n'y avanceroient rien 
s'il étoit en sa maturité, comme tout ce qu'ils pour- 
roient faire ne l'empêch-eroit si le Roi et la Reine- 
mère étoient d'accord sur ce fait, là où au contraire 
ils s'obligeoient éternellement la maison de Guise -, 
ils s'acquéroient bruit de «probité dans le monde , de 
favoriser pour le bien de l'Etat une affaire qui leur 
étoit si préjudiciable ; que Monsieur leur en sauroit 
gré , et que ceux qui y faisoient contre en seroient 
d'autant plus reculés , voyant M. le prince déclaré en 
faveur du mariage; que les seuls propos de madame la 
princesse sur ce sujet dévoient être que ce seroitbien 
le plus avantageux pour eux que Monsieur ne se ma- 



DE BAS&OMPIERRÉ. [,l6a4] l5 

riâtpas; mais puisqu'en toute façon cela ne se pouvoit 
empêcher , qu'ils dévoient désirer que ce fût à made- 
moiselle de Montpensier plutôt qu'à toute autre, qui 
étoit sœur de M. le prince de Joinville leur beau- 
fils , et par ce moyen , cela les unissoit avec Monsieur, 
et n'en faisoit quasi qu'une même famille , qui étoit 
la chose qu'elle désiroit le plus. 

Ces propos donnèrent étoffe à la partie contraire 
de remontrer au Roi , et lui donner jalousie de cette 
trop grande association ; que ce seroit rendre trop 
grand Monsieur , jetant entre ses bras les restes de 
la ligue, et la cabale de M. le prince, qui ce faisant 
s'étrangeroit du Roi , et se joindroit avec son frère , 
puissant outre cela par un nombre d'enfans , succes- 
seurs de la couronne par le manque d'enfans du Roi. 

Madame la princesse prit très-bien mon conseil , 
et le mit en même temps en pratique. Elle venoit tous 
les jours chez madame la princesse de Conti , où se 
faisoit l'assemblée , et montra tellement à un chacun 
de favoriser cette recherche, qu'il fut aisé au Roi d'en 
prendre ombrage , et de commander au colonel de 
tâcher de rompre cette pratique , comme il fit. Et 
madame la princesse trouva que mon conseil lui avoit 
été profitable, et s'en alla trouver M. son mari en 
Berri, joyeuse d'avoir subtilement fait avorter cette 
recherche. Elle prit le sujet de son voyage sur la ma- 
ladie de M. son fils , et le Roi revint à Paris peu 
après, où il finit l'année 1624 j pendant laquelle 
on avoit fait plusieurs pratiques , pour faire porter 
le roi d'Espagne à la restitution de la Valteline , 
qu'il avoit en apparence résignée entre les mains 
du Pape , mais en effet ils s'entendoient ensemble , 



](> [i6a5] MÉMOIRES 

et ne la vouloit rendre. Pour ce sujet la ligue aiv 
rétée, près de deux ans auparavant, entre le Roi, 
les Vénitiens et duc de Savoie , résolut de l'avoir à 
force ouverte , et de faire la guerre au roi d'Espagne 
qui en étoit injuste détenteur. Le roi d'Angleterre, 
d'autre côté, pressoit le Roi de faire ligue offensive 
et défensive avec lui contre le roi d'Espagne. Les 
princes spoliés d'Allemagne demandoient aussi que 
le Roi se voulût joindre à eux avec les rois de Suède 
et de Danemarck , desquels ils étoient déjà assurés 
pour leur rétablissement. Et les Hollandais finale- 
ment sollicitoient le Roi de prendre sa bonne part 
en la conquête des Pays-Bas , qui seroit infaillible s'il 
se vouloit joindre avec tant de forces ennemies de 
l'Espagnol. 

Le Roi n'en avoit que trop de sujet , etavoit bonne 

volonté de mener les mains -, mais il considéroit qu'il 

mettroit le feu par toute la chrétienté en ce faisant , 

et se résolut seulement d'entreprendre avec la ligue 

d'Italie la restitution de la Valteline, et le duché de 

Milan si on lui résistait. A cet effet, il avoit envoyé 

une armée sous M. le connétable en Italie, et avec 

quelques troupes françaises et suisses , qu'il fit passer 

aux Grisons sous la charge du marquis de Cceuvres , 

son ambassadeur extraordinaire en Suisse , il assista 

les Grisons , au commencement de l'année 1625, à 

reprendre la Valteline , dont ils avoient été depuis 

quatre ans spoliés ; et il réussit de telle sorte, que, 

sans aucune résistance , tout ce qui avoit été usurpé 

fut reconquis. On négligea de mettre garnison à Rive 

de Chiavenne , où les Espagnols se vinrent quelques 

jours après fortifier, etl'ontconservéejusquesàlapaix. 



DE BASSOMPIERRE. [l6'25] 17 

D'un autre côté , les huguenots de la France souf- 
froient impatiemment qu'un fort, construit par M. le 
comte de Soissons en Tannée 1612, subsistât à mille 
pas de La Rochelle , vu qu'il avpit été porté par les 
articles de la paix qu'il seroit démoli. Ils voyoient 
néanmoins que les projets du Roi étoient avantageux 
pour leur religion, et que le Roi le feroit démolir dans 
quelque temps, comme il eût fait s'ils lui eussent de- 
mandé lorsqu'il eût été embarqué en la guerre qu'il 
projetait; mais eux, impatiens de le faire raser, n'en 
voulurent attendre le temps, et, en ayant en vain 
importunément pressé le Roi , se résolurent à faire 
quelque noble représaille , afin que, rendant ce qu'ils 
auroient pris . on leur rendît leur fort. 

A cet effet , ceux de La Rochelle armèrent quelques 
vaisseaux, dont ils donnèrent le commandement à 
M. de Soubise, qui vint à Blavet, prit les vaisseaux 
de M. de Nevers , qui étoient fort beaux , et as- 
siégèrent le fort, qu'ils ne purent prendre. Mais un 
vent contraire les ayant accueillis , on eut espérance 
de les prendre eux-mêmes. M. de Vendôme y accou- 
rut avec toute la noblesse du pays , et ce qu'il put 
faire d'infanterie ; mais à cause que l'on soupçonnoit 
M. de Vendôme de quelque intelligence avec les 
Rochelois , et que ses ennemis publioient qu'il les 
avoit fait venir à Blavet pour s'en^ saisir pour lui, 
le Roi m'y envoya avec de grands pouvoirs , même 
de l'interdire en cas qu'il ne marchât pas de bon pied 
avec les autres. 

Je partis de Paris le mardi 28 janvier , et vins 
coucher à Chartres , puis à Orléans , de là à Blois , 
et aux Trois-Volets. 

t. 21. 2 



l8 t 10 ' 2 ^] MÉMOIRES 

Le samedi premier février je vins coucher à An- 
gers , où je donnai ordre que le régiment du Plessis 
de Joigny me suivît en diligence, et que Ton tînt prêts 
quatre canons et les munitions nécessaires pour les 
pièces. Lequel commandement le sieur de La Porte, 
qui y commandoit, fit diligemment exécuter. 

Le dimanche i , j'arrivai à Nantes, ayant vu en pas- 
sant madame la comtesse de Vertus à Chantossé. Je 
fus souper chez de M. de Montbazon qui avoit déjà 
eu nouvelle de ma venue par Montaland , que le Roi 
avoit dépéché à M. de Vendôme pour l'avertir qu'il 
m'envoyoit en Bretagne. Il m'offrit tous les canons 
et munitions du château de Nantes , et de lever le plus 
d'hommes qu'il pourroit. 

Le lundi 3 , je fus voir madame de Vendôme , et , 
ayant acheté ou loué trente chevaux, tels quels, je 
vins au Temple , et couchai le lendemain à La Ferté- 
Bernard , puis à Vannes; le jeudi 6 à Hennebon, 
où j'appris que M. de Soubise avoit rompu les filets 
et passé hors du port de Blavet , malgré le château 
et toutes les choses que l'on avoit opposées à son 
passage 5 que de sept grands vaisseaux de M. de 
Nevers il en avoit emmené les six *, à savoir : la 
Vierge, Saint-Michel, Saint-Louis, Saint-Jean, Saint- 
Bazile ou le Lion, et la Concorde; le seul navire 
nommé Saint-François s'étant embarrassé, à la bouche 
du port , avec un petit vaisseau de ceux que M. de 
Soubise avoit amenés avec lui , fut donner contre 
un des ras qui ferment le port, et furent tous deux 
pris avec quelque cent ou six vingts hommes qui 
étoient dedans. 

Je ne laissai de m'acheminer le lendemain , ven- 



DE BASSOMPIEBRE. [lt>25] 19 

dredi 7, au Fort-Louis, pour y trouver M. de Ven- 
dôme. M. de Brissac nous y festina ; puis nous re- 
vînmes , par. la marée , coucher à Hennebon , y 
séjournai le samedi 8 , tant pour renvoyer tous ceux 
qui y venoient au secours du fort, que pour con- 
férer avec M. de Vendôme, lequel étoit fort mal- 
heureux et peu aimé , mais nullement coupable des 
choses dont on Faccusoit. Il vouloit me mener à 
Rennes , craignant que je n'eusse beaucoup de choses 
à conférer avec le parlement à son désavantage -, mais 
moi , pour ne lui donner aucun ombrage , aimai mieux 
m'en retourner sur mes pas. Ainsi nous partîmes, 
M. le duc de Retz et moi , le dimanche 9 , et vîn- 
mes coucher à Rennes , le lendemain à La Ferté- 
Bernard. 

Le mardi , dernier jour de carême-prenant , il s'en 
alla à Machecoul , et moi coucher au Temple , d'où 
je m'en vins le jour des Cendres à Nantes , chez 
M. de Montbazon. Je fus prendre congé de madame 
de Vendôme. 

Le jeudi i3 nous vînmes coucher chez le comte de 
Vertus à Chantossé , M. de Montbazon et moi. Je le 
quittai le lendemain, et vins dîner à Angers, de là 
à Saumur, puis coucher à Blois ; le lendemain i5, 
dîner chez M. le comte de Saint-Paul à Orléans , et 
coucher à Toury. 

Le lundi 17 je m'en vins à Paris rendre compte de 
mon voyage au Roi , où je n'avois fait ni bien ni mal : 
seulement l'assurai-je de la fidélité de M. de Vendôme, 
dont ses ennemis avoient tâché d'en faire douter Sa 
Majesté. 

Peu de jours après arriva là nouvelle de la mort du 



20 [l6a5J MÉMOIRES 

roi Jacques d'Angleterre ; ce qui ne retarda pas le 
mariage de son fils avec madame Elisabeth , dont la 
cérémonie fut faite peu après Pâques. M. le duc [de 
Chevreuse l'épousa pour le roi Charles , nouveau roi 
de la Grande-Bretagne, dans Notre-Dame à Paris, 
le dernier jour de mai. 

Quelques jours ensuite arriva inopinément M. le 
duc de Buckingham, lequel parut extraordinaire- 
ment , tant par sa personne qui étoit très-bien faite , 
que par ses pierreries et habillemens et sa libéra- 
lité. La reine de la Grande-Bretagne ne tarda guères 
à partir , M. et madame de Chevreuse ayant l'ordre 
de la conduire en Angleterre. Messieurs de Luxem- 
bourg, de Bellegarde et moi, avec messieurs d'A- 
lincourt et vicomte de Brigueil , fûmes chargés du 
Roi de l'accompagner, de sa part, jusques à son 
embarquement. Le Roi la vint conduire jusques à 
Compiègne. Les Reines vinrent avec elle jusques 
à Amiens , et dévoient passer outre ; mais la maladie 
de la Reine-mère arrêta la compagnie dix jours à 
Amiens , et ne permit pas aux dames d'aller plus 
avant. Et Monsieur , son frère , la mena jusques à 
Boulogne , dont nous revînmes , après l'avoir mise 
dans sa ramberge , trouver les Reines à Amiens , qui 
s'en revinrent à Paris , et de là à Fontainebleau. 

J'ai voulu dire tout ce qui concerne le mariage 
d'Angleterre avant que de parler d'Italie , en laquelle 
M. le connétable et M. le maréchal de Créqui entrè- 
rent vers le commencement de février , avec douze 
mille hommes de pied et douze mille chevaux , ainsi 
qu'il avoit été convenu. Et s'étant joints avec l'armée 
de M. de Savoie , qui étoit plus forte , ils étoient sur 



DE BASSOMPIERRE. [l625] Il 

le point d'entrer an duché de Milan et d'ouvrir la 
guerre au roi d'Espagne , quand le Roi leur manda 
qu'ils n'eussent à le faire , vu que ceux de la religion 
en France avoient pris les armes en un temps auquel , 
pour leurs intérêts particuliers , ils le dévoient moins 
faire. Ce fut lors que M. le cardinal de Richelieu dit 
au Roi que , tandis qu'il auroit un parti formé dans 
son royaume, il ne pourroit jamais rien entreprendre 
au dehors -, qu'il devoit songer à l'exterminer avant 
que de songer ni penser à d'autres desseins \ qu'il 
falloit faire la guerre commencée pour la restitution 
de la Valteline , mais se garder de l'ouvrir avec l'Es- 
pagne ; et que , puisque son armée étoit passée en 
Italie, il en pouvoit assister M. de Savoie contre 
Gènes, mais ne se point déclarer contre Milan. Ce 
qui fut fait ; et si M. de Savoie se fût avancé droit à 
Gênes après la défaite des Génois à Ostage et la 
prise de Gavi , il l'eût infailliblement prise à Pâques ; 
mais leur ayant donné loisir de se reconnoître et au 
duc de Féria de se mettre en campagne pour la se- 
courir, joint auSsi que les pillages ayant enrichi les 
soldats de la ligue , une partie se débanda et l'autre 
tomba malade ? ils commencèrent à songer à leur re- 
traite; et le duc de Féria, les suivant vers Ast, où il 
fut repoussé par les troupes françaises qui y étoient , 
vint assiéger Vérue, en laquelle M. de Savoie et M. de 
Créqui firent une telle résistance , qu'il y consuma 
encore un long temps. 

Sur ces entrefaites , le Pape , indigné de ce que 
l'on avoit reconquis la Valteline , qui étoit en dépôt 
entre ses mains , et que l'on en avoit chassé ses gens , 
envoya son neveu , le cardinal Barberini , légat en 



22 [l625] MÉMOIRES 

France , tant pour en faire ses plaintes que moyenner 
un accommodement aux troubles d'Italie. Il arriva au 
temps des noces d'Angleterre, et fut reçu, logé et 
défrayé avec les honneurs que l'on a accoutumé de 
rendre aux légats : mais , après plusieurs conférences 
et traités proposés , n'ayant pas trouvé son compte , 
vint à Fontainebleau prendre congé du Roi, et aussi- 
tôt après, sans attendre que l'on lui rendît les devoirs 
accoutumés, en l'accompagnant et défrayant par la 
France , partit inopinément , ayant précédemment re- 
fusé le présent du Roi ; qui envoya quérir les princes 
et officiers de sa couronne , avec quelques présidens 
de sa cour de parlement , et tint un fameux conseil 
à Fontainebleau sur cet extravagant partement, où il 
ne fut résolu aucune chose , sinon que l'on le laisse - 
roit aller. 

En ce même temps le Roi éloigna d'auprès de la Reine 
sa femme la dame Vervet , sa dame d'atour , Ribère 
son médecin, et quelques autres domestiques. L'Em- 
pereur fit passer en Italie par les Suisses , qui oc- 
troyèrent ce passage , près de trente'mille Allemands 
qu'il envoya au duc de Féria , avec lesquels il pressa 
Vérue. Et les troupes de la ligue étant dépéries , ils 
supplièrent le Roi de les envoyer promptement se- 
courir avec quelque armée. Le Roi jeta les yeux sur 
moi pour m'en donner la conduite et le commande- 
ment, et m'envoya quérir en son conseil pour me le 
proposer. Je parlai au mieux que Dieu me le voulut 
inspirer sur ce sujet , et offris au Roi que , s'il lui plai- 
soitme donner quelques-uns des vieux régimensjus- 
qnes à faire le nombre de six mille hommes effectifs , 
avec huit cenls chevaux effectifs , tels que je les vou- 



de mssc:,ipierre. [l6s5] a3 

drois choisir dans son armée de Champagne, que 
j'enverrais dans trois jours en Suisse faire tenir prêts 
quatre mille hommes de cette nation, que je pren- 
drais en passant à Genève, je lui répondois d'être 
dans six semaines à Vérue , où nous donnerions ba- 
taille au duc de Féria , et s'il la refusoit , que nous ne 
ferions pas seulement lever le siège , mais que nous 
prendrions plusieurs bonnes places dans le Milanais, 
capables d'y faire hiverner nos armées. 

Le Roi fut fort satisfait de mon offre , qu'il accepta ; 
donna ordre que j'eusse prêt l'argent de trois montres 
que j'avois demandé à M. de Marillac , chef des fi- 
nances; lequel non-seulement n'exécuta pascetordre, 
mais aussi dépêcha v le soir même, un courrier en 
toute diligence à son frère , pour lui donner avis , et à 
M. d'Angoulême, que Ton alloit ruiner et rompre leur 
armée , de laquelle on me donnoit la principale pari 
pour aller en Italie. Sur quoi ils envoyèrent en toute 
diligence, et avant que l'on eût dépêché vers eux 
pour leur mander que l'on me donnoit une partie de 
leurs troupes , un aide de camp , nommé Centures , 
pour mander au Roi comme le comte Henri de Ber- 
gues étoit à six lieues de Metz avec une forte armée, 
sur le point d'entrer en France; et qu'en même temps 
ils avoient eu avis que le colonel Verdugd, qui coin- 
mandoit au Palatinat , venoit droit en France ; que 
M. d'Angoulême s'étoit allé jeter dans Metz; et il 
répondoit au Roi de la conserver ou d'y mourir : 
comme pareillement M. de Marillac s'étoit mis dans 
Verdun, qu'il défendrait jusques au dernier soupir ; 
mais qu'il serait à propos qu'il plût au Roi leur faire 
lever en diligence encore quatre régimens nou- 



^4 [ J 625] MÉMOIRES 

veaux et cinq cents chevaux : moyennant quoi ils ré- 
pondoient, sur leurs têtes, que ces deux armées ne 
pussent faire aucun progrès en France. Sur quoi le 
Roi et son conseil , qui prirent cela pour argent comp- 
tant, me dirent qu'ils ne pouvoient rien tirer de 
l'armée de Champagne , vers laquelle il étoit néces- 
saire défaire acheminer de nouvelles troupes-, et moi, 
après leur avoir fait évidemment connoître que c'é- 
toit une fourbe controuvée à plaisir pour faire éter- 
niser l'emploi de ces messieurs , et consumer le Roi 
en une inutile dépense, je m'excusai, et refusai celui 
que l'on me vouloit donner pour aller au secours d'Ita- 
lie avec des troupes qu'il me faudroit lever. Sur quoi 
on se résolut d'en lever et de les y faire conduire 
par un maréchal de camp, qui fut Vi gnôles, qui y ar- 
riva après que le siège de Vérue fut levé par la brave 
résistance de messieurs de Savoie, de Lesdiguières et 
de Créqui , et par la maladie qui se prit si furieuse 
dans les troupes allemandes , que la sixième partie 
n'en réchappa pas. 

Ce même été le Roi fit lever une armée de mer , 
ayant eu quelques vaisseaux des Hollandais. M. de 
Montmorency l'alla commander comme amiral. Toiras 
fit aussi une entreprise de prendre l'île de Ré 5 mais 
M. de Saint-Luc, à qui en étoit le gouvernement, 
la voulut commander ; et , avec quantité de petites 
barques plates , ils mirent quatre mille hommes dans 
l'île , et forcèrent ceux qui la gardoient de l'abandon- 
ner après les avoir défaits. M. de Soubise se retira 
en Angleterre , et en même temps M. de Montmo- 
rency défît l'armée des Rochelois. 

Le Roi fit le jour de sa nativité, qui est la fête de 



DE BASSOMPIERRE. [1626] 2$ 

Saint-Côme , à Fontainebleau, auquel il y eut force 
feux d'artifice. L'ambassadeur d'Espagne, qui étoit 
le marquis de Mirabel, étoit venu avec la Reine chez 
la Reine-mère , et me pria que nous vissions les feux 
en une même fenêtre : ce que je fis. Il me dit , quand 
nous fûmes seuls, en espagnol : « Eh bien, monsieur 
le maréchal , le légat est parti sans rien faire ? Il a 
bien montré qu'il étoit un jeune homme et un nou- 
veau négociateur. Si le maréchal de Bassompierrc 
eût eu cette affaire en main , elle ne fût pas demeurée 
imparfaite , ni même une plus difficile. » Je lui dis 
qu'il a voit fait ce qu'il avoit pu selon ses ordres, dans 
lesquels il s'étoit contenu, et que j'y eusse été plus 
empêché que lui, qui avoit pour conseillers mes- 
sieurs Bagny , Pamphilio et Spada , qui étoient de 
grands personnages. Il me répliqua : « Il ne falloit 
point pour vous tous ces gens-là , vous l'eussiez in- 
failliblement achevée -, et , si vous vouliez , vous l'a- 
chèveriez encore , je vous le promets. » Je lui répondis : 
« Monsieur , je ne suis pas heureux à faire des traités : 
vous voyez que celui de Madrid , qui est de ma façon , 
a déjà coûté vingt millions d'or pour le maintenir 
aux parties contractantes. Et puis il ne fait pas bon 
traiter avec des gens , ou pour des gens qui ne tien- 
nent, s'ils ne veulent, ce qu'ils ont promis. » Il s'o- 
piniâtra de me dire que , si je voulois , lui et moi 
terminions la paix, et que j'en eusse seulement le pou- 
voir de mon maître ; que pour lui il l'avoit déjà du 
sien. A cela je lui dis que je m'estimerois bien heu- 
reux de contribuer ce qui seroit de mon talent pour 
une si bonne et sainte affaire , mais que je ne lui pou- 
vois dire pour lors autre chose , sinon que s'il vou- 



a6 [l6?.5] MÉMOIRES 

loit je ferois savoir au Roi ce qu'il m'avoit dit, et que 
je lui rendrois réponse. A quoi Fambassadeur s'ac- 
corda, et me pria que ce pût être au plus tôt. Et ainsi 
les feux étant finis, nous nous séparâmes. La Reine- 
mère se retira en son cabinet avec M. le cardinal de 
Richelieu, auxquels je demandai audience, et fis 
rapport de ce que l'ambassadeur d'Espagne m'avoit 
dit. Lesquels trouvèrent l'affaire de conséquence, et 
me prièrent de l'aller dire au Roi, feignant de ne leur 
en avoir point parlé : ce que je fis-, et le lendemain 
ils me firent redire toute cette conférence dans le 
conseil , où il fut résolu que l'on me donnerait un 
ample pouvoir de traiter avec ledit ambassadeur; mais 
je le refusai si on ne me donnoit M. de Schomberg 
pour adjoint ; ce que l'on m'accorda. Ainsi je fus ren- 
dre réponse à l'ambassadeur, conforme à son désir , 
et prîmes le jour d'après que le Roi seroit arrivé à 
Saint-Germain pour nous assembler , qui échéoit 
cinq jours après-, car, le lendemain, il devoit partir 
de Fontainebleau. M. l'ambassadeur ne manqua pas à 
l'assignation que nous avions prise par ensemble, et 
fûmes chez M. de Schomberg plus de quatre heures à 
conférer, non sans grande espérance et apparence de 
conclure une grande, bonne et stable pacification 
entre les deux Rois , qui étoit avec des conditions to- 
lérables pour nous. Il retourna le lendemain , et con- 
tinuâmes de telle sorte, que nous espérions, à la pre- 
mière séance que nous aurions , de perfectionner no- 
tre travail. Mais le jour d'après il s'envoya excuser de 
venir, sur une maladie qui étoit survenue à sa femme, 
et de deux jours ne nous envoya rien dire. Pendant 
lesquels M. du Fargis envoya un courrier de Madrid , 



DE BASSOMPIERRE. [1620] 9^ 

par lequel il mandoit que le roi d'Espagne avoit en 
dessein de faire négocier la paix en France par son 
ambassadeur, mais qu'il avoit révoqué le pouvoir 
qu'il lui avoit donné , sans dire les causes qui Fa voient 
mû à ce subit changement. Sur cela, le conseil fut 
d'avis que je m'en allasse à Paris , et que , sous pré- 
texte de visiter l'ambassadrice malade , je tâchasse de 
pénétrer .d'où lui venoit ce silence et ce refroidisse- 
ment: ce qu'il ne me fut pas difficile d'apprendre, car 
il me fit de grandes plaintes du peu de confiance que 
nous avions eu en lui , qui étoit fort porté au bien 
de la France , à l'union de ces deux couronnes ; que 
nous en fussions sortis à meilleur marché que nous 
ne ferions pas parle ministère de du Fargis, qui n'étoit 
pas assez fin pour tirer des Espagnols plus que lui ne 
nous avoit offert, et plusieurs autres plaintes qu'il 
me fit en même substance , lesquelles je crus qu'il me 
disoit pour couvrir sa légèreté qu'il avoit pratiquée. 

Je fis rapport au conseil des propos qu'il m'avoit 
tenus , qui furent pris de la mên - sorte , parce que 
l'on n'avoit donné aucun pouvoir ni ordre au Fargis 
de faire aucune proposition , ni d'en écouter. 

Sur ces entrefaites arriva la nouvelle à la cour que le 
baron de Papenheim , qui gardoit Rive de Chiavenne 
avec son régiment d'Allemands, avoit chassé les trou- 
pes du Roi de Verceil et de Campo, les avoit défaites , 
pris douze canons et onze barques armées que nous 
avions sur le lac de Corne. Ce qui fâcha fort le Roi et 
le conseil 5 mais , peu de jours après, le marquis de 
Cœuvres envoya son secrétaire, qui assura que le 
Papenheim n'avoit pas passé outre , et que les Véni- 
tiens avoient envoyé , sous M. de Candale , des 



'2.8 [l6'25] MÉMOIRES 

Iroupes suffisantes pour le repousser. Néanmoins les 
serviteurs que le Roi avoit en Suisse, lui mandoient 
que les affections des peuples pour le Roi étoient fort 
altérées-, que plus de vingt -cinq mille Allemands 
avoient eu passage ouvert par la Suisse pour aller 
servir l'Espagnol en Italie , et que notre alliance en 
Suisse s'en alloit détruite , s'il n'y étoit promptement 
pourvu ; que le plus sûr remède étoit de m'y envoyer, 
et que , par la grande bienveillance que les Suisses 
meportoient, je pourrois tout rétablir. Les Vénitiens 
et le duc de Savoie firent les mêmes offices pour m'y 
faire envoyer , et y firent acheminer leurs ambassa- 
deurs pour se joindre à toutes mes pratiques. Le Roi , 
pour ce sujet, me força d'y aller son ambassadeur 
extraordinaire : ce que je fis par pure obéissance, et 
l'on assista mon ambassade de 25o,ooo écus , que j'y 
portai pour favoriser ma négociation. Et parce que 
l'on ôtoit cette ambassade au marquis de Cœuvres qui 
la possédoit , le Roi lui donna la qualité de lieutenant 
général de son ai ^ îée en Valteline 5 dont il fut très- 
content. 

Je partis donc de Paris , avec mon équigage , le 
mardi 18 de novembre de cette année i6a5, et allai 
coucher à Essone, puisàMoret, à Sens et à Joigny, 
puis à Auxerre, à Noyers , à Montbard et Chanceaux, 
où je séjournai un jour, et arrivai le 27 à Dijon, où je 
demeurai le lendemain. Puis j'allai loger à Auxonne, 
dont je partis le lundi premier jour de décembre , et 
passai près de Dole, où les Etats du comté de Bour- 
gogne se tenoient lors. J'envoyai visiter le comte de 
Chamlite , gouverneur, mon allié et ancien ami, et 
allai coucher à Ranchin, où M. de Mandre , gouver- 



DE BASSOMPIERRE. [l625] 2C) 

neur de Besançon , me vint trouver de la part dudit 
comte pour nV accompagner par la province. 

J'arrivai, le mardi 2, à Besançon, où je fus visité 
par messieurs de la ville , puis des chanoines qui me 
vinrent offrir de montrer à ma considération extra- 
ordinairement le Saint-Suaire. Ce qu'ils firent le len- 
demain -, et, après l'avoir vu , j'allai coucher à Roleau , 
puis à Clerval , puis à Montbelliard , à Béfort , à 
Porentruy. 

Et le lundi 8, j'entrai en Suisse. Ceux de la ville 
de Baie vinrent au devant de moi , et me firent une 
honorable entrée, avec quantité de canonnades et plus 
de dix mille hommes en armes en fort bel équipage. 
Le colonel Hessy avec une douzaine de capitaines, 
me vinrent trouver sur les confins de Suisse , qui ne 
m'abandonnèrent jusqu'à mon retour. Le sénat, en 
corps , me vint saluer et faire présent de poisson, de 
vin et d'avoine, le plus amplement qu'il se soit fait à 
personne. Puis quelques-uns du sénat demeurèrent à 
souper avec moi. 

Le mardi 9 , je fus à l'hôtel-de- ville , où ils étoient 
assemblés , saluer la république et les haranguer. Ils 
vinrent peu après encore en mon logis me faire ré- 
ponse , m'apporter un nouveau présent de vin et de 
poisson, puis dîner tous avec moi. Après dîner, ils 
me menèrent voir leur arsenal , le cabinet de Platerus, 
leur église et leurs fortifications. 

Le mercredi 10 , le sénat me vint dire adieu, puis 
dînèrent avec moi; de là me firent accompagner, fai- 
sant encore tirer quantité de canonnades et salves 
d'infanterie : ce qui me fut aussi fait par tous les châ- 
teaux et villes devant ou dedans lesquels j'ai passé en 



3o [ïÔ'^j MÉMOIRES 

Suisse. Je fus coucher à Liechstal, puis à Waldshut. 

Le vendredi 12 décembre, M. l'ambassadeur Miron 
vint au devant de moi ; puis les compagnies suisses 
du régiment du colonel Aveny, que j'avois envoyé 
lever pour aller en France, se mirent en forme de 
bataille sur mon avenue. L'avoyer de Soleure , 
nommé M. de Rool, vint au devant de moi, bien 
accompagné , qui m'ayant fait une harangue pour se 
conjouir de mon arrivée, et m'offrir tout ce qui dé- 
pendoit de la ville, m'accompagna jusque dans So- 
leure, y ayant quantité d'infanterie en armes sur mon 
avenue et plusieurs salves de coups de canon. Je 
soupai le soir chez M. l'ambassadeur ordinaire Miron, 
avec qui je fus tout le lendemain samedi i3, pour 
conférer de nos affaires. Messieurs d'Erlach et d'Affry 
me vinrent trouver. 

Le dimanche, le landaman Zurlaube, avec les dé- 
putés du canton de Zug, envoyés pour me venir saluer 
de la part de leur canton , arrivèrent. Le résident de 
la seigneurie de Venise , Canaha , que sa république 
avoit ordonné de demeurer près de moi, et suivre 
en tout les intentions du Ptoi, m'envoya visiter et 
savoir quand il me plairoit qu'il me vînt trouver. 

Le lundi i5 , messieurs de Fribourg m'envoyèrent 
saluer par leurs députés , qui étoient l'avoyer Dies- 
bach , de Praugin, le lieutenant et le stathalter de leur 
ville, lesquels dînèrent avec moi. Après dîner, je re- 
çus les députés de Schwitz , qui étoient le landa- 
man Pteding avec deux autres ; les députés de l'abbé 
de Saint-Gali me vinrent saluer de sa part. Ce qui 
furent des faveurs spéciales que tous les cantons ligués 
et alliés me voulurent faire, d'envoyer se conjouir de 



DE BASSOMPIERRE. [l6a5J Si 

mon arrivée par leurs députés, sans autre commis- 
sion que de me saluer de leur part. 

Le mardi 16, messieurs de Berne m'envoyèrent sa- 
luer par leurs députés, dont l'avoyer de Graffiei 
étoit le chef. M. le nonce apostolique Scapy, évéque 
de Camponia , m'envoya saluer par son auditeur. 

Le mercredi 17, messieurs de Soleure , outre la 
belle réception qu'ils m'avoient faite , me voulurent 
encore saluer en corps par tout leur sénat. Les com- 
pagnies d'Underwald et Zug , du régiment d'Amriu , 
passèrent pour venir en France. 

Le jeudi 18, M. deMontigny, gouverneur du comté 
de Neufchâtel , avec les maires et les députés de la 
ville de Neufchâtel , me vinrent saluer et apporter les 
présens de la ville. Bussi-Lamet, avec sa compagnie 
pour aller en la Valteline, y vint aussi le vendredi 19, 
comme député des trois ligues Grises pour me saluer 
de leur part. 

Le samedi 20 , le régiment de Baligny passa pour 
aller en la Valteline. Le colonel Amriu arriva, chef 
des députés que ceux de Lucerne avoient envoyés 
pour me saluer, 

Le dimanche 21 , je dépêchai un courrier à la cour 
sur une affaire qui étoit de mon particulier ; à savoir, 
que le Roi m'ayant fait son ambassadeur extraordi- 
naire en Suisse, en laquelle les Grisons , les Valaisans 
et les autres alliés sont compris , et m'ayant donné 
lettres de sa part pour tous ces peuples, laquelle 
charge d'ambassadeur il avoit maintenant ôtée au 
marquis de Cœuvres, lui donnant celle de lieutenant 
général en Valteline. Mais comme Mesmin, secrétaire 
dudit marquis , eut obtenu cette charge de lieutenant 



32 [l62 5] MÉMOIRES 

générai que son maître désiroit , il vit qu'il étoit privé 
des gages de 1000 écus par mois qu'il possédoit comme 
ambassadeur extraordinaire ; il remontra que ledit 
marquis ne se pourroit entretenir avec de si petits 
appointemens , et pria que l'on lui conservât au moins 
la charge d'ambassadeur extraordinaire aux Grisons , 
qui étoit confinant à la Valteline , laquelle il ne pour- 
roit bien gouverner sans l'assistance des Grisons, qu'il 
ne pourroit obtenir s'il n'avoit cette qualité. On lui 
accorda après mon partement , sans considérer le tort 
que j'en recevrois , dont je m'envoyai plaindre , avec 
protestation de tout quitter en cas que je n'en fusse 
satisfait. J'envoyai aussi ce même jour toutes les dé- 
pêches nécessaires aux cantons et alliés, pour les con- 
voquer à une diète générale à Soleure , pour le 7 jan- 
vier prochain. 

Le lundi 22 , les compagnies de Lucerne , qui 
s'acheminoient en France , passèrent. 

Le mardi 23 , l'ambassadeur extraordinaire de Sa- 
voie m'envoya visiter, comme aussi le canton d'Uri, 
par ses députés, lesquels m'apportèrent une ample 
déclaration en faveur du Roi pour la restitution de la 
Valteline , que j'avois fait pratiquer à mon arrivée 
pour m'être donnée. 

Le mercredi 24 , je reçus etfestinai les députés avec 
grand applaudissement, comme ceux qui faisoient une 
planche aux autres pour un grand bien au service du 
Roi. 

Le jeudi 25 , qui fut le jour de Noël , fut donné aux 
dévotions. 

Le vendredi 26 , je reçus et dépêchai l'ordinaire. 

Le samedi 27 , je conférai tout le jour avec M. Mi- 



DE 1USS0MPIERRE. [l'6?.6] 33 

ron, ambassadeur ordinaire, et M. de Rool, avoyer 
de Soleure, des moyens de faire faire la même décla- 
ration à son canton que celui d'Uri m'avoit donnée. 
Ce jour même, le sieur Canaha, résident en Suisse 
de la république de Venise , arriva à Soleure pour se 
joindre à tout ce que je voudrois entreprendre. Je 
fus tout le lendemain à conférer avec lui et M. Mirou 
des choses que nous avions à faire, et résolûmes qu'il 
s'iroit tenir à Zurich , avant et durant la diète , pour 
animer ce canton , qui est le premier , à se porter à 
suivre les volontés du Roi et de la ligue. 

Ainsi il partit le lendemain lundi 29 , et M. Miron 
et moi fûmes au conseil de la ville assemblé, auquel 
je haranguai pour les convier à me donner la même 
déclaration que ceux d'Uri m'avoient envoyée. Le 
soir le comte de La Suse arriva. 

Le mardi 3o, messieurs de Soleure me vinrent 
trouver pour m'apporter la déclaration , en la même 
forme et teneur que le jour précédent je leur avois de- 
mandée. M. Miron nous donna ce soir-là à souper, 
et le bal ensuite. 

Le mercredi , dernier jour de décembre , M. le 
comte de La Suse s'en alla , et je finis l'année du grand 
jubilé de l6'i5. 

Pour commencer l'année 1626, le jeudi premier 
jour de janvier, je fis mes pâques, selon l'obligation 
que j'en ai comme chevalier du Saint-Esprit. 

Le vendredi 2, je fus occupé à recevoir et dépê- 
cher l'ordinaire. 

Le samedi 3 , M. l'ambassadeur ordinaire et moi 
conférâmes des affaires que le Roi avoit en Suisse , 
desquelles je devois traiter en l'assemblée avec l'a- 
t. 21. 3 



34 [1(326] MÉMOIRES > 

voyer de Rool , qui en devoit être président, et qui 
a voit grand crédit en Suisse. 

Le dimanche 4> M. l'ambassadeur donna le soir le 
bal , où je fus. 

Le lundi 5, m'arriva nouvelle des Grisons , comme 
ils avoient déclaré qu'ils ne vouloient conférer d'au- 
cunes affaires, concernant la France, qu'avec moi , 
et qu'ils ne reconnoîtroient , tant que je serois en 
Suisse , que moi pour leur colonel général et premier 
homme du Roi , et , par conséquent , qu'ils avoient 
rompu rassemblée que M. le marquis de Cœuvres 
avoit fait faire au nom du Roi, sans aucune conclusion , 
sinon qu'ils avoient résolu de m'envoyer un député , 
qui m'oiïriroit, de leur part, de passer en leurs affaires 
présentes par où je trouverois bon. En ce même jour 
m'arriva le courrier que j'avois dépêché à la cour, 
qui m'apporta la certitude de ce dontj'étois en doute, 
que l'on m'eût châtré la moitié de ma charge pour 
la donner au marquis de Cœuvres 5 dont je fus en telle 
colère , que je voulois tout quitter et m'en retourner 
en France. Mais quand je vis que les Grisons me ren- 
doient ce que le Roi m'avoit ôté , et que j'avois la 
gloire d'être ambassadeur aux Grisons, bien que l'on 
ne l'entendît pas-, voyant aussi les bons augures que 
j'avois de nos affaires , je me résolus de patienter et 
servir. Nous fîmes les Rois chez moi avec M. l'am- 
bassadeur et sa famille. 

Le mardi* 6, jour des Rois , je fis un festin solennel 
chez M. l'ambassadeur au conseil de Soleure, et après 
y avoir bien bu , le bal s'y tint. 

Le mercredi , jeudi et vendredi suivans, furent em- 
ployés à faire ma proposition et aviser de tout ce que 



DE BASSOMPIERUE. [1626] 35 

nous aurions à faire à la diète prochaine, que j'avois 
retardée jusqu'au 12, à la prière des cantons protes- 
tans , qui ont Noël dix jours après nous, et ensuite 
élisent leurs magistrats. En sorte qu'en même temps 
de l'élection les députés eussent dû partir, ce qui les 
eût bien fort incommodés. 

Le samedi 10 , M. le nonce Scapy, que j'avois con- 
vié à la prochaine diète , y voulut assister, plutôt pour 
nous y nuire qu'aider , et arriva ce jour -là. M. l'am- 
bassadeur et moi allâmes au devant de lui, et le con- 
duisîmes en son logis, où j'envoyai tous les rafraîchis- 
semens nécessaires pour son vivre. 

Le lendemain, Zurlaube et Theller arrivèrent, 
comme aussi les députés des* quatre villes protes- 
tantes et ceux de Fribourg , auxquels j'envoyai des 
rafraîchissemens , comme à tous les autres qui vin- 
rent ensuite. 

Le dimanche, M. le nonce me fit l'honneur de 
venir dîner chez moi en grande compagnie. M. l'am- 
bassadeur de Savoie , nommé le président de Mont- 
hon , arriva et me vint saluer. Je le fus voir ensuite , 
puis le défrayai jusqu'à son partement. 

Le lundi 12 , qui fut le premier jour de la diète , 
fut employé par les députés à s'entre-saluer , puis 
à aviser comme ils me viendroient saluer , et ré- 
solurent que toute la diète en corps , avec leurs be- 
deaux devant, et marchant en leur rang, me vien- 
droient faire la révérence , qui fut un honneur inusité, 
et qu'aucun autre avant moi n'avoit reçu. Le bourg- 
mestre Roon de Zurich porta la parole. Ce même 
jour , le député des Grisons , nommé le bourgmestre 
Mayer , arriva. 

3. 



35 [ïG^S] MÉMOIRES 

Le mardi i3 , six députés vinrent prendre M. l'am- 
bassadeur ordinaire et moi pour nous conduire à l'as- 
semblée, en laquelle je portai ma proposition, et les 
haranguai assez longuement 5 puis les mômes députés 
me vinrent ramener : et ensuite, l'assemblée étant 
levée, ils me vinrent tous en corps remercier, comme 
ils avoient fait le jour auparavant -, et de là nous fû- 
mes tous au festin que je leur avois fait préparer en 
la maison de ville, où tous les députés , ambassadeurs, 
colonels et capitaines , au nombre de cent vingt per- 
sonnes , furent magnifiquement traités , et ensuite au- 
tres cincf cents personnes. Nous allâmes ensuite chez 
M. l'ambassadeur ordinaire , où le bal se tint. 

Le mercredi izj, M. le nonce apostolique eut au- 
dience des cantons catholiques , en laquelle il déclama 
tout ce qu'il put contre la France , en intention de 
détruire ma négociation.. Il vint ensuite dîner chez 
moi, comme il avoit de coutume 5 et avois distribué 
ainsi mes festins, que le dîner étoit pour M. le nonce 
et les députés des cantons catholiques , qui avoient le 
matin , avant qu'entrer à table , négocié avec moi 5 
puis, l'après-dînée , les députés des cantons protes- 
tans venoient conférer avec moi s'ils vouloient , et 
puis y soupoient aussi. Ce même jour, le doyen de 
Coire fut admis à l'audience , à la recommandation 
de M. le nonce , et le député des trois Ligues fut ouï 
pour lui contredire. 

Le jeudi i5 , messieurs les députés me vinrent en 
corps apporter la résolution qu'ils avoient prise, selon 
mon intention, pour la restitution de la Valteline , 
laquelle ils demandoient aux princes détenteurs, refu- 
sant à celui qui n'y voudroit acquiescer aide, secours 



DE EASSOMPIERRE. [1626J Sj 

et passage par leurs terres, se réservant de se déclarer 
plus amplement contre lui. Je leur fis sur ce sujet le 
plus ample remercîment qu'il me fut possible , et leur 
donnai acte de la restitution que le Roi étoit près de 
faire de ce qu'il y détenoit, et même en leurs mains, 
s'ils s'en vouloient charger, pour, la rendre à leurs 
vrais seigneurs les Grisons. Je fus enfin voir M. le 
nonce, qui avoit déjà su la résolution première de la 
diète , que je trouvai en telle colère qu'il me querella 
deux ou trois fois. 

Le vendredi 16 , sur la proposition que M. le nonce 
avoit faite deux jours auparavant en rassemblée des 
catholiques députés, je crus être obligé d'y repartir 
pour l'honneur et l'intérêt du Roi mon maître. Ce 
qui fut cause que j'envoyai demander audience pour 
l'après-dînée à leur catholique assemblée ; mais eux , 
par un honneur partfculier et inusité , s'en vinrent 
en corps en mon logis pour me la donner et rece- 
voir ensemble, et quant et quant m'apporter leur 
résolution particulière , et les restrictions qu'ils de- 
mandôient en Yabscheid général. Je les haranguai 
bien longuement, et lavai la tête comme il falloit 
à M. le nonce , lequel néanmoins ne m'en fit jamais 
semblant depuis , et le voulut ignorer. 

Sur le soir, l'assemblée m'envoya une dépuration 
pour me remercier de l'offre quele Roi leur avoit faite 
par moi de ses forces , et en récompense m'offrirent 
quinze mille hommes de levée en leurs cantons-, en- 
suite M. le nonce me vit et se raccommoda avec moi. 

Le samedi 17 , les députés catholiques m'apportè- 
rent leur abscheid particulier 5 et peu après les pro- 
les tans me vinrent apporter le leur, 



38 [1626J MÉMOIRES 

Le dimanche 18, M. le nonce partit le matin en 
grande colère. M. l'ambassadeur ordinaire, M. l'am- 
bassadeur de Savoie et moi, le fûmes accompagner-, 
puis ensuite je fis festin à tous les députés de la diète. 
Messieurs de Soleure vinrent faire une danse d'armes 
devant mon logis. Après dîner, cinq députés de l'as- 
semblée, qui, dès le jour précédent, me demandè- 
rent audience sur le sujet des dettes du Roi en Suisse, 
me firent une grande harangue par la bouche de 
lavoyer Graffier de Berne. Je leur répondis ample- 
ment. Le soir mon neveu dansa un ballet assez beau 
chez l'ambassadeur ordinaire , où je menai la plupart 
des plus honnêtes députés. On y dansa par après -, puis 
M. l'ambassadeur nous fit une belle collation. 

Le lundi 19, les députés catholiques achevèrent 
toutes leurs affaires. L'avoyer de E.00I me vint trou- 
ver sur ce que je ne trouvois leur abscheid en bonne 
forme , et me brouillai fort avec lui. 

Le mardi 20, il me revint trouver, raccommodant 
ce qui ne me plaisoit pas ; et fûmes ensuite bons amis. 
Monsieur de Montigny , gouverneur de Neuchâtel , 
arriva, et la plupart des députés protestans partirent. 

Le mercredi 21 , le reste des députés partit. Je fis 
payer à tous généralement leurs dépens ; et , en me 
disant adieu, je leur fis donner une année de la pen- 
sion de chaque canton , une année de la distribution 
de leurs dettes et une de leurs pensions particulières. 
M. l'ambassadeur de Savoie s'en alla ce jour-là m'at- 
tendre à Berne , où je fus convié d'aller. 

J'employai le jour et la nuit du jeudi 22 à écrire , 
hormis le soir, que M. l'ambassadeur me fit festin et 
ensuite le bal. 



DE BASSOMP1ERRE. [1626] 3() 

Le vendredi 23 , l'ordinaire vint et s'en alla, et 
fus tout le jour à faire mes dépêches à Rome , à Venise 
et en Valteline. 

Le samedi 24, le secrétaire de l'assemblée me vint 
apporter les abscheids. Je fis mes amples dépêches 
au Roi par M. de Mesme , gendre de l'ambassadeur 
ordinaire, que j'y dépêchai, lequel partit le lendemain 
dimanche 2 5 , en même temps que Malo arriva de 
la Valteline et que je m'en allai à Berne. Les Bernois 
mé firent une magnifique entrée, et puis tout le conseil 
me vint saluer chez moi au nom de la ville, qui me fit 
donner à souper par le comte de La Suse. 

Le lundi 26, ils me menèrent voir les fortifications, 
la fosse aux ours , leur arsenal, leur église et la ter- 
rasse 5 puis me vinrent trouver en corps à mon logis 
pour me mener en leur hôtel de ville, somptueuse- 
ment préparé pour m'y faire festin , qui fut fort ma- 
gnifique. Nous étions plus de trois cents personnes à 
table , et y demeurâmes tout le jour. 

Le mardi 27 , je fus dire adieu aux deux avoyers, 
dont le premier en charge , nommé Graffîer , me fit 
un superbe déjeuner ; lequel en partant m'accom- 
pagna , comme il avoit fait à l'entrée , et les mêmes 
troupes sortirent pour me saluer. Ainsi nous nous en 
retournâmes à Soleure , ayant couru grande fortune 
par les chemins à cause des eaux. 

Le samedi 3i , messieurs de Berne m'envoyèrent 
une grande députation pour me remercier. 

Le dimanche , premier jour de février , les députés 
de JLucerne m'apportèrent l'acte de leur déclaration 
en notre faveur , comme plusieurs autres cantons 
a voient déjà fait. 



4© [ J 626] MÉMOIRES 

Le lundi 2 , jour de la Chandeleur , les députés de 
Claris m'apportèrent leur acte. 

Le mardi 3 , les députés d'Underwald me les vin- 
rent aussi apporter. 

Le mercredi 4 , le capitaine Smith , envoyé par le 
colonel Zurlauben, et les capitaines de son régiment 
en la Valteline, me vinrent faire de grandes plaintes 
du mauvais traitement que M. le marquis de Cœuvres 
faisoit à son régiment, et m'apporta lettres du canton 
d'Uri, qui me prioitd'y donner ordre; qu'autrement 
il seroît contraint de le révoquer. J'en écrivis à M. le 
marquis de Cœuvres par un homme exprès. 

Le jeudi 5 , M. l'avoyer de Rool nous fit un somp- 
tueux festin au soir , après lequel on dansa. 

Le vendredi je reçus et dépêchai l'ordinaire. M. le 
résident de Venise me revint trouver. 

Le samedi 7 , je fis au soir festin aux dames et aux 
ambassadeurs; puis on tint bal en mon logis. Plu- 
sieurs avoyers , landamans et capitaines des cantons, 
arrivèrent à Soleure pour me voir. 

Le lendemain dimanche 8, je fis festin à messieurs 
les ambassadeurs ordinaires de France , de Savoie et 
de Venise , et les principaux du conseil de Soleure, 
et le soir je fis encore festin aux ambassadeurs , à l'am- 
bassadrice et à ses filles , et à plusieurs autres; puis 
on dansa. 

Le lundi 9, je fis encore le soir pareil festin aux 
dames et ambassadeurs que j'avois fait les jours 
précédens. 

Le mardi 10 , les députés de Fribourg arrivèrent, 
qui m'apportèrent un acte ; mais comme il étoit diffé- 
rent de ceux que les autres cantons m'avoient ap- 



DE BASSOMPIERRE. [1626] /[l 

portés, je le refusai, et gourmandai fort leurs dé- 
putés, lesquels néanmoins, après avoir dîné avec moi, 
s'en retournèrent. 

Le jeudi suivant 12., ils revinrent avec un acte 
très-ample ; et, pour me témoigner plus de franchise, 
m'envoyèrent leur secrétaire avec leur sceau , pour 
me faire un acte à ma fantaisie , si ce dernier qu'ils 
m'avoient envoyé nem'agréoit pas. 

Le vendredi i3, je reçus et dépêchai l'ordinaire. 

Le samedi 14, le Roi m'envoya un courrier , qui 
m'apporta la nouvelle de la paix qu'il avoit donnée à 
ses sujets huguenots. 

Le dimanche i5, je fis festin aux ambassadeurs, 
aux députés de Schwitz et d'Uri , envoyés par leurs 
cantons pour me dire adieu de leur part, et à plu- 
sieurs du conseil de Soleure. 

Le lundi 16, M. l'ambassadeur ordinaire fit festin 
aux ambassadeurs et à moi. Plusieurs députés des 
cantons vinrent de leur part pour prendre congé de 
moi, qui leur avois envoyé dire par des secrétaires in- 
terprètes du Roi, qui leur avoient porté mes lettres. 

Le mardi 17, j'eus encore d'autres députés des 
cantons , comme aussi de l'évêque de Baie et abbé de 
Saint-Gall. J'ouïs ensuite les comptes de nos trésoriers. 

Le mercredi 18, M. l'avoyer deRool nous fit une 
belle collation , et ensuite le bal. 

Le jeudi 19, M. l'ambassadeur ordinaire en fit de 
même. 

Le vendredi 20, l'ordinaire arriva et partit, par 
lequel je fis la dépêche de mes adieux. 

Le samedi 21 , M. l'ambassadeur ordinaire et moi 
lûmes à la maison de vill^de Soleure dire adieu au 



I\1 [1626] MÉMOIRES 

canton , auquel je haranguai. Us vinrent l'après- 
dînée en corps me remercier de l'honneur que je leur 
a vois voulu faire. 

Le dimanche 22, je fus dire adieu à l'avoyer de 
Rool. Je fis festin à messieurs de Soleure et aux am- 
bassadeurs. Après-dînée nous allâmes faire carême- 
prenant chez M. l'ambassadeur ordinaire , où le bal 
se tint et nous fit festin. A souper le trésorier Lyonne 
arriva , qui m'apporta la dépèche du Roi , avec mon 
congé , pour partir de la Suisse et passer par la Lor- 
raine , pour assister le frère du duc de Lorraine en 
la poursuite de l'évêché de Strasbourg où il aspiroit. 

Le lundi 23 , je fus prendre congé des ambassa- 
deurs , puis dîner chez M. Miron , expédier toutes 
nos affaires, et ensuite avec nos trésoriers. Puis, ayant 
pris congé d'un chacun , je partis de Soleure, fort 
accompagné de Suisses qui m'étoient venus dire adieu 
et des ambassadeurs ; et ayant pris congé de tous , 
je passai le mont Jura, et vins coucher à Valbourg. 

Le mardi 24, jour de carême-prenant , j'arrivai à 
Baie. Messieurs de la ville vinrent au devant de moi , 
se mirent en armes et tirèrent quantité de canon- 
nades à mon arrivée ; puis messieurs du conseil me 
vinrent saluer de la part de leur canton, lesquels je 
retins à souper avec moi. 

Je partis de Baie le jour des Cendres, mercredi 25 , 
accompagné comme devant , et vins coucher à Mul- 
hausen où il me fut fait entrée. 

Je partis de Mulhausen le jeudi 26, et vins coucher 
à Saint- Amrin, ayant passé par Thann. 

Le vendredi 27 , je passai le mont des Vosges , 
et couchai à Ru en Lorraine. 



DE BASSOMPIERRE. [1626] 4-3 

Le samedi 28 , je passai par Remireinont , et cou- 
chai à Epinal. 

Le dimanche , premier jour de mars , j'arrivai à 
Mi recourt, chez mon frère , le marquis de Rémonvilîe, 
où je trouvai sa famille avec madame la comtesse de 
Tonnelle. J'y fus superbement reçu et traité. Mon 
frère y arriva comme nous soupions , qui avoit été 
forcé de demeurer à Nancy jusqu'après l'entrée de 
son altesse, qui la faisoit ce jour-là , pour y servir 
comme grand-écuyer. 

Il s'en vint le lendemain jeudi 2 mars avec moi , 
en ma maison de Harouel , où je vins coucher. 

Je partis de Harouel le mardi 3 pour venir à Nancy. 
Son altesse envoya les gardes au devant de moi pour 
m 'accompagner , et le comte de Brionne pour me 
recevoir. Toute la noblesse de Lorraine étoit assem- 
blée pour l'entrée du duc et pour tenir les États , la plu - 
part de laquelle vint au devant de moi , et m'emme- 
nèrent en la galerie des Cerfs , proche de mon appar- 
tement , où son altesse m'attendoit : et ayant repassé 
par devant mon appartement , m'y laissa entre les 
mains du marquis de Mouy et du prince de Phals- 
bourg. 

Le mercredi 4 •> je fus à l'audience du duc , de la 
duchesse , du duc François; puis je m'en vins voir la 
princesse de Phalsbourg , chez qui toutes les dames 
étoient assemblées, et que la plupart je connoissois ? 
avec laquelle je demeurai jusqu'au soir. 

Le jeudi 5, le prince de Phalsbourg me fit festin. 
Après dîner, je fus saluer madame de Vaudemont , 
la princesse de Lorraine , M. François Nicolas , frère 
c|u duc , et la princesse Marguerite sa sœur. 



44 [1626] MÉMOIRES 

Le vendredi 6 , mon frère me fit festin. Après dîner, 
je fus prendre congé de son altesse, des princes et 
des princesses. 

Le samedi , toute la cour et les seigneurs de Lor- 
raine me vinrent dire adieu ; et le comte de Brionne , 
qui m'avoit fait ce jour- là festin > me conduisit, en 
partant , en la même cérémonie qu'il avoit fait à l'en- 
trée. Mon frère vint avec moi jusques à la couchée , 
qui fut à Foug, et ce fut la dernière fois que je l'ai 
vu; le lendemain 8 à Ligny , puis à Netancourt, à 
Châlons , où je demeurai pour attendre mon train le 
mercredi n, et le jeudi à Estoges , à Rielle , Maisons. 

Le samedi 1 4 , j 'allai à Jouare voir ma mère de Saint- 
Luc , qui étoit en l'abbaye , et coucher à Monceaux. 

Le dimanche i5,jecouchaiàMeaux, etdînaiàVitry. 

Je partis de Vitry le lundi 16 , et vins trouver le 
Roi à Paris, qui me reçut extrêmement bien. Il me 
mena chez la Reine sa mère , puis chez la Reine sa 
femme , où les princesses étoient. Je trouvai à la cour 
M. le prince de Piémont , envoyé par le duc son père 
pour échauffer le Roi à faire l'année prochaine une 
bonne et forte guerre en Italie. M. le maréchal de 
Créqui y étoit venu de la part M. le connétable à ce 
même dessein , et j'avois été convié par l'un et l'autre 
de me rendre au plus tôt près du Roi , afin que tous 
trois nous pussions lui faire prendre une bonne ré- 
solution sur ce sujet. 

Je trouvai à mon arrivée les choses assez bien dis- 
posées à ce dessein. Le Roi avoit donné à M. le prince 
de Piémont la qualité de lieutenant général de son 
armée delà les monts; avoit promis un renfort de huit 
mille hommes de pied français , et de mille chevaux 7 



DE BÀSSOMPIERRE. [lG^6] 4^ 

pour y grossir l'armée qu'il avoit en Italie , à laquelle 
il vouloit joindre aussi les troupes qu'il avoit en la 
Valteline , laquelle on pouvoit aisément garder avec 
deux mille hommes, après la confection des forts que 
l'on y faisoit construire-, et que moi, avec douze mille 
Suisses, dont j'étois assuré, entrerois quant et quant 
dans le duché de Milan 5 de sorte que nous voyions 
toutes choses préparées selon nos intentions et dé- 
sirs, quand , trois jours après mon arrivée , M. du 
Fargis envoya son secrétaire , avec un traité de 
paix, ambigu et mal fait, et honteux pour le Roi , 
avec le roi d'Espagne , sans avoir eu précédemment 
ordre ni commission du Roi, non pas de le conclure, 
mais de le projeter seulement. Il y avoit en ce même 
temps un procureur de Saint-Marc , ambassadeur ex- 
traordinaire de la république de Venise , nommé 
Contarini de gli Mostachi , qui me dit lorsque je le fus 
voir , la veille que ce beau traité arriva , que l'am- 
bassadeur de la république en Espagne lui avoit écrit 
que l'on faisoit quelque traité secret à Madrid entre 
France et Espagne. Je me moquai avec lui de cet 
avis , l'assurant que cela ne pouvoit être. Toutefois, 
dans le doute où cela me mit , ayant été rendre compte 
de ma négociation à M. le cardinal de Richelieu , je 
lui dis ce que le Contarini m'avoit appris. Il me serra 
la main, et me dit que je m'assurasse qu'il n'y avoit 
aucune imagination de traité , que c'étoient des fourbes 
espagnoles , de faire courir ces faux bruits pour nous 
mettre en jalousie avec nos alliés, dont je les pouvois 
assurer : ce que j'étois résolu de faire , et d'aller le 
lendemain visiter le Contarini, pour lui mettre sur 
cette affaire fesprit en repos. Je vis le soir même M. le 



46 [iG-^Gj MÉMOIRES 

prince de Piémont , auquel je dis l'appréhension qu'a- 
voit l'ambassadeur Contarini , laquelle j'avois fait sa- 
voir à M. le cardinal de Richelieu , et la réponse qu'il 
m'avoit faite. M. le prince me répondit que les Véni- 
tiens étoient gens spéculatifs et soupçonneux , qui 
débitoient leurs songes et imaginations pour bonnes 
nouvelles , et qu'ils m'avoient présenté celle-là plu- 
tôt par prévention que par aucune connoissance qu'ils 
en eussent 5 que pour lui, il étoit très-assuré qu'il ne 
se traitoit rien au préjudice de la ligue , ni de nos pré- 
sens projets. 

Sur cela j'allai chez la Reine , où je trouvai M. le 
maréchal de Créqui , et sur les neuf heures du soir , 
le Roi nous envoya quérir tous deux, pour le venir 
trouver au cabinet de la Reine-mère , où il étoit avec 
elle, M. deSchombergetM.d'Harbault. Il nous com- 
manda de nous asseoir en conseil , et nous déclara 
comme il venoit de recevoir ce traité fait à son 
insu par son ambassadeur duFargis , dont il nous fit 
faire lecture par M. d'Harbault. Nous le trouvâmes si 
mal conçu , si mal projeté et raisonné , si honteux 
pour la France , si contraire à la ligue , et si dom- 
mageable aux Grisons, que, bien qu'au commence- 
ment nous nous fussions persuadés que ce fût par 
l'ordre du Roi qu'il eût été fait, mais qu'il vouloit, 
pour apaiser ses alliés, montrer qu'il n'en savoit 
rien , nous crûmes effectivement qu'il avoit été con- 
clu sans son ordre. Ce fut ce qui nous obligea de dis- 
suader le Roi de l'accepter et ratifier , non plus qu'il 
n'avoit voulu faire celui d'Ocaigne fagotté par le 
même , ni celui de Rome fait par le commandeur de 
Sillery. En ce temps, M. le cardinal 'de Richelieu 



DE BASSOMPJERRE. [162GJ 47 

étoit indisposé au petit Luxembourg. Le Roi com- 
manda à nous trois maréchaux, et à M. d'Harbault, 
secrétaire d'État , de l'aller trouver le lendemain 
matin , et cependant de n'en point parler à M. le 
prince de Piémont • de conférer avec M. le cardinal, 
lequel l'après-dînée viendroit au conseil chez la Reine- 
mère , où le Roi nous commanda de nous trou- 
ver. J'avoue que je ne fus jamais plus animé de 
parler contre aucune chose que contre cet infâme 
traité , et que j'avois l'esprit tellement échauffé , que 
je fus plus de deux heures dans le lit sans me pou- 
voir endormir 5 projetant une quantité de raisons 
que je voulois le lendemain produire au conseil contre 
cette affaire. Mais comme je me levai le lendemain 
plus refroidi et plus rassis , je considérai que ce 
n'étoit mon affaire , mais celle du Roi ; qu'en vain je 
m'en tourmenterois si le Roi la vouloit ratifier; que 
j'étois incertain si le Roi n'avoit point donné les mains 
à M. du Fargis pour la pétrir ; que peut-être la Reine- 
mère, qui vouloit mettre la paix entre ses enfans , 
l'avoit procurée -, peut-être M. le cardinal, qui avoit 
vu des brouilleries naissantes dans l'État, avoit voulu 
cette paix au dehors; que je ne devois pas pénétrer plus 
avant, comme aussi je ne'le devois pas faire, et qu'il 
me pouvoit nuire de me déclarer trop , qu'il ne me 
pouvoit préjudiciel' de superséder mon ardeur pour 
quelque temps , et de me contenir , laissant lever le 
lièvre par un autre , que je serois toujours en état 
puis après de le courre et de le prendre. 

Ces raisons et plusieurs autres retinrent mon incli- 
nation portée à me faire ouïr ; et étant allé chez M. le 
cardinal selon l'ordre que nous en avions, j'écoutai 



48 [1626J MÉMOIRES 

plus que je ne parlai ; ce queje fis d'autant plus volon- 
tiers , queje trouvai M. le cardinal fort retenu et ne 
s'ouvrant guère, blâmant seulement la légèreté, préci- 
pitation et peu de jugement de M. du Fargis, qui méri- 
toit une capitale punition , d'avoir osé, sans ordre du 
Roi , entreprendre une chose de telle conséquence. 
Après dîner , il vint au conseil , où nous nous trou- 
vâmes, et M. le garde des sceaux, auquel je remarquai 
qu'un chacun s'amusa plus à blâmer l'ouvrier qu'à dé- 
molir l'ouvrage • que l'on parla peu du traité , beaucoup 
du contractant , et qu'il fut plus discouru des moyens 
qu'il y auroit d'y ajouter quelque chose pour le 
rendre moins mauvais, qu'il ne fut proposé de le dé- 
savouer et le rompre : ce qui me fit juger que l'on 
eût bien désiré qu'il fût meilleur, mais que l'on ne 
vouloit pas qu'il n'y en eût point du tout. 

Cela fut cause que je me retirai entièrement de l'af- 
faire, et me misa faire mon jubilé sur la fin du carême. 
Cependant on tâcha d'apaiser le mieux que l'on put 
les intéressés. M. le prince de Piémont et M. Conta- 
rini se retirèrent. On tâcha d'ajouter quelque chose au 
traité , d'en éclaircir d'autres , et de ratifier le tout. Ce 
que l'on fit , à mon avis , premièrement pour donner la 
paix à la chrétienté, qui s'alloit jeter dans une cruelle 
guerre ; et puis ensuite pour donner ordre à certaines 
pratiques qui se faisoient au dedans avec Monsieur , 
frère du Roi , en apparence pour troubler le mariage 
projeté entre mademoiselle de Montpensier et lui , et 
en effet pour brouiller et troubler l'Etat , et mettre les 
deux frères en division. 

Le Roi, qui ne prévoyoit que trop les inconvéniens , 
avoit tâché de retirer à lui le colonel d'Ornano , qui 



DE BASSOMPIERRE. [1626] 49 

avoit tout pouvoir sur l'esprit de Monsieur, son frère, 
et qui ouvrit l'oreille à plusieurs propositions que le 
Roi n'agréoitpas. Il lui avoit donné dès le commence- 
ment de janvier un office de maréchal de France -, ce 
qui avoit plutôt dilayé qu'assoupi les brigues et me- 
nées qui se fafsoient. On avoit ensuite fait la paix 
avec ceux de fa Religion en France , pour n'avoir pas 
tant à la fois de quenouilles à filer. Finalement, au 
commencement de mai , le Roi étant à Fontainebleau , 
pour retirer Monsieur, son frère, de toutes intrigues , 
le mit de son conseil étroit, et l'y fit venir le i dudit 
mois. Le maréchal d'Ornanô , premièrement, fit ses 
plaintes de ce que le Roi avoit mis de son conseil Mon- 
sieur , son frère , sans lui en avoir précédemment 
parlé, ce que l'on faisoit pour le décréditer ; puis 
demanda d'en être , et enfin qu'il y pût accompa- 
gner Monsieur, son maître, demeurant debout comme 
les secrétaires d'Etat : ce qui lui ayant été refusé , 
il déclara plus ouvertement qu'il ne convenoit son 
mécontentement. Les dames de la cour étoient fort 
mêlées clans ces intrigues \ les unes en haine de la 
maison de Guise , qu'elles voyoient agrandir par la 
prochaine alliance de Monsieur ; les autres en haine 
de mademoiselle de Montpensier , et les autres pour 
l'intérêt du mariage de Monsieur. Le maréchal d'Or- 
nanô étoit en parfaite intelligence avec toutes : ce 
qu'il faisoit d'autant plus assurément, qu'il croyoit que 
l'intention du Roi étoit conjointe à leurs desseins , vu 
que Sa Majesté lui avoit commandé l'année précé- 
dente, qu'il eût à rompre les pratiques trop ouvertes 
que Ton faisoit pour ce mariage , et à en détourner 
les fréquentes entrevues. 

t. 21. 4 



50 [1626J MÉMOIRES 

Le 4 de mai le Roi voulut faire l'exercice de son 
régiment des gardes dans la cour du Cheval-Blanc , et 
en donner le plaisir aux Reines et aux princesses qui 
le verroient faire de la grande galerie. Je m'en allai ce 
jour-là , après dîner , à Paris , pour empêcher qu'une 
de mes nièces de Saint-Luc ne se fïttfeuillantine. Je 
pris congé du Roi, qui me dit par % deux fois que je 
n'y avois affaire , et que je fisse faire l'exercice 5 mais 
moi, ne songeant à rien, ne laissai pas de m'y en 
aller. 

Le lendemain , sur les six heures du matin , Bon- 
nevent me vint trouver*, et me dit que le Roi l'avoit 
envoyé la nuit pour me mander comme il avoit fait 
arrêter prisonnier le maréchal d'Ornano , et que je ne 
manquasse pas de m'en venir le jour même à Fontai- 
nebleau: ce que je fis. Monsieur s'étoit fort offensé de 
cette prise, qui étoit venu en faire de grandes plain- 
tes au Roi. Il s'adressa premièrement à M. le chance- 
lier , lui demandant si c'étoit par son avis que l'on eût 
pris le maréchal d'Ornano , lequel lui dit qu'il en étoit 
bien étonné et qu'il n'en savoit rien. Il fit ensuite 
la même demande à M. le cardinal , qui lui dit qu'il 
ne feroit pas la même réponse que M. le chancelier , 
et que l'un et l'autre l'avoient conseillé au Roi , sur les 
choses que Sa Majesté leur en avoit dites. La réponse 
du chancelier fut cause, peu après, de lui faire ôter 
les sceaux. 

On fit en même temps arrêter prisonniers ses deux 
frères , Masargues et Ornano , comme aussi Chaude- 
bonne, Modène etDéageant, que l'on mit à la Bastille, 
et l'on commanda au chevalier de Jars et à Boy er de sor- 
tir de la cour. On mena, le lendemain , le maréchal au 



DE BASSOMPIERRE. [1626] 5l 

bois de Vincennes , et Monsieur continua ses plaintes et 
mécontentemens. Je le fus trouver le lendemain de 
mon arrivée à Fontainebleau , et même avant d'avoir 
vu le Roi , tantj'étois assuré de la confiance que Sa 
Majesté avoit en moi. Je le trouvai fortanimé et porté 
par plusieurs mauvais esprits; et pris la hardiesse de 
lui parler franchement et en homme de bien : ce qu'il 
reçut de bonne part. Je continuai de le voir souvent , 
le Roi m'ayant témoigné de le trouver bon ; mais , à 
quatre jours de là, la Reine-mère dit qu'il lui avoit 
tenu un discours qui m'obligea de n'y plus retour- 
ner: savoir, que l'on vouloit mettre auprès de lui 
M. de Bellegarde ou moi, mais qu'il n'en vouloit 
point; et que nous voudrions faire les gouverneurs , 
dont il n'avoit désormais que faire. Je voulus lui mon- 
trer, par mon éloignement d'auprès de lai, que je 
n'aspirois nullement à cette charge. 

Peu de jours après, il courut un bruit que l'on avoit 
tenu un conseil dont il y avoit neuf personnes, l'une 
desquelles l'avoit décelé, auquel il avoit été résolu 
que l'on iroit tuer M. le cardinal dans Fleury. Il s'est 
dit que ce fut M. de Chalais , lequel s'en étant confié 
au commandeur de Valençai, ledit commandeur lui 
reprocha sa trahison, étant domestique du Roi, d'oser 
entreprendre sur son premier ministre ; qu'il l'en de- 
voit avertir , et qu'en cas qu'il ne le voulût faire , que 
lui-même le décéleroit : dont Chalais intimidé y con- 
sentit; et que tous deux partirent, à l'heure même, 
pour aller à Fleury en avertir M. le cardinal qui les 
remercia , et pria d'aller porter ce même avis au Roi ; 
ce qu'ils firent : et le Roi , à onze heures du soir, en- 
voya commander à trente de ses gendarmes et autant 

4. 



5?. [^26] MÉMOIRES 

de chevau-légers d'aller, à l'heure même, à Fleury. 
La Reine-mère pareillement y dépêcha toute sa no- 
blesse. Il arriva, comme Chalais avoit dit, que sur 
les trois heures du matin les officiers de Monsieur 
arrivèrent à Fleury , envoyés pour lui apprêter son 
dîner. M. le cardinal leur céda le logis , et s'en vint à 
Fontainebleau, et vint droit à la chambre de Mon- 
sieur qui se levoit, et fut assez étonné de le voir. Il 
fit reproche à Monsieur de ne lui avoir pas voulu faire 
l'honneur de lui commander de lui donner à dîner 5 ce 
qu'il eût fait le mieux qu'il eût pu, et qu'il avoit à la 
même heure résigné la maison à ses gens. Puis en- 
suite , lui ayant donné sa chemise , il s'en vint trouver 
le Roi , puis la Reine-mère; de là s'en alla à la Maison- 
Rouge jusques à ce que le Roi s'en vînt à Paris. On 
ne se pouvoit imaginer d'où étoit venue la déclaration 
de ce conseil , jusques à ce que, la cour étant revenue 
à Paris , Chalais confessa à la Reine et à madame de 
Chevreuse que la crainte d'être décelé par le com- 
mandeur de Valençai , auquel il s'étoit confié , et la 
menace qu'il lui fit d'avertir M. le cardinal , l'avoit 
porté à cela ; mais qu'à l'avenir il seroit fidèle , et leur 
donnoit cette libre reconnoissance de sa faute , qu'il 
leur faisoit pour marque de sa sincérité. ■ 

Cependant le grand-prieur, qui étoit de la partie, 
voyant l'affaire découverte , voulut tirer son épingle 
du jeu , et vint dire de belles paroles à M. le cardi- 
nal, le priant de le faire parvenir à l'amirauté de 
France où il prétendoit. M. le cardinal feignit qu'il 
lui avoit procuré cette charge , et qu'il allât en Bre- 
tagne faire venir M. de Vendôme pour en remercier 
le Roi, qui, cependant, s'achemina à Blois. M. le 



DE BASSOMPIERRE. [1626] 53 

cardinal alla à Limours, où M. le prince le vint trou- 
ver le jour de la Pentecôte. Monsieur s'y en alla le 
lendemain , à la persuasion de M. le président Le Coi- 
gneux , qui lui fit croire que l'on alloit approcher des 
affaires M. le prince pour l'en éloigner, s'il ne se 
raccommodoit avec M. le cardinal : ce qu'il fit en ap- 
parence, mais conservoit toujours sa secrète intelli- 
gence avec la cabale , et avoit tiré parole de madame 
de Villars , par le moyen de M. le grand-prieur , 
qu'elle lui livreroit Le Havre pour se retirer. Balagny, 
d'autre côté , s'étoit fait fort de lui mettre Laon en 
main, et il avoit quelque espérance d'avoir Metz à sa 
dévotion. Il voulut savoir de M. de Villars s'il se pou- 
voit assurer de sa place, lequel la refusa tout à plat , 
et dit que sa femme n'y avoit nul pouvoir. D'autre 
côté, Mallortie, qui commandoit dans Laon pour le 
marquis de Cœuvres , dit qu'il ne connoissoit point 
Balagny, et que si on ne lui apportoit un comman- 
dement de son maître , que personne n'y entreroit le 
plus fort. 

Cependant les dames et ses partisans pressoienl 
Monsieur de se retirer de la cour; à quoi il fut en- 
core convié quand il vit que messieurs de Vendôme 
et grand-prieur , frères , étant arrivés à Blois le 2 de 
juin, y avoient, le lendemain matin 3, été faits pri- 
sonniers et menés, en sûre garde, dans le château 
d'Amboise : ce qui l'affligea fort et M. le comte aussi, 
qui aimoit uniquement le grand-prieur ; auquel en 
même temps on fit un mauvais office d'avertir le Roi 
qu'il vouloit enlever mademoiselle de Montpensier , 
qui étoit demeurée à Paris , où le Roi avoit laissé 
M. le comte avec un ample pouvoir pour commander 



54 [1626] MÉMOIRES 

en son absence. Et comme cela étoit facile à faire et 
apparent, qu'il étoit en saison soupçonneuse, et que 
Monsieur même en eût peut-être été d'accord , cela le 
fit croire davantage, et donna sujet au Roi d'envoyer 
en diligence le sieur de Fontenay à Paris pour faire 
venir mademoiselle de Montpensier à Blois ou à 
Nantes, si le Roi y étoit déjà acheminé. Il commanda 
aussi de la part du Roi à M. de Bellegarde , à M. d'Ef- 
fiat et à moi, de l'y accompagner avec le plus de nos 
amis que nous pourrions. Il arriva la veille que je 
devois partir en poste pour m'en aller à la cour, le 22 
juin, où j'avois déjà tout mon train 5 de sorte que je 
me trouvai sans moyen d'exécuter ce commandement, 
et m'en allai le 23 trouver le Roi : mais M. de Belle- 
garde et d'Effiat y suppléèrent. Ce dernier avoit été 
élevé à la charge de surintendant des finances peu de 
jours avant le partement du Roi , qui ôta les sceaux 
à M. le chancelier et les donna à M. de Marillac , qui 
étoit alors surintendant des finances, que M. d'Effiat 
eut , et partit avec madame de Guise , bien accom- 
pagné, pour venir à la cour. Comme le Roi étoit à 
Blois, on faisoit soigneusement prendre garde aux 
actions de Monsieur, et épier qui lui parloit; on dé- 
couvrit que Chalais, qui étoit maître delà garde-robe 
du Roi , et logé dans le château , proche l'apparte- 
ment de Monsieur , l'alloit voir la nuit en robe de 
chambre, et, après avoir demeuré deux ou trois 
heures avec lui, s'en retournoit en cachette 5 ce 
qui fit connoître au Roi qu'il jouoit le double. Sur 
cela la cour partit de Blois et vint à Tours, et Mon- 
sieur , ayant perdu l'espérance d'avoir les villes du 
Havre et de Laon pour sa retraite de la cour, tenta, 



DE I3ASS0MPIERRE. [1626] 55 

par le moyeu de Chalais, celle de Metz, qui y dé- 
pêcha un gentilhomme nommé La Loubière , que les 
Grammont lui avoient donné. Ce La Loubière vint 
dire adieu au comte de Louvigny , avec qui il avoit 
été , et le connoissoit parfait ami de Chalais : c'est 
pourquoi il ne feignit point de lui dire où il alloit, 
et pour quel sujet. 

De Tours le Roi s'achemina , par la rivière de Loire, 
à Saumur; et, par les chemins, Louvigny eut quel- 
que chose à démêler avec M. de Candale , avec qui il 
n'éloit pas bien, pour quelques amourettes : néan- 
moins cela se passa sans bruit. Chalais et Bouteville 
s'en vinrent , le soir que nous arrivâmes à Saumur, 
souper chez moi , et me prièrent de tancer Louvi- 
gny : ee que je fis en leur présence ; et eux et d'autres 
lui dirent qu'il se prît garde de n'avoir aucune que- 
relle avec M. de Candale s'il ne les vouloit perdre 
pour amis, parce qu'ils avoient des obligations parti- 
culières qui les lioient avec M. de Candale. Lui , au 
contraire , le lendemain querella M. de Candale à la 
cour de Saumur et au Pont-de-Cé, et lors tous ceux 
qu'il pensoit ses amis le quittèrent pour s'aller offrir 
à M. de Candale ; dont ce méchant garçon fut telle- 
ment piqué , que , le lendemain , comme le Roi arriva 
à Ancenis, il demanda à lui vouloir parler, et lui dé- 
clara le voyage que La Loubière étoit allé faire à 
Metz, et plusieurs autres choses qu'il savoit ou qu'il 
inventa. 

Le Roi arriva à Nantes, et peu de jours après fit 
mettre en prison Chalais et lui fit faire son procès. 
Monsieur fut fort étonné de sa prise, et ses gens 
aussi , et furent sur le point de partir ; mais en même 



56 [1626] MÉMOIRES 

temps ils eurent réponse de M. de La Valette, qui 
étoitàMetz, que si M. d'Épernon se déclaroit pour 
lui, qu'il s'y déclareroit aussi , sinon, non. Monsieur 
avoit écrit à M. d'Épernon , qui envoya la lettre au 
Roi. En cette extrémité le meilleur fut de s'accom- 
moder avec le Roi : ce que Le Coigneux pratiqua 5 et 
madame de Guise étant arrivée , la Reine-mère pressa 
et fit le mariage de Monsieur et de mademoiselle de 
Montpensier. On fit encore un effort pour l'empê- 
cher, par le moyen de Tronson , Marsillac et Sauve- 
terre , qui en furent tous trois chassés de la cour, 
avec perte de leurs charges. Monsieur se maria et se 
mit très-bien avec le Roi , qui lui donna son apanage 
selon son contentement. Après que les fiançailles 
furent faites , le Roi parlant à Monsieur , son frère , 
et à moi, lui dit ces propres mots : « Mon frère, 
je vous dis , devant le maréchal de Bassompierre , 
qui vous aime bien et qui est mon bon et fidèle 
serviteur, que je n'ai, en ma vie, fait chose tant à 
mon gré que votre mariage. » Monsieur ensuite me 
mena promener en un bastion où est un jardin, et 
me dit : « Bestein, tu me verras à cette heure sans 
crainte, puisque je suis bien avec le Roi. » Je lui 
dis : « Monsieur, vous avez pu juger que je n'en 
faisois point de scrupule, puisque je vous fus trou- 
ver après que le maréchal d'Ornano fut pris , avant 
même que j'eusse vu le Roi 5 lequel a tant de preutes 
de ma fidélité, que je n'ai rien à craindre, ni lui 
aussi, de ce côté-là : mais je me suis retiré de vous 
voir lorsque vous avez dit à la Reine votre mère que 
l'on vouloit mettre M. de Bellegarde ou moi auprès 
de vous , et que vous n'en vouliez point , afin de vous 



DE MSS0M1 J IERRE. [1626] Sj 

faire voir que je n'y prétendois point et que je ne pi- 
quois pas après le bénéfice. » 

Il me dit lors qu'il seroit bien aise que je fusse au- 
près de lui , et que je fisse auprès du Roi qu'il m'y mît. 
A cela je répondis que quand le Roi me donneroit 
cent mille écus par an pour être auprès de lui , que 
je les refuserois; non pas que je ne tinsse à grand 
honneur, et que je n'eusse une grande passion à son 
service 1 mais parce qu'il faudroit tromper l'un ou 
l'autre , et que je ne m'entendois point à cela. Trois 
jours après , Monsieur fut marié -, mais pour cela le 
procès de Chalais ne se discontinua pas , aiiis on le 
paracheva, et il eut la tête tranchée à Nantes. Il y eut 
plusieurs intrigues d'amourettes et autres choses. On 
referma l'entrée du cabinet et chambre de la Reine 
aux hommes, hormis quand le Roi y seroit. On fit 
renvoyer en sa maison madame de Chevreuse, qui 
s'en alla au lieu de sa maison , en Lorraine ; et en ce 
même temps , du côté d'Angleterre , on chassa tous 
les Français de la Reine , et les prêtres aussi , hormis 
son confesseur; qui causa un grand déplaisir au Roi 
et à la Reine-mère , laquelle désira que le Roi m'en- 
voyât en Angleterre pour remédier à tout cela. Je fis 
tout ce que je pus pour m'en exempter, ayant été 
trop maltraité en l'ambassade dernière que j'avois 
faite en Suisse , en laquelle on avoit démembré la 
moitié de ma charge pour en investir le marquis de 
Coeuvres ; mais enfin il m'y fallut aller. Le roi d'An- 
gleterre envoya le milord Carleton pour faire agréer 
au Roi et à la Reine-mère ce qu'il avoit fait, qui fut 
très-mal reçu. 

La cour partit de Nantes pour revenir à Paris. Le 



58 [l6»6] MÉMOIRES 

roi d'Angleterre envoya Montaigu pour se réjouir des 
noces de Monsieur, tant avec lui et Madame qu'avec 
le Roi et les Reines. Mais comme il vint à Paris, il 
eut commandement de s'en retourner sur ses pas , 
et moi je fus extraordinairement pressé de partir 
pour l'Angleterre 5 ce qu'enfin je fus contraint de 
faire. 

Le dimanche 27 de septembre de cette même an- 
née 1626, je vins dîner à Pontoise chez le cardinal 
de Richelieu, où messieurs de Marillac, garde des 
sceaux, de Schomberg et d'Harbault, se trouvèrent 
pour me dépêcher de toutes les affaires quej'avois 
avec eux , et puis vins coucher à Beauvais. 

J'en partis le lendemain 28 , et vins à Poix , puis à 
Abbeville le 29 et à Boulogne le premier d'octobre , 
où je trouvai mon équipage et ceux qui me venoient 
accompagner en ce voyage. M. d'Aumont , gouver- 
neur de Boulogne, me festina. Je m'embarquai le 
lendemain 2 d'octobre, et passai à Douvres où je sé- 
journai le lendemain pour trouver voiture à mon 
train. 

Je fus le dimanche 4 coucher à Cantorbéry. 

Le lundi à Sittimborne. 

Le mardi 6 je passai à Rochester , où sont les grands 
vaisseaux de guerre du Roi , et vins coucher à Gra- 
vesande. Le sieur Louis Lucnar i conducteur des am- 
bassadeurs, me vint trouver avec la berge de la Reine, 
qu'elle m'envoya. 

Le mercredi 7 je m'y embarquai sur la Tamise, 
vins passer devant le magasin de la contractation des 
Indes, puis devant Greenwich , maison du Roi, au- 
près de laquelle le comte de Dorset, chevalier de 



DE BASSOMPIERRE. [1626] 59 

la Jarretière, de la maison de Hacfil, me vint rece- 
voir de la part du Roi , et , m'ayant fait entrer dans 
la berge du Roi , m'amena jusque proche de la tour 
de Londres, où les carrosses du Roi m'attendoient , 
qui m'emmenèrent en mon logis , où ledit comte de 
Dorset me quitta. Je ne fus logé ni défrayé par le 
Roi , et à peine put-on envoyer ce comte de Dor- 
set, selon la coutume ordinaire , pour me recevoir. 
Je ne laissai pour cela d'être bien logé , meublé et 
accommodé. 

Le soir même, après que j'eus soupe, on fît dire 
au chevalier de Jars, qui avoit soupe avec moi , que 
quelqu'un le d^emandoit. C'étoient le duc de Buc- 
kingham et Montaigu , qui seuls étoient venus me 
voir sans flambeaux , et le prièrent de les faire entrer 
en ma chambre par quelque porte secrète , ce qu'il fit ; 
puis me vint quérir. Je fus bien étonné de le voir là , 
parce que je savois qu'il étoit à Hamptoncourt avec 
le Roi : mais il en étoit arrivé pour me voir. Il me fit 
d'abord force plaintes de la France, puis de moi 
aussi, sur le sujet de quelques personnes; auxquelles 
je répondis le mieux que je pus, et puis fis celles de 
la France contre l'Angleterre, qu'il excusa aussi le 
mieux qu'il put, et ensuite me promit toute sorte 
d'assistance et d'amitié, comme je fis aussi offre bien 
ample de mon service. Il me pria de ne point dire 
qu'il me fût venu voir , parce qu'il l'avoit fait à l'insu 
du Roi : ce que je ne crus pas. 

Le jeudi 8 , l'ambassadeur Contarini de Venise me 
vint visiter, et sur la nuit j'allai voir M. le duc de 
Buckingham en son logis, nommé Jorckaus, qui est 
extrêmement beau, et étoit le plus richement paré 



6o [1626] MÉMOIRES 

que je vis jamais aucun autre. Nous nous séparâmes 
fort bons amis. 

Le vendredi 9 . au matin , me vint trouver le sieur 
Louis Lucnar , de la part du Roi , pour me faire com- 
mandement de renvoyer en France le père Sancy de 
l'Oratoire, que j'avois amené avec moi. J'en fis un ab- 
solu refus , disant qu'il étoit mon confesseur , et que le 
Roi 11 avoit que voir en mon train 3 que , s'il ne m'avoit 
agréable, je sortirois de son royaume, et retourne- 
rois trouver mon maître. Et peu après, le duc de 
Buckingham, les comtes de Dorset et de Salisbury 
vinrent dîner chez moi, à qui j'en lis mes plaintes. 
Après dîner, le comte de Montgommery, grand cham- 
bellan , me vint visiter, et presser de la part du Roi 
de renvoyer le père Sancy, à qui je fis la même ré- 
ponse que j'avois faite à Lucnar. Ensuite l'ambassa- 
deur du roi de Danemarck et l'agent du roi de Bo- 
hême me vinrent visiter , et Montaigu vint souper 
avec moi. 

Le lendemain, le sieur Edouard Cécille, vicomte 
de Hamilton , que j'avois connu jeune en Italie , et qui 
m'avoit déjà trente-trois ans auparavant fait beaucoup 
de courtoisie en Angleterre , me vint visiter. 

Le dimanche 11, M. le comte de Carlisle me vint 
trouver avec les carrosses du Roi , pour me mener à 
Hamptoncourt, dans une salle où il y avoit une belle 
collation. Le duc de Buckingham me vint trouver 
pour me mener à l'audience, et me dit que le Roi 
vouloit précédemment savoir ce que je lui voulois 
dire, et qu'il ne vouloit pas que je lui parlasse d'au- 
cune affaire} qu'autrerrient, il ne me donneroit pas 
audience. Je lui dis que le Roi sauroit ce que j'avois 



DE BASSOMPIEBRE. [1626] (>! 

à lui dire par ma bouche propre, et que Ton ne limi- 
toit point ce qu'un ambassadeur avoit à représenter au 
prince vers lequel il étoit envoyé, et que s'il ne me 
vouloit voir , que j'étois prêt à m'en retourner. Il me 
jura que la seule cause qui l'obligeoit à cela et qui 
l'y faisoit opiniâtrer, étoit qu'il ne se pourroit em- 
pêcher de se mettre en colère en traitant des affaires 
dont j'avois à lui parler ; ce qui ne seroit pas bienséant 
sur le haut dais , à la vue des principaux du royaume , 
hommes et femmes \ que la Reine sa femme étoit auprès 
de lui , qui , animée du licenciement de ses domesti- 
ques , pourroit faire quelque extravagance et pleurer 
à la vue d'un chacun : qu'enfin il ne vouloit point se 
compromettre devant le monde, et qu'il étoit plutôt 
résolu de rompre cette audience et de me la donner 
particulière, que de traiter d'aucune affaire devant le 
monde avec moi. Il me fit de grands sermens qu'il 
me disoit vérité , et qu'il n'avoit pu porter le Roi à me 
voir autrement, me priant même de lui donner quel- 
que expédient, et queje l'obligerois. Moi, qui vis que 
j'allois recevoir cet affront, et qu'il me prioit de l'aider 
de mon conseil, pour éviter l'un et m'insinuer de 
plus en plus en ses bonnes grâces par l'autre , lui dis 
que je ne pouvois en façon quelconque faire autre 
chose que ce qui m'étoit commandé par le Roi mon 
maître ; mais, puisque, comme mon ami , il me de- 
mandoit mon avis sur quelque expédient , je lui dis 
qu'il dépendoit du Roi de me donner ou ôter , 
adoucir ou prolonger l'audience en la forme qu'il vou- 
dront et qu'il pourroit, après m'avoir permis de lui 
faire la révérence , et reçu avec les lettres du Roi les 
premiers complimens , quand je viendrois à lui dé- 



62 [1626] MÉMOIRES 

duire le sujet de ma venue, m'interrompre , et me 
dire : « Monsieur l'ambassadeur , vous venez de Lon- 
dres et avez à y retourner -, il est tard , et cette affaire 
requiert un plus long temps que celui que je vous 
pourrois maintenant donner-, je vous enverrai quérir 
un de ces jours à meilleure heure, et en une audience 
particulière nous en conférerons à loisir. Cependant 
je me contente de vous avoir vu , et eu des nouvelles 
du Roi mon beau-frère , et de la Reine ma belle-mère, 
et ne veux plus retarder l'impatience que la Reine ma 
femme a d'en apprendre par votre bouche. Sur quoi 
je prendrai congé de lui pour aller faire la révérence 
à la Reine. » Après que je lui eus dit cela , le duc 
m'embrassa, et me dit : « Vous en savez plus que 
nous. Je vous ai offert mon assistance aux affaires que 
vous venez traiter ; mais maintenant je retire la pa- 
role que je vous ai donnée 5 car sans moi vous le sau- 
rez bien faire; » et, en riant , me quitta pour aller 
porter cet expédient au Roi , qui le reçut, et en usa 
ponctuellement. 

Le duc revint pour m'amener à l'audience , et le 
comte de Carlisle marchoit derrière lui. Je trouvai le 
Roi sur un théâtre élevé de deux degrés , la Reine et 
lui en deux chaires , qui se levèrent à la première ré- 
vérence que je leur fis en entrant. La compagnie étoit 
superbe et l'ordre exquis. Je fis mon compliment au 
Roi, lui donnai mes lettres; et, après lui avoir dit les 
honnêtes paroles, comme je vins aux essentielles, il 
m'interrompit en la même forme que j'avois proposée 
au duc. Je vis de là la Reine , à laquelle je dis peu de 
chose, parce qu'elle me dit que le Roi lui avoit per- 
mis d'aller à Londres , où elle me verroit à loisir ; 



DE BASSOMPIEKRE. [162GJ 63 

puis je me retirai; puis les ducs et les principaux sei- 
gneurs me vinrent conduire jusqu'à mon carrosse. Et 
comme le duc m'entretenoit exprès , pour donner 
loisir au secrétaire de m'attraper , ledit secrétaire ar- 
riva , qui me dit que le Roi me mandoit qu'encore 
qu'il m'eût promis une audience particulière , que 
néanmoins il ne m'en donneroit point jusqu'à ce 
que j'eusse renvoyé le père Sancy en France , comme 
il me l'avoit déjà fait dire par trois fois sans effet \ 
dont Sa Majesté se sentoit offensée. Je lui répondis 
que si c'eût été de mon devoir ou de la bienséance 
de lui obéir, je l'eusse fait dès le premier comman- 
dement, et que je n'avois autre réponse à lui faire 
que conformément aux précédentes , dont je pensois 
qu'il dût être satisfait, et que Sa Majesté se devoit 
contenter du respect que je lui rendois , de tenir en- 
fermé dans mon logis un de mes domestiques , qui 
n'est criminel , ni condamné , ni accusé ; lequel je lui 
promettois ne devoir ni pratiquer ni conférer, ni 
même se montrer dans sa cour ni dans la ville de 
Londres, si bien dans ma maison, tant que j'y serai , 
et n'en partira qu'avec moi 5 ce que je ferai dès de- 
main s'il me l'ordonne : et s'il ne me veut point don- 
ner audience , j'enverrai savoir du Roi mon maître 
ce qu'il, lui plaît que je demande après ce refus, le^ 
quel ne me laissera pas , à mon avis , vieillir en An- 
gleterre, en attendant que le Roi ait la fantaisie, ou 
prenne le loisir de m'ouïr. Ce que je dis assez haut et 
aucunement ému , afin que les assistans me pussent 
entendre : et j'en témoignai ensuite plus de ressenti- 
ment au duc, auquel je priai que l'on ne parlât plus 
de cette affaire , qui étoit terminée en mon esprit , si 



64 [rô'^Q] MÉMOIRES 

l'on ne me vouloit quant et quant donner un com- 
mandement de sortir de Londres et de File , que je le 
recevrois avec joie. Et sur ce je me séparai de la com- 
pagnie avec le comte de Carlisle et Montaigu, qui me 
ramenèrent à Londres , et demeurèrent à souper avec 
moi. 

Le lundi 12, l'ambassadeur de messieurs les Etats 
me vint visiter, et je fus rendre la visite aux ambas- 
sadeurs de Danemarck et de Venise. Puis j'allai saluer 
madame de La Trimouille , le duc de Buckingham 
et de Montaigu, qui soupèrent cbez moi. Après sou- 
per je l'entretins long-temps de mes affaires. 

Le mardi i3 octobre, la Reine arriva à Londres, 
et m'envoya quérir par Goring , avec lequel je l'allai 
trouver en son palais de Sommerset ; puis je fus voir 
le duc à Jorckaus. 

Le mercredi 14 , je fus dire adieu à madame de La 
Trimouille-, puis Robert Féry vint me voir, ensuite 
l'ambassadeur de Bethléem Gabor , avec l'agent du roi 
de Bohême. 

Finalement , Montaigu me vint dire de la part du 
duc que, bien que je retinsse auprès de moi le père 
Sancy , le Roi ne laisseroit pour cela de me donner 
audience le lendemain , qui fut le jeudi i5 , auquel le 
comte de Britzwater me vint mener, avec les carrosses 
du Roi , à Hamptoncourt ; puis le duc me mena dans 
une galerie où le Roi m'attendoit, qui me donna une 
bien longue audience et bien contestée. Il se mit fort 
en colère, et moi, sans perdre le respect, je lui re- 
partis en sorte qu'enfin lui cédant quelque chose il 
m'en accorda beaucoup. Je vis la une grande har- 
diesse , pour ne dire effronterie , du duc de Buckin- 



DE BA.SSOMPIERRE. [1626] 65 

gham, qui fut que , lorsqu'il nous vit le plus échauffés, 
il partit de la main , et se vint mettre en tiers entre le 
Roi et moi , disant : « Je viens faire le holà entre vous 
deux.)) Lorsj'ôtai mon chapeau, et, tant qu'il fut avec 
nous, je ne le voulus remettre , quelque instance que 
le R.oi et lui m'en fissent ; puis , quand il fut retiré , je 
le remis sans que le Roi me le dît. Quand j'eus achevé 
et que le duc put parler à moi , il me dit pourquoi je 
ne m'étois pas voulu couvrir lui y étant , et que lui 
n'y étant pas je m'étois si franchement couvert. Je 
lui répondis que je Pavois fait pour lui faire honneur, 
parce qu'il ne se fût pas couvert et que je l'eusse 
été, ce que je n'eusse voulu souffrir 5 dont il me sut 
bon gré, et le dit depuis plusieurs fois, me louant. 
Mais j'avois encore une autre raison pour le faire 5 qui 
étoit que ce n'étoit plus audience , mais conversa- 
tion particulière , puisqu'il Pavoit interrompue se 
mettant en tiers. Après que mon audience fut finie, 
le Roi me mena par diverses galeries chez la Reine 
où il me laissa , et puis moi elle après l'avoir lon- 
guement entretenue , et fus ramené à Londres par le 
même comte de Britswater. 

Le vendredi 16, je fus voir le comte de Holland, 
malade à Inhimthort. Le Roi et la Reine revinrent à 
Londres ; M. de Soubise me vint voir 5 puis le duc 
m'envoya prier de venir à Sommerset, où nous fûmes 
plus de deux heures à contester de nos affaires. 

Le samedi 17 , je fus faire la révérence à la Reine à 
Whitehall, et lui rendre compte de tout ce que j'avois 
le jour précédent conféré avec le duc. 

Le dimanche 18 , je fus visité par le secrétaire Con- 
way, qui me vint parler de la part du Roi , et ensuite 
t. ai, 5 



66 [l6'±6] MÉMOIRES 

le comte de Cariisle et le milord Carleton me viarenl 
voir. 

Le lundi 19, le matin, l'ambassadeur de Danèmarck 
me visita ; je rendis l'après-dînée la visite à celui de 
Hollande; puis je fus trouver la Reine à Whitehall. 

Le mardi 20, le vicomte de Hamilton et Goring 
vinrent dîner avec moi. L'après-dînée je fus puï au 
conseil -, et au retour l'ambassadeur de Venise me vint 
visiter. 

Le mercredi 21 , je fis une dépêche au Roi. Je fus 
voir la Reine, et de là conférer avec le duc dans 
Sommerset. 

Le jeudi 22, je fus le matin voir l'ambassadeur de 
Danèmarck; le duc, les comtes de Cariisle et de Hol- 
land avec Montaigu vinrent dîner chez moi. Je vis 
en passant l'ambassadeur des Etats pouraffaires; puis je 
fus chez la Reine, et le soir chez madame d'Estrange. 
Le vendredi 23 , je fus voir le comte de Cariisle et 
l'ambassadeur de Venise. 

Le samedi 24 , je fus voir la Reine , où le Roi vint , 
qu'elle querella. Le Roi me mena en sa chambre et 
m'entretint beaucoup, me faisant des plaintes de la 
Reine sa femme. 

Le dimanche i5 , les comtes de Pembroke et de 
Montgommery me vinrent voir; puis je fus trouver le 
duc que j'emmenai chez la Reine , où il fit sa paix avec 
elle, que j'avois moyennée avec mille peines. Le Roi 
y arriva ensuite , qui se raccommoda aussi avec elle , 
lui fit beaucoup de caresses, me remercia de ce que 
j'avois mis le duc en bonne intelligence avec sa femme, 
puis m'emmena en sa chambre, où il me montra ses 
pierreries , qui sont très-belles. 



DE BASSOMPIERRE. [1626] 67 

Le lundi 26 , je fus voir le matin l'ambassadeur dé 
Danemarck. L'après-dînée je fus trouver la Reine à 
Sommerset, avec qui je me brouillai. 

Le mardi 27 , le duc , les comtes de Dorset, de Hol- 
land , de Carlisle , Montaigu et Goring , vinrent dîner 
chez moi. Je fus voir puis après le comte de Pembroke 
et Carleton. Il m'arriva le soir un courrier de France. 

Le mercredi 28, je fus le matin à Whitehall parler 
au duc et au secrétaire Conway, parce que le Roi s'en. 
alloitàHamptoncourt. Après dîner je fus voir la Reine 
à Sommerset, avec laquelle je m'accordai. Le soir le 
duc et le comte de Holiand me menèrent souper clic z 
Antonio Porter , qui faisoit festin à don Augustin 
Fiesque , au marquis de Piennes , au chevalier de Jars 
et à Gobelin. Nous eûmes après souper la musique. 

Le jeudi 29, j'eus le matin la visite du comte de 
Holiand et du comte de Carlisle. L'après-dînée je fus 
voir l'ambassadeur de Hollande. 

Le vendredi 3o , je fus voir la Reine à Sommerset , 
puis le duc à Valinfort. Le résident du roi de Bohême 
vint souper chez moi. 

Le samedi , dernier d'octobre , l'ambassadeur de 
Danemarck me vint voir; puis je fus chez madame 
d'Estrange. 

Le dimanche , premier jour de novembre et de la 
Toussaint, je fis mes dévotions, puis je fus voir la 
duchesse de Lenox et le secrétaire Conway. On tint 
ce jour-là conseil pour mes affaires. 

Le lundi 2 , je fus le matin voir le comte de Holiand ; 
puis , le duc m'ayant donné rendez-vous en la galerie 
de la Reine , nous y conférâmes fort long-temps. Après 
dîner je revins voir la Reine pour lui rendre compte 

5. 



68 [1626] MÉMOIRES 

de mon entretien avec le duc , dont elle étoit en peine 
parce que nous nous étions séparés mal. 

Le mardi 3 , le duc m'amena sa petite fille chez 
moi pour témoignage d'accord. Il y demeura à dîner 
avec Montai gu, Ne ry et Porter 5 puis me mena trou- 
ver le Roi, qui s'en alla jouer à la paume , et moi 
trouver la Reine pour lui dire mon accord avec le 
duc. 

Le mercredi 4? je fus voir la duchesse deLenox. 
J'écrivis au duc sur le sujet de mon affaire; puis je fus 
trouver la Reine ppur lui montrer la copie de ce que 
j'avois mandé. Le soir , le duc envoya Montaigu sou- 
per chez moi , et m'assurer de sa part qu'il accom- 
moderoit mes affaires selon mon désir; dont j'envoyai 
en même temps donner avis à la Reine. 

Le jeudi 5 , le secrétaire Conway me vint dire que 
je vinsse le lendemain au conseil , où j'aurois une fi- 
nale réponse sur ma proposition. Je fus ensuite chez 
madame d'Estrange. 

Le vendredi 6 , le duc vint dîner chez moi , puis 
me mena à la cour en une des chambres du Roi , où 
il laissa Goring, Montaigu et Lucnar pour m'entfete- 
nir. Il me vint peu après trouver , et me dit que la 
réponse que le conseil me vouloit faire ne valoit 
rien ; mais que je ne me misse pas*en peine , ains que 
j'y répondisse sur Fheure même fermement , et que 
puis après il accommoderoit le tout , de telle sorte que 
j'en serois satisfait. Peu après, le secrétaire Conway me 
vint appeler pour aller au conseil, où après que l'on 
m'eut fait mettre dans une chaire au haut bout, mes- 
sieurs du conseil , par la bouche de Carleton , me firent 
dire qu'après avoir délibéré sur la proposition que 



DE BASSOMPIERRE. [1626] 69 

j'avois faite au même conseil quelques jours aupara- 
vant, ils me faisoient la réponse qu'ils me donnèrent 
par écrit, et ensuite la firent lire. Sur quoi leur ayant 
demandé audience pour leur répondre sur ce cha- 
pitre, je le fis avec grande véhémence, et mieux, à mon 
gré, que je ne parlai de ma vie. Ma réponse dura plus 
d'une heure. Puis étant sorti , j'allai trouver la Reine 
pour lui montrer la belle réponse qu'ils m'avoient 
donnée , et lui dis en substance ce que j'y avois ré- 
pondu et protesté 5 ce qui l'affligea fort. Le soir même, 
le duc m'envoya dire que tous ceux du conseil qui 
parloient ou entendoient le français , me viendroient 
trouver le lendemain matin , et que j'eusse bonne 
espérance d'une conclusion bonne; car le Roi leur 
avoit dit que son intention étoit de satisfaire le Roi 
son frère , et de me renvoyer content. 

Le samedi 7, le comte de Dorset me vint trouver, 
dès sept heures du matin, pour me dire que j'aurois 
contentement, et que le conseil viendroit peu après 
me trouver , et ne tiendroit qu'à moi que tout allât 
bien. Il me trouva en mauvais état pour conférer ; 
car, ou le temps, qui étoit fort nébuleux, ou mon tem- 
pérament , ou la longue et véhémente réponse que 
j'avois faite le jour précédent, m'avoit mis en tel point 
que je n'avois plus de voix , et à peine me pouvoit-il 
entendre , quelque effort que je pusse faire ; et peu 
après, le duc et le conseil arrivèrent, et, nous étant 
assis , M. Carleton fit réplique sur ma réponse, et en- 
fin protesta, en la même façon que j'avois fait, du mal 
qui pourroit arriver de notre rupture , offrant néan- 
moins , si nous pouvions trouver par ensemble quel- 
que bon moyen d'accommodement ^ que le Roi Pau- 



70 [1626] MÉMOIRES 

roit très-agréable. A quoi ensuite nous travaillâmes et 
n'y eûmes pas beaucoup de peine ; car ils furent rai- 
sonnables , et moi modéré en mes demandes. La plus 
grande difficulté fut pour le rétablissement des prêtres, 
dont enfin nous convînmes. 

Je leur fis ensuite un magnifique festin, et puis, s'en 
étant allés , je fus aussitôt trouver la Reine pour lui 
porter les bonnes nouvelles de notre traité. 

•Le dimanche 8 , le duc et le comte de Holland 
vinrent dîner chez moi. Le duc de Lenox me vint 
voir ; puis je fus trouver le R.oi en sa chambre où 
j'eus une audience privée, en laquelle il me con- 
firma et ratifia tout ce que ses commissaires avoient 
traité et conclu avec moi, dont il me montra l'écrit 
et me le fit lire. Le soir l'agent du roi de Bohême se 
vintconjouir avec moi et y souper, comme fit aussi 
amplement l'ambassadeur de Danemarck. 

Le lendemain lundi 9, qui est l'élection du maire, 
je vins le matin à Sommerset trouver la Reine qui y 
étoit venue pour le voir sur la Tamise , allant à West- 
minster prêter le serment, en un magnifique apparat 
de bateaux - 7 puis la Reine dîna, et ensuite se mit en 
carrosse et me fit mettre en même portière avec elle. 
M. le duc de Buckingham se mit aussi , par son com- 
mandement, dans son carrosse, et nous allâmes en 
la rue de Cheapside, pour voir passer la cérémonie, 
qui est la plus grande qui se fasse en la réception 
d'aucun officier du monde. Attendant qu'il passât , la 
Reine se mit à jouer à la prime avec le duc , le comte 
de Dorset et moi -, puis ensuite le duc me mena 
dîner chez le nouveau maire qui en donna ce jour-là 
à plus de huit cents personnes. Puis après , le duc et 



DE BASSOMPIERÎIE. [1626] 7 l 

les comtes de Montgommery et de Holland m'ayant 
ramené chez moi, je m'en allai promener au Morfield. 

Le mardi 10 , je fus le matin voir l'ambassadeur de 
Danemarck,et à mon retour trouvai le duc qui dîna 
chez moi. Nous allâmes ensemble pour voir la Reine 
à Sommerset ; mais elle étoit enfermée en son mo- 
nastère. J'allai de là voir l'ambassadeur de Venise ; 
et à mon retour le comte de Carlisle se trouva chez 
moi , afin de conclure son accommodement entre le 
duc et lui, que je négociois, et en vins à bout. 

Le mercredi 1 1 , j'allai avec le comte de Holland 
et M. Herbert, qui avoit été ambassadeur en France, 
à Semelton, qui appartient à M. Edouard Cecille qui 
en est vicomte. Il est à trois lieues de Londres , et 
est une très -belle maison , où le maître m'avoit prié à 
dîner, qui nous y traita magnifiquement. La comtesse 
d'Exeter, sa belle-sœur, y vint faire avec sa femme 
l'honneur de la maison; puis, après dîner, nous vînmes 
passer en une maison d'un marchand nommé M. Bel, 
mon ancien hôte et ami, qui m'y fit une collation. Le 
carême-prenant des Anglais commençoit ce jour-là, 
qui, selon leur calendrier, est celui de la Toussaint. 

Le jeudi 12, je fus chez milord Carleton , qui étoit 
chargé d'expédier mes dépêches ; de là je fus voir le 
Roi , puis je ramenai Goring dîner avec moi et le 
vicomte de Semelton. Le comte de Carlisle m'envoya 
présenter six beaux chevaux. Je fus pour voir le 
Stuart, comte de Pembroke et le secrétaire Conway ; 
et, ne les ayant trouvés, je vins chezla Reine où le Roi 
arriva , qui se brouillèrent ensemble , et moi ensuite 
sur ce sujet avec la Reine , et lui dis que je prendrois 
le lendemain congé du Roi pour m'en retourner en 



7 2 [1626] MÉMOIRES 

France sans achever les affaires , et dirois au Roi 
et à la Reine sa mère qu'il tenoit à elle. Comme je fus 
de retour en mon logis, le père Sancy, à qui elle 
avoit écrit de notre brouillerie , vint pour la raccom- 
moder avec tant d'impertinence , que je me mis fort 
en colère contre lui. 

Le vendredi i3 , je fus le matin chez l'ambassadeur 
de Hollande , puis chez le secrétaire Conway , et 
l'après-dînée je passai chez la comtesse d'Exeter et sa 
fille la comtesse d'Oxford. Je ne voulus point aller 
chez la Reine , qui me l'avoit mandé. 

Le samedi 14, le comte de Carlisle me vint trouver 
pour me raccommoder avec la Reine 5 puis le secré- 
taire Conway avec le milord Carleton vinrent, comme 
commissaires du Roi , conclure et finir nos affaires. 
Je fus ensuite trouver le duc de Buckingham en sa 
maison de Jorckaus ,'qui me pria à souper le lende- 
main chez lui avec le Roi. 

Le dimanche i5 , l'ambassadeur de Danemarck me 
vint visiter , puis je m'en allai trouver le Roi à White- 
hall , qui me mit dans sa berge , et me mena à Jor- 
ckaus chez le duc, qui lui fit le plus magnifique festin 
que je vis de ma vie. Le Roi soupa en une table avçc 
la Reine et moi , qui fut servie par des ballets entiers 
à chaque service , et des représentations diverses , 
changemens de théâtre, de tables et de musique. Le 
duc servit le Roi , le comte de Carlisle la Reine , et le 
comte de Holland me servit à table. 

Après souper , on mena le Roi et nous en une autre 
salle où l'assemblée étoit , et on y entroit par un tour 
comme aux monastères , sans aucune confusion , où 
l'on eut un superbe ballet, que le duc dansa-, et en- 



DE 13ASS0MPIERRE. [1626] 7 3 

suite nous nous mîmes à danser des contredanses 
jusqu'à quatre heures aptes minuit. De là on nous 
mena en des appartenons voûtés où il y avoit cinq 
diverses collations. 

Le lundi 16 , le Roi , qui avoit couché à Jorckaus , 
m'envoya quérir pour ouïr la musique de la Reine sa 
femme -, puis ensuite il fit tenir le bal , après lequel 
il y eut comédie , et se retira à Whitehall avec la 
Reine sa femme. 

Le mardi 17 , je fus trouver le milord Carleton; le 
comte Dunalme et le milord Mandeuil dînèrent avec 
moi. Je fus voir madame d'Estrange. L'agent de Bo- 
hême soupa chez moi. 

Le mercredi 18 , je fus voir l'ambassadeur de Hol- 
lande, où le duc me vint trouver. Je portai ensuite au 
secrétaire Conway le rôle des prêtres prisonniers, tous 
lesquels le Roi délivra en ma considération. Je fus , 
sur le soir, voir les comtesses d'Exeter et de Herford. 

Le jeudi 19, je vins voir le duc à Whitehall , qui 
me mena au dîner de la Reine , puis dîner chez sa 
sœur la comtesse de Demby. Après , la Reine alla à 
Sommerset où je l'accompagnai; puis je revins chez 
moi pour attendre l'ambassadeur de Venise qui me 
l'avoit mandé. 

Le vendredi 20, j'allai voir la duchesse de Lenox, 
puis trouver le milord duc et Carie ton qui étoit à 
Walingforthaus. 

Le samedi 21 , je fus dire adieu à l'ambassadeur de 
Danemarck ; puis le duc, les comtes de Suffolck, Car- 
îisle et de Holland , le milord Carleton , Montaigu , 
Goring, Chery, Saint-Antoine et Gentileschy, vinrent 
dîner chez moi , où vinrent après dîner les comtes 



74 [1626] MÉMOIRES 

dExeter et de Mandeuil me dire adieu. Nous allâmes 
chez la comtesse d'Exeter où étoit la grande-tréso- 
rière, et de là trouver la Reine à Sommerset. 

Le dimanche 22, je fus chez le secrétaire Conway, 
puis chez la Reine. L'ambassadeur de Danemarck me 
vint dire adieu , et le milord Dessy. 

Le lundi 23, le vicomte de Semelton, Goring , 
Chery et autres, vinrent dîner chez moi; puis je fus 
dire adieu à l'ambassadeur de Hollande. 

Le mardi 24 , M. le duc , le comte de Dorset , 
Carleton et autres, dînèrent chez moi. Je fus trouver 
l'après-dînée la Reine à Sommerset. 

Le mercredi 25, je fus dîner chez le comte de Hol- 
land à Stintiuton. 

Le jeudi 26, les comtes de Britswater et de Salis - 
bury me vinrent voir. Le soir je fus trouver la 
Reine à Sommerset, qui fit à ma considération, ce 
jour-là, une très-belle assemblée, puis un ballet, et 
de là une collation de confitures. 

Le vendredi 27 , je renvoyai La Guette en France, 
qui, le jour précédent, avoit fait une extravagance 
de la part de l'évêque de Mende. Je fus voir le se- 
crétaire Conway pour avoir mes dépêches ; de là 
j'allai à la Bourse : Goring m'envoya deux chevaux. 

I^e samedi 28 , je fus dire adieu à l'ambassadeur de 
Venise $ le comte de Carlisle et Goring dînèrent chez 
moi ; puis nous fîmes amener mes chevaux au Mor- 
field , de là je fus chez la Reine , où le Roi vint. 

Le dimanche 29, le comte de Carlisle et Lucnar 
me vinrent prendre avec les carrosses du Roi pour 
m'amener prendre congé de Leurs Majestés , qui 
me donnèrent audience publique en la grande salle 



DE BASSOMPIERRE. [ 1 6^6] 7 5 

de Whitehall. Je revins puis après avec lui dans la 
chambre du lit où il me fit entrer; puis je fus souper 
dans la chambre du comte de Carlisle , qui me traita 
magnifiquement. Lucnar me vint apporter de la part 
du Roi un très-riche présent de quatre diamans mis 
en losange, et une grosse pierre au bout , et le même 
soir le Roi m'envoya encore quérir pour me faire 
ouïr une excellente comédie anglaise. 

Le lundi 3o, je fus dire adieu au milord Montaigu, 
président au conseil , aux comtes de Pembroke et de 
Montgommery , Exeter et à la comtesse sa femme , à 
la comtesse d'Oxford et comtesse de Herford sa fille, 
et au milord Carleton. De là j'allai en particulier 
chez la Reine. 

Le mardi, premier jour de décembre , je fus dire 
adieu à l'agent de Bohême , aux comtes de Holland 
et de SufTolck et de Salisbury ; puis , ayant aussi pris 
congé du duc , je revins dîner chez moi avec le comte 
de Holland, qui me donna trois chevaux. Il me mena 
ensuite voir le logis de madame Satton. Je fus ensuite 
dire adieu au comte de Dunalme et à la duchesse de 
Lenox, puis à Whitehall dire adieu aux filles de la 
Reine. Le Roi me manda que je le vinsse trouver 
chez la Reine sa femme , ce que je fis , et pris là en- 
core une fois congé de lui. La. Reine me manda que 
je l'allasse encore trouver le lendemain. De là M. le 
duc, le comte de Holland, Montaigu et le chevalier de 
Jars, me menèrent chez la comtesse d'Exeter, qui nous 
fit un magnifique festin , et le bal ensuite. 

Le mercredi 2 , le comle de Barcher me vint dire 
adieu , puis toute la maison de la Reine. Le comte 
de SufTolck m'envoya un cheval. J'allai prendre congé 



j6 [ïGaG] MÉMOIRES 

de la Reine , qui me donna un beau diamant. Je 
pris ensuite congé des dames de la chambre du 
lit , puis j'allai chez le comte de Carlisle qui s'étoit 
fort blessé le soir auparavant à la tête \ puis je vins 
à la chambre du duc, où je demeurai assez long- 
temps pour attendre mes dépêches et les lettres 
que le Roi m'avoit promises pour abolir les poursui- 
vans d'Angleterre. Finalement , je pris congé du duc 
et des autres seigneurs de la cour ; et , seulement ac- 
compagné de Lucnar et du chevalier de Jars , ayant 
envoyé mes gens devant , je me mis dans un carrosse 
de la Reine et vins coucher à Gravesande. 

Le jeudi 3 , à Sittimborne, puis à Cantorbéry. 

Le samedi 5 , j'arrivai à Douvres avec un équipage 
de quatre cents personnes qui passoient avec moi, 
compris soixante-dix prêtres que j'avois délivrés des 
prisons d'Angleterre. Je voulus défrayer tous ceux 
qui passoient avec moi en France , croyant que le 
même jour que j'arriverois à Douvres je me pourrois 
embarquer ; mais la tempête me retint quatorze jours 
à Douvres : ce qui me coûta 14,000 écus. J'arrivai à 
Douvres pour dîner , et fis embarquer mon équi- 
page pensant passer la mer -, mais elle fut contraire 
le dimanche , le lundi et le mardi , que le duc m'en- 
voya Montaigu pour m'avertir que c'étoit lui que le 
Roi envoyoit en France 5 ce que je lui déconseillai 
tellement, que je lui fis entendre que l'on ne le rece- 
vroit pas , et envoyai Montaigu en toute diligence 
vers lui. 

Le mercredi 9, nous nous embarquâmes à deux 
heures après minuit -, mais la tempête nous accueillit 
de telle sorte, que nous fûmes portés vers Dieppe, 



DE BASSOMPIERRE. [162G] 77 

puis contraints de revenir prendre terre proche de 
Douvres, où nous retournâmes-, dont le chevalier 
de Jars , qui m'avoit quitté sur le pont en m'embar- 
quant , fut averti par son homme , qui étoit demeuré 
malade à Douvres , et n'en partit qu'après mon em- 
barquement audit Douvres. Le duc , qui fut averti 
par lui de mon retardement à Douvres, m'y envoya 
visiter par Montaigu le samedi 12 , et me prier de re- 
tourner jusques à Cantorbéry , où il se rendroit le 
lendemain dimanche i3, comme il fit, avec les comtes 
de Carlisle, de Holland , Goring et le chevalier de 
Jars. Il me voulut faire voir sa splendeur par le ma- 
gnifique festin qu'il m'y fit au soir, auquel j'employai 
l'après-soupée à le persuader de rompre ou retarder 
son voyage. 

Le lundi 14 , je continuai ma même pratique, contre 
laquelle il étoit entièrement porté. Teut ce que je 
pus faire, ce fut de lui faire dilayer jusques à ce qu'il 
eût de mes nouvelles par Gerbier, qu'il envoya avec 
moi. Il me fit encore à dîner un aussi superbe festin 
que celui du soir précèdent : puis nous nous embras- 
sâmes pour ne nous plus revoir. Je trouvai , à mon 
retour à Douvres , que mon train en étoit parti ; mais 
il courut une telle fortune, que de cinq jours il ne 
put arriver à Calais, et qu'il fallut jeter mes deux 
carrosses dans la mer, dans lesquels il y avoit par mal- 
heur pour plus de 4o>ooo francs de hardes que j'avois 
achetées en Angleterre pour donner. J'y perdis de 
plus vingt-neuf chevaux, qui moururent de soif durant 
ces cinq jours, parce que l'on n'avoit fait aucune pro- 
vision d'eau douce en ce passage , qui ne dure que 
trois heures en bon temps. 



7 H t 1 ^ 2 ?] MÉMOIRES 

Il me fut impossible de m'embarquer avant le ven- 
dredi 18, que, par un grand vent je me mis sur mer 
et vins dîner à Calais , où je demeurai le reste du jour 
pour me remettre du mal de la mer. 
Le samedi 19, j'en partis en poste, et vins à Montreuil. 
Le dimanche 20, je vins à Amiens, où M. deChaulnes 
me fit une réception magnifique , faisant tirer le canon 
de la citadelle, et me fit un festin avec vingt dames; 
puis me logea superbement. 

Il me retint encore le lendemain 21 , que je ne vins 
au gîte qu'à Louvres, à cause des complimens qui me 
retardèrent. 

Le mardi 11 j'arrivai à Paris., là où je trouvai que 
la venue du duc de Buckingham n'étoit pas agréable , 
et la Reine me commanda d'écrire pour lui faire savoir 
que sa venue ne lui seroit pas agréable, et qu'il s'en 
désistât. Je trouvai , à mon arrivée , le duc d'Aluin et 
Liancourt bannis de la cour, et Baradas , non-seule- 
ment défavorisé, mais chassé et ruiné, et que l'on avoit 
mis en sa place, proche du Roi, un jeune garçon d'assez 
piètre mine et pire esprit, nommé Saint-Simon. Je 
fus employé, avec M. de Bellegarde et M. de Mende , 
pour traiter avec Baradas de ses charges de premier 
écuyer et autres qu'il avoit, dont il eut quelque 
récompense. 

Les choses étoient en cet état lorsque nous entrâmes 
en l'année 1627 , au commencement de laquelle le Roi 
fit tenir une assemblée de notables, en laquelle il 
me fit l'honneur de me choisir pour y être un des 
présidens. Monsieur, frère du Roi, fut le chef et le 
premier, et ensuite M. le cardinal de La Valette, 
le maréchal de La Force et moi. L'assemblée étoit, 



DE BASSOMPIERRE. [1627] 79 

outre cela, composée des premier et second présidens 
de Paris, des premiers présidens des huit autres par- 
lemens , des procureurs généraux , des premiers et 
seconds présidens des chambres des comptes de Paris, 
de Rouen et de Bourgogne, avec leurs procureurs 
généraux-, des mêmes des trois cours des aides et du 
lieutenant civil de Paris ; de douze seigneurs , savoir, 
six chevaliers de l'Ordre et six du conseil du Roi ; de 
douze primats , archevêques ou évêques, puis Mon- 
sieur et les trois présidens. L'assemblée tint plus de 
deux mois : ensuite de quoi nous vînmes donner les 
cahiers des avis sur les choses don t le Roi nous avoit fait 
faire les propositions, qui furent signés de Monsieur, 
et puis ensuite de M. le cardinal de La Valette , de 
M. le maréchal de La Force et de moi. Il m'arriva peu 
d'occasions déparier, parce que j'étois le pénultième 
à dire mon avis , et tout ce qui se pouvoit dire sur ce 
sujet avoit déjà été allégué par tant de grands per- 
sonnages-, hormis une fois que, nous étant proposé 
si le Roi cesseroit ses bâtimens jusques en une meil- 
leure saison, et que ses finances fussent en meilleur 
état , M. d'Osembrai fut d'avis que l'on le devoit con- 
seiller au Roi j mais qu'il devoit être très humblement 
supplié de faire faire la sépulture du feu Roi son père , 
décédé et non inhumé depuis seize ans, et offrit sou 
bien pour y employer, si ses finances manquoient. 
Chacun suivit cet avis et loua grandement cette sain le 
pensée du président d'Osembrai, et l'opinion uni- 
forme vint jusques à moi, qui parlai en cette sorte : 

« Il est bien difficile à un des derniers opinans 
d'une si célèbre compagnie d'entreprendre aucune 
autre chose, que de fortifier de son suffrage et de son 



8o [1627] MÉMOIRES 

approbation une des opinions débattues et agitées par 
ceux qui ont déjà dit leurs avis-, lesquels, n'ayant rien 
oublié ni laissé à dire sur le sujet qui à été mis en 
délibération, lui ferment la bouche et interdisent la 
parole. Cette raison, jointe à mon incapacité , m'eût 
fait perpétuer le silence que j'ai gardé depuis le com- 
mencement de cette assemblée, si l'obligation que je 
lui ai et mon devoir ne m'eussent forcé de le rompre, 
pour lui montrer peu de choses , mais bien essen- 
tielles , si elle me fait la faveur de m'entendre , comme 
je l'en supplie instamment. 

« Messieurs , les propositions que le Roi nous a 
ci-devant envoyées pour lui en donner nos avis, et 
les réponses que nous lui avons faites , ont une si 
grande conformité , qu'aucune n'a été encore con- 
trariée. Sa Majesté nous a consultés s'il fera dé- 
molir les places qui sont dans le cœur du royaume 5 
s'il retranchera ses garnisons 5 s'il abolira les survi- 
vances, et ainsi de tout le reste : ce qui m'a fait soupçon- 
ner que cette dernière proposition qu'elle nous a fait 
faire, sur le retranchement des dépenses qu'elle fait 
en ses bâtimens, n'a été faite à autre fin que pour 
reconnoître si nous n'avons point d'autre ton que 
celui qu'il chante , et si nous ferons sur cette demande 
la même réponse que nous avons faite à toutes les 
autres , comme je vois que nous nous y disposons 5 car 
autrement il n'y a point d'apparence de nous con- 
sulter s'il se retranchera de faire une chose qu'il ne 
fait pas. Le feu Roi nous eût pu demander cet avis i 
et nous eussions eu loisir de lui donner; car il a em- 
ployé des sommes immenses à bâtir. Nous avons bien 
pu connoître en celui-ci la qualité de destructeur , 



DE BASSOMPIERRE. [1627] Si 

mais non celle d'édificateur. Saint-Jean-d'Angely , 
Clérac , les Tonneins , Monheur , Négrepelisse , Saint- 
Antonin, et tant d'autres places rasées et démolies 
ou brûlées , me rendent preuve de l'un , et le lieu oit 
nous sommes , auquel , depuis le décès du. feu Roi 
son père, il n'a pas ajouté une seule pierre , et la sus- 
pension qu'il a faite depuis seize années au parachè- 
vement de ses autres bâtimens commencés , me font 
voir clairement que son inclination n'est point portée 
à bâtir , et que les finances de la France ne seront pas 
épuisées par ses somptueux édifices -, si ce n'est qu on 
lui veuille reprocher le chétif château de Versailles , 
de la construction duquel un simple gentilhomme ne 
voudroit pas prendre vanité. 

« Quanta ce qui est du second point, concernant 
la sépulture du feu Roi , je voudrois pouvoir enchérir 
sur les louanges que la compagnie a données à M. le 
président d'Osemb rai, personnage né pour le bien de la 
France, digne du nom qu'il porte, et de la gloire et haute 
renommée de ses prédécesseurs. Il m'a semblé , quand 
il a si noblement offert ses biens pour subvenir à la 
construction du tombeau du feu Roi , que son cœur 
et ses désirs accompagnoient sa bouche, tant il a 
montré de zèle et de reconnoissance à la mémoire de 
ce bon et grand Roi; mais, comme je suis de l'avis 
commun en ce qui est du gré que la compagnie lui 
sait de ses bonnes intentions, je contrarie au sien 
en la très-humble prière qu'il veut que nous fassions 
à Sa Majesté de faire édifier la sépulture du feu Roi 
son père , et de le faire ressouvenir de ce devoir, à 
quoi la nature l'oblige. Plusieurs de cette compagnie, 
messieurs, et principalement des seigneurs du conseil 

T. 21. 6 



82 t 1 ^' 2 ?] MÉMOIRES 

du Roi-, rappelleront , s'il leur plaît, leur mémoire pour 
vous témoigner, comme moi , qu'après que la Reine- 
mère, régente du royaume, eut essuyé ses premières 
larmes, causées par la funeste mort de cet incompa- 
rable Roi, pour regarder et remédier aux urgentes 
affaires de cet Etat, un de ses principaux soins fut de 
construire , sur les cendres de son seigneur et mari , 
un mausolée digne de cette grande Artémise. Elle 
envoya en Italie pour en tirer des dessins des plus 
fameux ouvriers , et même fit venir quelques archi- 
tectes en France pour ce sujet-, mais aucun dessin 
que l'on lui eût présenté ne put égaler son désir , 
ni la dépense qu'elle y destinoit. Il est apparent qu'elle 
n'y eût pas épargné quelque grande somme des finan- 
ces du Roi , dont elle disposoit comme Reine régente , 
puisque de ses deniers propres elle a employé trente 
mille écus pour ériger en bronze, sur le Pont-Neuf, 
sa statue à cheval. 

« Monseigneur, qui préside en cette assemblée, 
et M. le cardinal de La Valette , ont vu comme moi 
les différens modèles de cette sépulture, faits parle 
commandement du Roi, qui n'ont jamais eu l'entière 
approbation , et que l'espérance d'en avoir de pins 
magnifiques a fait rejeter : ce qui vous doit faire croire 
que Sa Majesté, ni la Reine sa mère , n'ont manqué 
de soin, ni de volonté , ni de moyens pour faire cette 
œuvre , mais d'ouvriers et d'invention ; mais que 
l'avis que sur ce sujet vous pensez lui donner, est 
un reproche indigne de la piété de l'un et de l'af- 
fection de l'autre, que des serviteurs ne doivent pas 
même penser de faire à leur maître ; ce qui infailli- 
blement, et avec juste raison, seroitmal reçu. 



DE BASSOMPIERRE. [1627] 83 

a Mon avis est que la grande retenue et modération 
du Roi , en ce qui regarde ses bâtimens , doit être 
approuvée et louée de cette compagnie 5 laquelle le 
doit conseiller et exhorter de bien entretenir et em- 
pêcher de ruine ceux que ses prédécesseurs lui ont 
édifiés, et qu'il ne soit fait aucune mention de la sé- 
pulture du feu Roi son père, de laquelle il a un soin 
très-particulier. » 

A peine eus-je achevé de donner mon avis , que plus 
de soixante notables qui avoient donné le leur devant 
moi revinrent au mien , qui fut approuvé et passé par 
toute l'assemblée, qui me remercia de ce que j'avois 
sagement prévu un inconvénient auquel, sans moi , 
ils alloient tomber par inadvertance. 

J'eus encore, une autre fois, lieu de parler contre 
un'avis unanime donné au Roi , de défendre à ses su- 
jets de visiter aucun ambassadeur , différent seule- 
ment par les prélats , qui vouloient que le nonce du 
Pape ne fût compris en ce nombre-, auquel je contra- 
riai ouvertement, prouvant, par vives raisons, que 
l'on ne de voit point faire cette défense. Je ne mets 
point ici ce que je dis sur ce sujet, parce que les am- 
bassadeurs le firent courre par plusieurs copies , et en 
divers pays. 

Cet hiver se passa à la foire Saint-Germain et en 
deux grands ballets faits par le Roi et par la Reine , 
avec d'autres passe-temps , et ne se parloit que de 
joie en l'attente de l'accouchement de Madame, qui 
étoit fort grosse. 

Bouteville, en ce même temps, et selon sa cou- 
tume j se battit contre La Frette , qui eut avantage sur 
lui, son second ayant tué Bachoyé qui étoit le sien : 

6. 



&4 [ X ^ 2 7] MÉMOIKES 

c'était tôt après le renouvellement del'édit des duels -, 
ce qui offensa tellement le Roi, qu'il m'écrivit une nuit, 
de sa main , que j'envoyasse trois compagnies de Suis- 
ses avec son grand prévôt qui l'alloit investir en 
sa maison de Persy , où Ton avoit dit au Roi qu'il s'é- 
toit retiré-, mais il s'en étoit allé en Lorraine, d'où 
il revint, un peu après Pâques , pour se battre au 
milieu de la Place-Royale contre le jeune Beuvron -, et 
son second , le comte des Chapelles , tua Bussy-d'Am- 
boise qui en servoità Beuvron. Ils s'en vinrent cou- 
cher àVitry , dontBussy-d'Amboise étoit.gouvêrneur ; 
et la mère du mort, qui avoit envoyé après eux un 
de ses gens, les fit arrêter. Ils furent amenés par M. de 
Gordes , capitaine des gardes du corps , que le Roi y 
envoya avec quelques gens pour les conduire dans 
la Bastille -, d'où , peu après condamnés par la cour de 
parlement, ils furent menés en Grève, où ils eurent 
la tête tranchée. 

En ce temps, Madame accoucha d'une fille , contre 
l'attente et le désir de Leurs Majestés et de Monsieur, 
son mari , qui eussent plutôt demandé un fils ; et elle, 
étant demeurée malade de sa couche, mourut peu de 
temps après. 

Cette mort changea la face de la cour , fit concevoir 
de nouveaux desseins , et enfin a causé plusieurs 
maux qui sont arrivés depuis. On lui fit une pompe 
funèbre royale. Le Roi lui fut jeter de l'eau-bénite en 
cérémonie, et, peu de jours après, déclara Monsieur 
lieutenant général de ses armées, et nous fit, M. de 
Schomberg et moi , ses lieutenans généraux sous lui, 
de l'armée qu'il me ttoit sur pied en Poitou, dont je 
dirai le sujet, l'emploi et les progrès. 



DE BASSOMMEBRE. [16^7] 85 

Par la paix que le Roi avoit accordée , au mois de 
janvier de l'année passée , à sg$ sujets de la, religion , 
l'île de Ré , qui , dès long-temps , avoit été tenue par 
ceux de La Rochelle , dont ils furent dépossédés par 
messieurs de Saint-Luc , La Rochefoucault et Toiras , 
peu après que M. de Montmorency eut défait l'ar- 
mée de mer ïocheloise , étoit demeurée entre les 
mains du Roi , qui en avoit donné le gouvernement 
à Toiras, et l'ordre d'y construire un grand fort pro- 
che de Saint-Martin , outre celui qui étoit déjà para- 
chevé, nommé le fort de La Prée, auquel ledit Toi- 
ras fit travailler puissamment et sans intermission. 
Ce que voyant les Rochelois, et que le Fort-Louis 
subsistoitsous leurs yeux, jugèrent qu'ils étoient per- 
dus sans ressource si ce fort de Saint-Martin se met- 
toit en sa perfection. £e fut pourquoi ils firent prier 
instamment le roi de la Grande-Bretagne, par M. de 
Soubise, de les assister, et ne souffrir leur entière 
ruine , qui étoit évidente. 

Le roi d'Angleterre, qui avoit toujours eu en sin- 
gulière recommandation les affaires de La Rochelle , 
comme le seul lieu duquel il pouvoit secourir et as- 
sister les huguenots de France , fît grande réflexion 
sur leurs instances ; et, animé parle ducdeBucking- 
ham qui avoit été débouté de l'ardent désir qu'il avoit 
de venir en France , parce que je lui enavois mandé 
de la part du Roi; piqué d'ailleurs sur certaines let- 
tres que M. le cardinal et lui s'étoient écrites réci- 
proquement, pensa, en faisant le service , et suivant 
le sentiment du Roi son maître, satisfaire aux siens , 
et entreprendre une guerre qu'il vouloit faire suivre 
d'une paix. 



86 t 1 ^] MÉMOIRES 

Pour cet effet il fit un grand armement, garni de 
tout ce qui étoit nécessaire à une flotte , et vingt-huit 
mille Anglais dessus-, puis se mit en mer. Le Roi , qui 
éloit à toute heure averti des desseins des Anglais 
et des pratiques des Rochelois, jugeant que cet ap- 
prêt se faisoit pour lui , fit munir ses côtes , et leva 
une armée pour se porter où besoin seroit; résolu d'y 
aller en personne , et Monsieur, son frère, avec lui. Il 
me commanda de l'accompagner en son arsenal , où 
il fit l' état de son artillerie ; et , se préparant pour par- 
tir, alla en parlement pour leur dire adieu, et faire, 
quant et quant , vérifier ce code que M. de Marillac , 
garde des sceaux, avoit compilé, et qui de son nom 
fut dit Code Michaud. 

Le Roi partit de Paris , et, sortant de son parlement 
pour s'acheminer en Poitou , il* se trouva mal comme 
il étoit. Je lui présentai la main pour lui aider à des- 
cendre de son lit de justice, et il me dit : « Maréchal , 
j'ai la fièvre , et n'ai fait que trembler tant que j'ai été 
en mon lit de justice. — C'est , néanmoins, le lieu , 
lui répondis-je, d'où vous faites trembler les autres. 
Mais si cela est, Sire, pourquoi vous mettez-vous 
aux champs par la fièvre ? arrêtez encore deux ou trois 
jours dans cette ville. » Il me répondit : « La foule 
de ceux qui sont venus prendre congé de moi me Fa 
donnée, et je la perdrai à la campagne quand j'aurai 
pris l'air. Nelaissezpas d'envoyer à Marolles, où je vais 
coucher, votre Béarnais (c'étoit un valet que j'avois 
qu'il connoissoit ); et je vous manderai par lui l'état 
de ma santé. Cependant hâtez-vous de partir. » 

J'envoyai , selon son ordre , le lendemain matin , 
pour savoir l'état de sa santé. Mon homme le vit 



DE BASS0MP1ERRE. [1627] 87 

comme il montoit en carrosse pour aller à Villeroi , 
auquel il dit que je le vinsse voir le lendemain , et 
qu'il avoit eu une forte fièvre. Je m'y en allai comme 
il m'avoit mandé; messieurs de Guise, de Joyeuse 
et de Saint-Luc voulurent que je les y menasse. Comme 
nous fûmes à Villeroi ,. M. le cardinal de Richelieu ? 
avec qui j'étois un peu brouillé , sortit en la galerie , 
salua ces princes, puis me dit : « Le Roi voudroit 
vous voir; mais il est en état où la compagnie qui est 
venue avec vous le pourroit incommoder. Il lui a 
pris une grande sueur; c'est pourquoi je vous con- 
seille de ne le voir point. Je lui dirai que vous êtes 
venu , et lui ferai le compliment de la part de ces 
princes ; » lesquels , ayant su l'état où étoit le Roi , se 
contentèrent d'avoir fait leur devoir , sans désirer 
l'honneur de sa vue. Sur nos mêmes pas nous revîn- 
mes à Paris. Je sus, en partant de Villeroi, que 
M. d'Angoulême étoit en la chambre du Roi-, mais je 
ne m'avisai point de deviner pourquoi c'étoit. En voici 
la cause.. 

J'avois été nommé par le Roi son lieutenant géné- 
ral , de son propre motif ; ce qui n'avoit pas plu à ceux 
de son conseil. J'avois, de plus, l'évêque de Mende 
pour ennemi depuis mon retour d'Angleterre , sur, 
ce qu'il disoit que j'avois improuvé sa conduite et 
plusieurs de ses actions , lorsqu'il étoit grand aumô- 
nier de la Reine. Cet évêque me rendoit continuel- 
lement de mauvais offices auprès de M* le cardinal 
de Richelieu qui avoit tout pouvoir, et le rendoit 
contraire en tout ce qui me concernoit. M. d'Angour 
lême lui proposa à Marolles , lorsque le Roi y fut ma- 
lade, que si on le vouloit envoyer en Poitou avec. 



88 t 1 ^ 2 ?] MÉMOIRES 

une simple lettre de cachet pour assembler l'armée , 
qui consistoit principalement en cavalerie légère dont 
il étoit colonel , il la remettroit puis après entre les 
mains du Roi en bon état à son arrivée, n'y préten- 
dant aucun autre commandement. Sur cela on le fit 
venir à Villeroi , et M. le cardinal exposa la propo- 
sition de M. d'Angoulême , lui disant , de plus , qu'il 
trouvoit à propos de l'y envoyer. 

Le Roi lui répondit : « Et Bassompierre, quefera-t- 
il ? N'est -il pas mon lieutenant général? — Oui, 
Sire , répondit M. le cardinal ; mais comme il n'a ja- 
mais eu opinion que les Anglais soient pour faire des- 
cente en France, il ne sera pas si soigneux de mettre 
promptement votre armée sur pied; et M. d'Angou- 
lême ne prétend aucun commandement en l'armée , 
comme il vous dira lui-même , ains de se retirer dès 
que Votre Majesté viendra , sachant bien que le com- 
mandement en appartient aux maréchaux de France. » 
Sur cela M. d'Angoulême vint, et le Roi , pressé, ac- 
corda qu'il lui fût donnée une lettre de cachet pour 
commander. 

Le lendemain que j'eus été à Villeroi , je rencontrai 
le matin M. d'Angoulême , lequel fit arrêter son car- 
rosse et en sortit, comme moi du mien , m'embrassa 
et me dit : « Je vous dis adieu 5 je pars dans deux 
heures pour aller en Poitou. — Et quoi faire? lui dis- 
jc. — Pour y commander l'armée du Roi, me ré- 
pondit-il. » Je pris congé de lui , bien étonné et sur- 
pris de cette nouvelle , qui me fut confirmée inconti- 
nent après par Descures. Je n'en dis aucune chose -, 
mais je n'allai point aussi à Villeroi où le Roi fut fort 
malade, me contentant d'y envoyer tous les jours ap- 



DE BASS0MP1ERRE. [1627] ?f) 

prendre des nouvelles de sa santé. La maladie du Roi 
augmenta de telle sorte, que l'on commença à appré- 
hender sa mort. Il avoit de grands redoublemens de 
fièvre double-tierce, qui se fussent enfin tournés en 
continue s'ils eussent duré} ce qui fît acheminer la 
Reine à Villeroi, et être à toute heure près de lui. 
M. de Guise, qui y alloit de deux jours l'un , fut ap- 
pelé par le Roi , qui lui dit : « M. du Bois (ainsi me 
nommoit-il souvent) ne me vient pas voir; il me fait 
la mine , mais il a tort. Je vous prie de l'amener ici la 
première fois que vous viendrez , et lui dites de ma 
part. » Ce qu'il fit, et moi je m'y en allai; mais je 
n'entrai en sa chambre qu'avec M. le cardinal. La 
Reine-mère y arriva peu après , et, y ayant demeuré 
quelque temps, en sortit pour aller dîner, et moi après 
elle, sans avoir parlé au Roi, qui dit à Roger, son 
premier valet de garde-robe, qu'il me vînt appeler. 11 
me dit, quand je fus arrivé, que je n'avois point de 
raisons de me fâcher de ce qu'il avoit envoyé M. d'An- 
goulême en Poitou, que l'on l'y avoit forcé , et qu'il 
ne lui avoit donné aucun pouvoir, et que, dès qu'il 
seroit en état de s'acheminer en son armée , qu'il le 
contremanderoit pour me la mettre en main. Et moi 
je lui répondis que je ne m'en mettois pas en peine , 
que je ne songeois pour l'heure qu'à sa santé, pour 
laquelle je faisois de continuels vœux à Dieu , et qu'é- 
tant sa créature, j'approuvois tout ce qu'il faisoit , 
quand bien même ce seroit à mon préjudice. 

Sur ces entrefaites arriva la nouvelle de la descente 
du duc de Buckingham en l'île de Ré, malgré l'op- 
position que Toiras lui avoit voulu faire , et qu'au 
combat il y étoit mort plusieurs braves hommes -, que 



90 [ ! ^ 2 ?] MÉMOIRES 

Toiras s'étoit retiré à Saint-Martin , tâchant de gar- 
der la citadelle , qui n'étoit point encore pourvue des 
choses nécessaires pour la maintenir , et qu'infailli- 
blement le duc de Buckingham la prendroit. On fut 
quelque temps à celer cette nouvelle au Roi , de peur 
d'accroître son mal ; puis ensuite on la lui déguisa , et 
ne lui fit-on pas si grande qu'elle étoit. Mais Mon- 
sieur , son frère , brûloit du désir d'aller à l'armée, et 
se fâcha aigrement contre M. le cardinal , qui lui dit 
qu'il ne conseilloit point au Roi de le permettre en 
l'état de maladie où il étoit lors : mais enfin, le Roi 
commençant à se mieux porter , il eut la permission , 
laquelle, jaloux de la gloire que son frère y pourroit 
acquérir , envoya révoquer comme Monsieur fut 
arrivé à Saumur; mais enfin, par l'intercession de- 
la Reine leur mère, le Roi le laissa aller. 

Je dirai quelque chose en ce lieu sur le sujet de 
son remariement , que la Reine-mère affectionnoit 
fort et désiroit de telle sorte , que rien au monde ne 
lui étoit plus cher. Peu de jours après la mort 
de Madame , une après-dînée que la Reine se prome- 
noit au bois de Boulogne, elle me commanda de la 
mener d'un côté à la place d'un de ses écuyers , et se 
mit à regretter la perte qu'elle avoit faite de Madame, 
sa belle-fille , à laquelle elle savoit que je prenois. 
bonne part. Monsieur arriva sur cela, que je n'avois 
point vu depuis qu'il étoit veuf, parce qu'alors j'étois 
malade. Sa venue nous fit renouveler ce discours , et 
la Reine sa mère lui dit qu'il n'y avoit au monde que 
lui qui fût capable d'alléger ou d'amoindrir le déplaisir 
qu'elle avoit, en lui rendant une autre belle-fille. Il 
lui répondit qu'il la supplioit de ne lui point parler de 



DE BASSOMPIERRE. [1G27] 91 

cela , que sa perte étoit trop fraîche et son ressenti- 
ment trop grand. Elle lui répondit : « Mon fils , les 
choses qui importent tant à l'État, à votre fortune et 
au contentement de vos proches , ne se doivent ja- 
mais dilayer ; et parler n'est pas conclure et effectuer. 
Nous comptions tantôt, Bassompierreetmoi (ce qu'elle 
feignoit pour entrer en discours, car nous n'en par- 
lions point) les princesses qui sont maintenant en 
état de se marier , tant en France que dehors. Nous 
n'en trouvions que trois en France, à savoir, made- 
moiselle de Guise, qui est sœur de feu Madame, etpar- 
tant il n'y faut pas penser , ni à mademoiselle de Ven- 
dôme non plus, car elle est votre nièce, etmademoiselle 
de Nevers, qui est, à mon avis, bien belle et bien 
jolie 5 mais je craindrois que ces drogues que lui a 
données Seminy pour la guérir de sa grande maladie, 
n'empêchassent qu'elle n'eût des enfans , et l'on me 
Va fait appréhender. » Et il répondit lors : « Il y a 
plus de six mois que l'on me l'a dit aussi. — Il y a de 
plus la sœur du duc de Lorraine , qui est religieuse 
de Remiremont, poursuivit la Reine ; mais je ne sais 
que c'est. » Je lui dis que je l'avois vue l'année pré- 
cédente, en passant en Lorraine \ que c'étoit une fille 
de treize à quatorze ans , bien belle. Je vis bien que 
je ne lui avois pas fait plaisir de dire cela -, car ce n'é- 
toit pas sa visée, et elle me coupa court sans répli- 
quer. « On dit aussi, dit-elle , que le duc de Bavière 
a une nièce à marier; mais je ne sais aussi que c'est. 
L'Empereur a une fille; mais il ne la voudra pas 
donner, si vous n'avez présentement une souverai- 
neté. Il y a , de plus , deux infantes de Savoie , qui 
approchent de quarante ans , et deux filles de Flo- 



<p [iG'i?] MÉMOIBES 

rence, dont Tune est bien belle et se doit marier au 
duc de Parme. Je ne pense pas que l'autre soit si 
belle 5 mais on m'a mandé qu'elle n'est pas mal agréable. 
— Ali! madame, lui répliqua Monsieur, on dit que 
cette dernière est un monstre , tant elle est affreuse , 
mais que l'autre est fort belle -, et sij'avois envie de 
me marier, comme j'en suis bien éloigné, je désire- 
rois que ce fût plutôt à une princesse de votre maison 
qu'à pas une autre, et à celle-là particulièrement; mais 
je n'y pense pas. » La Reine le remercia lors avec de 
belles paroles , et lui montra beaucoup d'affection ; 
sur quoi il partit : et la Reine dit ensuite que c'étoit 
un bon commencement qu'elle avoit fait là, dont elle 
espéroit bonne issue , et qu'il falloitpromptement en- 
voyer dilayer le mariage de Parme , de peur de faillir 
celui-ci : et deux jours après elle envoya prier Mon- 
sieur de lui venir parlera la conciergerie du bois de 
Boulogne : ce qu'il fit -, et elle le pressa fort sur ce 
mariage, et il ne répondit rien pour lors ; mais M. Le 
Coigneux vint dire le lendemain à la Reine que Mon- 
sieur s'y porteroit, et qu'elle pouvoit écrire à Florence. 
Et lorsque Monsieur pressoit pour aller commander 
l'armée à La Rochelle , la Reine lui a'yant fait obtenir 
congé d'y aller , il lui dit qu'il étoit résolu d'épouser la 
fille de Florence , et qu'elle pouvoit traiter ce ma- 
riage 5 et lorsqu'ensuite, le Roi l'ayant fait arrêter à Sau- 
mur, la Reine fit lever cet arrêt, Monsieur lui manda 
qu'il la supplioit très-humblement d'envoyer, comme 
elle fit, Lucas de Liasiny à Florence , pour empêcher 
que cette princesse ne fût mariée au duc de Parme. 

Dieu enfin renvoya la sauté au Jloi , et fit tenir bon 
aux assiégés de la citadelle de Saint-Martin-de-Ré 



DE BASSOMPIÉRRE. [1G27J ffi 

contre le duc cle Buckingham et l'opinion de tout le 
monde : ce qui anima le Roi de telle sorte de les aller 
secourir, qu'à peine pouvoit-il montera cheval qu'il 
voulut partir pour y aller. Monsieur , son frère , ayant 
investi La Rochelle du côté de Coreilles, s'étant logé 
à Estré avec son armée , et aux environs jusques à 
Ronsay , il m'envoya quérir à Saint-Germain, où il 
s'étoit fait porter, et me dit que je me préparasse 
pour aller à La Rochelle avec lui cinq jours après. Je 
lui demandai en quelle qualité il lui plaisoit que je le 
suivisse; il me répondit: « Vous moquez-vous de 
me demander cela? En qualité de mon lieutenant 
général. » Je lui dis là-dessus que M. d'Angoulême 
occupoit déjà cette qualité en son armée, laquelle, 
en sa présence , n'étoit jamais commandée que par les 
maréchaux de France, quand il y en avoit; que je le 
suppliois très-humblement de ne me point mener là , 
pour faire un affront à ma charge. Il se fâcha lors 
contre moi , et me dit qu'il n'avoit garde de lui don- 
ner aucune charge, et qu'il lui enverroit commander 
de se retirer. Je le suppliai lors qu'il me fît donner 
cette parole par M. le cardinal, et que lors on le tien- 
droit pour assuré , parce que lui l'ayant fait aller à 
l'armée , il l'y voudroit conserver. Le Roi me le pro- 
mit; et, étant le jour même venu à Paris chez la Reine 
sa mère , il fit que M. le cardinal me dit la même chose 
dont il m'avoit assuré à Saint-Germain ; et ce qui me 
le persuada davantage fut le maréchal de Schomberg, 
qui étoit mon compagnon en charge et en cette com- 
mission , lequel m'en donna entière assurance. Sur 
cela, le Roi s'achemina à petites journées jusques à 
Moulineau, auprès de Blois, où il fut quelque temps 



94 [*&*?] MÉMOIRES 

à se refaire et à chasser. Je fis aller mon équipage 
quant et le Roi, demeurant à Paris jusques à ce qu'il 
me le mandât , comme il m'avoit fait l'honneur de me 
le promettre, et le fit aussi par courrier exprès; ce 
qui me fit partir de Paris; le jeudi, dernier jour de 
septembre, je vins coucher à Artenay. 

Le vendredi , premier octobre, je passai par Orléans, 
allai ouïr la messe à Notre-Dame-de-Cléry , fus dîner 
à Saint-Laurent-des-Eaux , et de là à Moulineau, ou 
je ne trouvai le Roi ; mais je le fus chercher à Sau- 
meray, où il étoit allé voir M. le cardinal, qui furent 
bien aises l'un et l'autre de mon arrivée; car je m'é- 
tois,peu de jours auparavant que M. le cardinal partît, 
fort bien raccommodé à Veufves où il étoit allé se 
tenir. Ils me dirent d'abord comme ils venoient de 
dépêcher M. du Hallier , qui devoit servir de maré- 
chal de camp en l'armée , et que j'y avois aidé , pour 
s%n aller au camp en faire revenir Marillac , que le 
Roi envoyoit à Verdun , et commander à M. d'An- 
goulême de se retirer de l'armée et de venir trouver 
Sa Majesté à Saumur , dont je demeurai fort satisfait : 
et parce que mon train étoit à Blois , où le Roi devôit 
passer le lendemain , je lui demandai congé de m'y en 
aller coucher. 

Le samedi 2 , je me mis dans le bateau du Roi 
comme il passoit devant Blois, et je vins coucher à 
Mont-Louis. 

Le dimanche 3, je vins passer devant Tours, et je 
vins coucher à Langeais. 

Le lundi 4 , le Roi reçut , par un courrier que Mon- 
sieur , son frère , lui envoya, la nouvelle que le fonde 
Saint-Martin-de-Ré ne pouvoit plus tenir que jusqu'au 



DE BASSOMPIERRE. [1627] §5 

10 ou au plus au 11 du mois ; ce qui le mit eu grande 
peine : il vint descendre de son bateau à Notre-Dame- 
des-Ardilliers , où il pria Dieu , puis fut coucher à 
Saumur. 

. Le mardi 5, le Roi séjourna à Saumur pour faire 
ses pâques à Notre-Dame- des-Ardilliers , et vint le 
mercredi coucher à Thouars. 

Le jeudi 7, il vint à Parthenay, où M. le cardinal de 
Richelieu le vint joindre , qui avoit passé par Riche- 
lieu pour s'aboucher avec M. le prince. 

Le vendredi 8 , le Roi fut coucher à Chandenier , 
et moi je m'en allai à Saint-Maixent pour voir M. de 
Tours , mon bon ami , qui étoit en son abbaye de l'Or- 
de-Poitiers. 

Le samedi 9 , je rejoignis le Roi à Niort, où, en ar- 
rivant , il reçut la bonne nouvelle de vingt-sept pi- 
nasses , ou autres barques , chargées d'hommes et de 
vivres, qui étoient heureusement , et malgré la flotte 
anglaise, entrées dans le fort de Saint-Martin-de-Ré; 
ce qui fut cause de faire séjourner le Roi à Niort tout 
le lendemain. 

Le lundi 1 1 , le Roi vint au gîte à Surgères , où 
Monsieur, frère du Roi, messieurs d'Angouléme, de 
Bellegarde , de Marillac et le président Le Coigneux, 
qui avoit eu jusques alors l'intendance de la justice 
et des finances de l'armée , le vinrent trouver. Mon- 
sieur parla au Roi en faveur de M. d'Angouléme, et 
lui se recommanda aussi; mais le Roi dit qu'il ne le 
pouvoitfaire à notre préjudice , et qu'il m'avoitdonné, 
et au maréchal de Schomberg , la lieutenance géné- 
rale de son armée. On ne laissa pas pour cela de faire 
de grandes brigues en sa faveur. 



Ç)6 C 1 ^ 2 ?] MÉMOIRES 

Le mardi ]2, le E.oi vint dîner à Moscy: la ca- 
valerie de l'armée le vint rencontrer entre Moscy et 
Estré, puis il arriva audit Estré , d'où Monsieur 
étoit délogé pour lui laisser la place , et avoit pris 
pour sa demeure le château de Dampierre , qui est 
véritablement un bea*u lieu, mais éloigné de plus de 
deux lieues du quartier du Roi et de l'armée, ce qui 
n'étoit guère propre pour un général d'armée : aussi le 
fit-il à la persuasion de M. Le Coigneux, qui prit 
une jolie maison là auprès pour yloger. Dès que le 
Roi fut arrivé à Estré , l'affaire de M. d'Angouléme 
fut mise sur le tapis , en un conseil qui se tint à cet, 
effet , et je connus de la froideur au Roi , contre mon 
attente et ses promesses. Il fat appelé pour dire ses 
raisons , qui furent que véritablement il avoit dit au 
Roi qu'il ne prenoit aucune charge en son armée de 
lieutenantgénéral, lorsqu'il y arriveroit, commeaussi 
il n'en avoit aucune patente ni commission; mais qu'à 
l'arrivée de Monsieur, qui avoit fait l'état de l'armée, 
il y avoit été couché comme lieutenant général, et en 
avoit tiré les gages-, que l'on lui feroit maintenant un 
grand affront de l'en priver et de le renvoyer , après 
y avoir servi le Roi durant trois mois avec beau- 
coup de peine et de frais , pour la laisser à M. de 
Schomberg et moi, qui avions, pendant ce temps-là j 
passé notre temps à Paris ; qu'il n'y avoit autre con- 
testation que de l'inimitié que je lui portois à cause 
desa sœur-, que je ne ferois pas difficulté d'être lieu- 
tenant général en une armée où M. de Guise com- 
manderoit, et que lui je ne le voudrois pas seulement 
souffrir pour compagnon ; que d'autres maréchaux 
de France avoient bien obéi à des princes, comme 



DE BASSOMPIERRE. [1627] 97 

M. de Matignon à feu M. du Maine , et messieurs de 
Brissac, de Boisdauphin et de Termes à M. de Guise ; 
qu'il ne savoit quelle chose il y pouvoit avoir en lui 
qui me causât tel mépris, que je le veuille refuser 
pour mon égal \ que M. de Schomberg ne feroit point 
cette difficulté s'il n'étoit animé et poussé par moi , 
et que si l'on nous uonnoit à chacun un travail à faire , 
l'on jugeroit qui en viendroit le mieux à bout 5 qu'il 
y avoit quarante ans qu'il portoit les armes, et qu'il 
avoit eu quantité de pouvoirs de général d'armée-, 
qu'il supplioit finalement le Roi de ne lui vouloir faire 
un tel et si signalé affront. 

Après avoir fini ses plaintes et ses requêtes , le Roi 
envoya quérir M. de Scliomberg et moi, qui étions , 
pendant cela, dans sa chambre ; et, après que nous 
fûmes assis , M. le cardinal prit la peine de redire 
en substance tout le discours de M. d'Angoulême , à 
quoi je répondis : « Sire, dès que je vis, à ce prin- 
temps dernier, que Votre Majesté voulut envoyer 
M. d'Angoulême commander son armée de Poitou , 
au préjudice de M. de Schomberg et de moi, qu'elle 
y avoit nommés ses lieutenans généraux , je jugeai 
que l'on le vouloit subtilement glisser dans ce com- 
mandement sans commission , pour l'y maintenir puis 
après avec commission , et remontrai à Votre Majesté 
tout ce qu'elle voit maintenant. Cette même raison 
me fit insister de demeurer à Paris , attendant quelque 
autre emploi, quand Votre Majesté me commanda de 
la suivre en ce voyage , où elle se vouloit servir de 
moi en qualité de lieutenant général de son armée , 
et n'en voulus accepter la charge qu'après qu'elle 
m'eut assuré, et M. le cardinal ensuite, qu'elle feroit 
t. 21. 7 



MEMOIRES 



98 [1627] 

révoquer M. d'Angoulême. Elle se souviendra , s il lui 
plaît, des paroles qu'elle tint pour ce sujet à M. de 
Schomberg et à moi , à Saumur, il y a huit jours , 
quelle ne souffriroit jamais que M. d'Angoulême eût 
autre commandement en cette armée que celui de co- 
lonel de la cavalerie légère , s'il en vouloit faire la 
charge-, et ne me saurois assez étonner, comment 
Votre Majesté a sitôt changé de volonté en une chose 
si juste et raisonnable, comme je lui ferai voir s'il 
lui plaît de me permettre de lui représenter. M. d'An- 
goulême est en cette armée sans patente ni pouvoir 5 
il l'a commandée depuis qu'il y est , sur une simple 
lettre de cachet; il a protesté , en y venant, qu'il n'y 
prétendoit aucun commandement dès qu'elle vien- 
droit en sadite armée , et qu'il savoit bien qu'il ap- 
partenoit de plein droit à ses maréchaux de France. 
De quoi se plaint-il? de ce qu'on lui a donné mille 
francs par mois sur votre élat , comme s'il étoit lieu- 
tenant général. Je lui demande s'il est nommé général, 
il ne me le sauroit montrer ; et quand il y seroit nommé, 
M. Le Coigneux, qui l'a dressé, et Monsieur, votre 
frère, quil'asigné sans le voir, ne font point par ce seul 
acte des lieutenans généraux d'armée que Votre Ma- 
jesté soit obligée de maintenir et conserver. Il dit 
qu'il y a servi trois mois : je le sais bien ; mais un ser- 
vice de trois mois le veut- il puis après perpétuer, 
et un service mendié et stipulé précédemment qu'il 
ne dureroit que jusques à votre arrivée. Quel affront 
prétend-il qu'il lui soit fait, si Votre Majesté lui tient 
ce qu'elle lui a promis , et s'il est traité en la forme 
qu'il a demandée, voire même extorquée? Il dit que 
nous avons passé , pendant le temps de son service , 



DE BASS0MP1ERRE. [1627] gg 

le temps à Paris : aussi sera -t- il à Paris à passer 
le 'temps pendant notre emploi. Où vouloit-il que 
nous fussions pendant votre maladie et l'attente de 
votre convalescence , pour l'accompagner et servir en 
cette guerre? Il a très-grand tort de dire que je lui 
veuille mal à cause de sa sœur; ce seroit, au contraire, 
une cause de lui vouloir du bien. Je recherche avec 
trop de soin l'affection des proches des personnes 
dont je suis amoureux. Je lui eusse pu vouloir mal , 
s'il eût fait à ma soeur ce que j'ai fait à la sienne. Il ne 
pratique pas la même chose aux autres , de peur de 
s'attirer une trop grande quantité d'ennemis sur les 
bras. Il dit que je ne ferois pas difficulté de servir de 
lieutenant général en une armée où M. de Guise seroit 
général : je l'avoue ; aussi ne ferois~je pas peut-être 
en une où il seroit général. Mais ce n'est pas de quoi 
il s'agit. Je ne demeure pas seulement d'accord avec 
lui des maréchaux de France qu'il a nommés , qui ont 
servi sous des princes; mais j'y ajouterai encore le 
maréchal de Strossy, qui mourut au siège deThion- 
ville , où il commandoit sous le duc François de Guise, 
et , depuis cinq ou six ans encore , M. le maréchal 
deThémines , tantôt sous M. du Maine, tantôt sous 
M. d'Elbeuf; mais il m'avouera aussi, s'il lui plaît, 
qu'en aucune armée où le Roi ait été , aucun prince 
ni autre n'ont commandé également avec les ma- 
réchaux de France , à qui seuls cet honneur appar- 
tient -, et que tous les princes qui ont été èsdites 
armées royales , ont toujours reçu l'ordre et le com- 
mandement des maréchaux de France , et non pas 
seulement les princes étrangers ou bâtards , ce qui 
n'est pas grande merveille , mais les princes du sang ? 



UÔïvef^H? 



IOO [1627] MÉMOIRES 

à qui nous devons tant d'honneur, de respect et de dé- 
férence. A-t-il vu l'armée du feu Roi en sa préseiîce 
commandée par aucun prince? M. le prince de Conti, 
M. le comte de Soissons , M. de Montpensier , quand 
ils y sont venus avec des troupes , n'ont-ils pas reçu 
Tordre, le mot et les commandemens des maréchaux 
de Biron père et fils, d'Aumont et d'autres? L'ont-ils 
jamais donné ? Qu'il me marque une seule fois si un 
prince du sang a été déclaré lieutenant général du 
Roi , comme Test maintenant monseigneur son frère , 
comme l'étoit en Savoie feu M. le comte de Soissons. 
Oui -, mais , dira-t-il , M. de Nevers a souvent con- 
duit'et mené l'armée du Roi. Je le confesse, en son 
absence ; mais dès que le Roi y étoit arrivé , son pou- 
voir cessoit, et s'il y demeuroit avec ses troupes, elles 
recevoient les ordres et les commandemens par mes- 
sieurs les maréchaux de France, qui n'ont jamais eu 
de compagnons en charge, es armées où le Roi a été, 
que des autres maréchaux de France. Je ne fais point 
de difficulté d'honorer les princes et leur porter 
beaucoup de respect et de déférence ; mais, non point 
au prix et ravalement de ma charge, de laquelle il 
s'agit : car, hors de là , je me mets cent brassées au-des- 
sous d'eux-, mais, enla fonction de ma charge, je de- 
meure en la hautesse où elle m'élève. Je pense être 
quelque chose plus qu'un président de parlement : 
cependant dans le palais je ne suis pas seulement au- 
dessous d'eux, mais tête nue devant eux, qui l'ont 
couverte, et soumis à leurs sentences et jugemens. 
Aussi ne doivent point les princes faire difficulté de 
déférer aux charges , bien que ceux qui les occupent 
soient moindres qu eux j et ceux qui les possèdent 



DE BASSOMPIERRE. T 1 ^?! 101 

sont obligés de les perdre plutôt, voire même de 
mourir, que de les laisser dépérir, comme je m'assure 
que fera M. le! maréchal de Schomberg sans mon in- 
duction , comme M. d'Angoulême le veut persuader, 
ayant trop d'honneur, décourage et de ressentiment 
pour y manquer. Et quant à ce que M. d'Angoulême 
dit que si nous avions tous deux une différente at- 
taque à faire , que l'on verroit qui s'en acquitterait le 
mieux , je réponds qu'assurément on verroit qui s'en 
acquitterait le mieux. Il se vante , finalement, qu'il 
y a quarante ans qu'il porte les armes. Le feu comte 
de Fuentes, venant en Flandre, prit une fois à té- 
moin feu M. le comte Pierre Ernest de Mansfeld , 
mon grand-oncle^ s'il n'y avoit pas quarante ans qu'il 
portoit les armes ; lequel lui répondit que oui , mais 
qu'il y avoit trente-huit ans qu'il ne les portoit plus: 
et je voudrais demander à ce vieux guerrier, comme 
l'on fait aux veneurs, qu'il nous montrât le pied de la 
bête qu'il a prise. Je finis, priant très-humblement 
Votre Majesté de se souvenir qu'elle m'a fait l'hon- 
neur de me donner la charge de lieutenant général 
de son armée, sans que je l'aie mendiée , pratiquée, 
escroquée , ni même recherchée ; qu'elle m'a plusieurs 
fois réitéré à Paris, ou parles chemins, quelle me 
la conserverait dignement; qu'elle m'a fait trop no- 
blement maréchal de France, pour faire maintenant 
commencer par moi un si grand ravalement à ma 
charge , et que je ne suis pas ambitieux d'emploi ; que 
je quitte très- volontiers celui qu'elle m'a donné, 
plutôt que de le faire indignement , et que, sans mé- 
contentement ni plainte* je m'en retournerais très- 
volontiers à Paris y faire le bourgeois et y prier Dieu 



102 t 1 ^ 2 ?] MÉMOIRES 

qu'il continue ses grâces à Votre Majesté par quantité 
de victoires sur ses ennemis, attendant que l'honneur 
de ses commandemens m'emploie ailleurs. » 
. Après que j'eus parlé comme dessus , M. de Schom- 
berg en fit autant, et déduisit éloquemment ses inté- 
rêts et ceux des maréchaux de France -, puis nous nous 
retirâmes sans y penser plus avant. Puis nous allâmes 
voir le fort d'Orléans commencé, qui étoit le seul 
travail qu'en trois mois on avoit fait à La Rochelle ; 
et à mon retour, étant venu chez le Roi, il me de- 
manda ce qu'il m'en sembloit. Je lui dis que c'étoit 
un inutile travail, placé au plus mauvais endroit que 
l'on eût su choisir en tout Coreilles , plus grand de 
trois parts qu'il ne falloit, mal travaillé, de grande 
dépense , de peu de profit, construit, non comme un 
fort , et avec les règles qu'il faut observer en une pièce 
qui est seulement pour servir à un siège , mais comme 
une pièce à demeurer , et enfin défectueuse en son 
tout et en toutes ses parties. 

Il me dit lors que j'en parlois par envie , et que si 
c'étoit moi qui l'eusse fait construire, je n'aurois pas 
moins de raisons pour le louer que j'en avois pour en 
médire. Je lui répliquai que je n'étois si malhabile de 
décrier ce fort à Sa Majesté, qui en sauroit bien juger 
la vérité , et dès le lendemain le reconnoître , et que 
je ne m'aidois pas de ces artifices contre M. d'Angou- 
lême, duquel je voyois bien qu'elle soutenoitles inté- 
rêts , ayant changé d'humeur depuis le conseil qu'elle 
avoit tenu , et que , si elle avoit changé d'avis , je n'a- 
vois pas changé de résolution de ne servir avec com- 
pagnon qui ne fût comme moi maréchal de France. 
Elle me dit qu'elle n'avoit point changé d'opinion, 



DE BASSOMPIERRE. [1627] Io3 

mais qu'elle seroit bien aise que je m'accommodasse 
à ce qui seroit du bien de son service, sans néan- 
moins me forcer à rien. Je vis bien alors que les affaires 
alloient mal pour moi, qui me résolus au pis, et de 
m'en retourner à Paris si je ne trouvois mon compte 
à La Rochelle 5 et ainsi je me retirai en mon logis. 
M. le cardinal prit le sien au Pont-la-Pierre, qui est 
un petit cliâteau proche d'-Angoulains. Tout le soir fut 
employé, jusqu'en la nuit bien avant, en allées et ve- 
nues de messieurs de Vignolles et de Marillac vers 
M. de Schomberg , de la part de M. d'Angoulême, au 
parti duquel ils étoient entièrement attachés, pour tâ- 
cher de les accorder ensemble. Ils lui remontrèrent 
qu'étant le second maréchal de France, j'aurois tout 
le pouvoir de l'armée , l'intendance des montres et la 
charge de colonel des Suisses , qui me donnoient 
grand avantage sur lui ; outre cela mon activité à 
travailler, et qu'il ne pourroit faire comme moi , à 
cause de la goutte qui parfois le tourmentait, et des 
affaires du conseil étroit auquel il étoit occupé , son 
inimitié avec le marquis de Rosny, grand-maître de 
l'artillerie, avec qui j'étois en parfaite intelligence , et 
iîualement l'affection des gens de guerre, qui étoit 
grande vers moi, qui les avois quasi toujours menés 
et commandés avec beaucoup de douceur , m'attire- 
roient tout l'emploi à son exclusion ; que M. d'Angou- 
lême demeurant, et moi m'en allant, il auroit toute 
l'entière puissance , M. d'Angoulême n'en voulant que 
le nom, et dépendre entièrement de lui , avec qui il 
se vouloit joindre fraternellement. Ces persuasions et 
autres qu'ils ajoutèrent , firent tourner . casaque au 
maréchal de Schomberg , sans qu'il eût plus d'égard à 



104 t 1 ^ 2 ?] MÉMOIRES 

son honneur, à l'intérêt de sa charge ni à mon amitié -, 
et ayant convenu de cette sorte avec M. d'Angou- 
lême , dès le lendemain matin mercredi i3 , il dit au 
Roi qu'il étoit prêt de recevoir M. d'Angoulême pour 
son compagnon en la lieutenance générale de l'armée, 
puisqu'il le trouvoit déjà en charge 5 ce qu'il n'eût fait 
s'il n'y eût été , et que j'avois tort de lui contester. Ce 
fut assez dit au Roi pour lui persuader ce à quoi il 
étoit porté , et à dire qu'il n'y avoit que mon opiniâ- 
treté qui retardât l'établissement de son armée. Sur 
cela M. le cardinal , M. Le Grand , M. le garde des 
sceaux et messieurs les maréchaux de camp lui ap- 
plaudirent de telle sorte, que, comme je le vins trou- 
ver le matin pour l'accompagner au Plomb , où il s'a- 
cheminoit pour de là voir la flotte anglaise et le fort 
Saint-Martin , je le trouvai fort froid, et fuyant de me 
parler. Il commanda même à M. du Hallier de me 
persuader de m'accommoder avec M. d'Angoulême. 
M. le cardinal me le dit aussi par les chemins , et 
Schomberg me vint accoster, me disant qu'il voyoit 
bien que le Roi n'avoit pas bonne intention de nous 
obliger -, que cela le faisoit me conseiller de céder au 
temps comme bon courtisan, et que pour lui, qui étoit 
du conseil étroit, et qui avoit trop à perdre , ne s'y 
vouloitpas opiniâtrer. Je ne lui répondis autre chose, 
sinon que mon Roi et mon maître me pouvoit bien 
abandonner, mes amis me trahir, et mon frère et 
compagnon en charge, unis et joints en mêmes inté- 
rêts, me quitter; mais que Bassompierre n'abandon- 
neroit, trahiroit ou quitteroit pas lui-même; qu'il 
demeurât avec infamie; que pour moi, je me retire- 
rois avec honneur , et que je lui promettois que je ne 



DE BASSOMPIERRE. [1627] Iû5 

serois pas compagnon en même armée, le Roi y étant, 
avec M. d'Angoulême , et que pour lui il fît comme 
il l'entendroit. Sur cela nous arrivâmes au Plomb , 
d'où nous vîmes la flotte anglaise à Fancre devant 
Saint-Martin-de-Ré , qui pouvoit être de cent cin- 
quante vaisseaux. 

Le jeudi 14, il fut avisé que Monsieur, qui étoit 
général de l'armée , nous diroit que l'intention du Roi 
étoit que M. d'Angouléme servît conjointement avec 
nous; ce que je refusai absolument, et m'en allai 
Faprès-dînée voir vers Coreilles , où je trouvai le Roi 
qui m'appela et me dit : « Je considère ce que vous 
me dites hier, et je trouve ce fort bien grand. » Et je 
kii dis qu'il le seroit bien davantage quand les fausses 
brayes , que l'on avoit dessein d'y faire , y seroient 
ajoutées, et qu'il y faudroit encore outre cela faire 
quelques ouvrages qui donnassent jusque sur le bord 
de la mer, dont il étoit éloigné; et qu'enfin un des 
forts de la circonvallation de La Rochelle seroit plus 
grand que La Rochelle même. Je lui montrai de plus 
comme il étoit commandé de tous côtés , et qu'en tout 
autre lieu où il eût été il l'eût été moins. Je lui fis 
voir ensuite comme on y travailloit la terre et les 
gazons, et lui fis avouer que tout cela ne valoit rien; 
mais je ne lui parlai ce jour-là d'aucune chose. Il en- 
voya M. de Mende trouver M. le cardinal , le prier 
qu'il trouvât moyen de me contenter , et que je lui 
ferois faute si je me retirois, comme M. du Hallier 
l'avoit assuré que je ferois le lendemain i5, comme 
je ne manquai pas , et le vins trouver au matin , et 
lui dis : « Sire , pour ne faire rien indigne de moi , et 
qui fît tort à la charge de maréchal de France dont 



106 T 1 ^' 2 ?] MÉMOIRES 

vous m'avez honoré, je suis forcé, avec un extrême 
regret, de me retirer de votre armée, et de supplier 
très-humblement Votre Majesté de me permettre d'eu 
sortir. Je m'en vais à Paris attendre que l'honneur de 
vos commandemens m'appelle en quelque lieu où je 
lui puisse continuer les mêmes humbles services que 
j'ai fait par le passé ; lui demandant cependant en sin- 
gulière grâce de ne point ajouter de foi aux mauvais 
ofïices que mas ennemis me feront, jusqu ? à ce qu'elle 
les ait bien avérés. Pour moi , je l'assurerai que je 
serai à l'avenir ce que j'ai été par le passé , savoir votre 
très-humble et fidèle créature. » Le Roi me persuadoit 
fort de demeurer, et me dit que je ne l'avois jamais 
abandonné, que j'étois opiniâtre , et que tout le monde 
me donnoit le tort 5 que le maréchal de Schomberg-, 
qui avoit le même intérêt que moi , me condamnoit , 
et que je savois bien que, quelques compagnons que 
j'eusse, il me donneroitles meilleurs emplois; enfin, 
voyant qu'il ne me pouvoit vaincre, il me dit adieu , 
après m'avoir fait promettre que je l'irois dire à M. le 
cardinal, auquel en même temps il envoya un de ses 
ordinaires , nommé Sanguin , pour le prier qu'il me 
fît demeurer à quelque prix que ce fût. Je m'en allai 
le trouver, et il me donna tant d'assurances de sa 
bonne volonté, montra tant de tendresse jusqu'à pleu- 
rer , et me présenta la carte blanche pour mettre ce 
que je voudrois , que je lui dis enfin que je ne demeu- 
rerois jamais compagnon de M. d'Angoulême, le Roi 
étant en son armée , et qu'il ne seroit jamais dit que 
j'eusse fait ce tort à ma charge 5 mais que , s'il me vou- 
loit donner une armée à part , toute distincte de celle 
du Roi , avant mon artillerie , mes vivres, mes tréso- 



DE EÀSSOMPIERRE. [1627] IO7 

riers et tout l'état de l'armée à part pour assiéger La 
Roehelle de l'autre côté du canal , avec le comman- 
dement dans le Poitou pour les choses* dont jaurois 
besoin , j'offrois de servir. Il m'embrassa alors , et me 
dit qu'il me feroit accorder tout ce que jedemandois,et 
que j'écrivisse mes prétentions ; ce que je fis, et pris 
trois compagnies des Suisses , le régiment de Navarre, 
celui de Vaubecourt, de Beaumont, du Plessis-Pras- 
lin , de Riberac et de Chastellier-Barlot , la compagnie 
des gendarmes de Monsieur et six des chevau-légers, 
avec le reste du régiment de Champagne qui étoit au 
Fort-Louis 5 messieurs du Hallier et Toiras pour ma- 
réchaux de camp -, La Courbe et Persy pour aides de 
camp ; un nommé Le Flamand et N. , ingénieurs ; 
d'Aligey pour commander à l'artillerie -, Desfourneaux 
pour maréchal des logis de l'armée , et le prévôt de 
la connétablerie : ce qui me fut accordé par le Roi , 
qui m'envoya quérir comme il étoit au conseil dans 
son cabinet. Je vins dans sa chambre, où il vint aussi- 
tôt avec M. le cardinal, et m'accorda et confirma ce que 
j'avois demandé, et me mena en son conseil avec joie. 

Le lendemain, samedi 16, je fus remercier M. le 
cardinal. Ce soir-là le secours fut mis dans le fort de 
La Prée. 

Le dimanche 17 , je vins, avec les officiers de l'ar- 
mée , reconnoître mes quartiers. J'entrai dans le Fort- 
Louis, où je fus salué de force canonnades. De là j'allai 
considérer le Port- Neuf pour y aller faire travailler, 
et puis je revins trouver le Roi. 

Le mardi 19, on tint conseil pour régler les vivres 
et l'artillerie des deux armées. Cette nuit la tempête 
commença bien furieuse par un nord-est. 



108 [1627] MÉMOIRES 

Le mercredi 20 , trois chaloupes ennemies échouè- 
rent au moulin de Laleu , et un vaisseau de trois cents 
tonneaux à Brouage. 

Le jeudi 21 , je vins passer à Laleu et à la rade de 
Chef-de-Bois , pour voir la tempête et le désordre 
qu'elle faisoit. De là je dînai à Lommeau chez Beau- 
mont. Après dîner je fus au Fort-Louis faire tirer sur 
une barque ennemie , qui entra à La Rochelle -, puis 
je fis tracer une redoute à l'embouchure du Port-Neuf, 
et m'en retournai à Estré. 

Le vendredi 22 , j'envoyai M. du Hallier faire le 
quartier et le logement de mes troupes à Laleu et 
aux environs, où je les logeai. 

Le samedi 23, je quittai le quartier du Roi, et, 
passant à Dampierre pour voir Monsieur, son frère, je 
vins loger à Laleu , qui fut , durant le siège , mon or- 
dinaire séjour. 

Le dimanche 24, je fis commencer à travailler à 
l'ouverture du Port-Neuf. 

Le lundi a5, je continuai cette oeuvre, ou les tra- 
vaux que j'avois commencés, et fis la nuit tirer du 
Fort-Louis six canonnades dans La Rochelle avec 
des balles à feu. 

Le mardi 26, treize barques sortirent du port de 
La Rochelle pour aller en l'île de Ré, auxquelles je fis 
tirer force canonnades du Fort-Louis sans effet. Je fis 
aussi ce jour-là faire la montre générale à l'armée. Ce 
matin même je m'en allai à Chef-de-Bois secourir 
trois barques des nôtres échouées , poursuivies par 
les Anglais. Le baron de Noylan étoit sur une, et des 
soldats du Plessis-Praslin , embarqués pour descendre 
en Ré, sur les autres. Je fis mener les personnes et 



DE CASS0MP1ERRE. [1627] 109 

porter les munitions à Laleu ; puis l'après-dînée je fis 
tirer en un canal lesdites barques que les roberges 
anglaises avoient poursuivies. 

Le mercredi 27 , j'eus ordre d'envoyer au secours 
de l'île de Ré , dont le Roi , à mon préjudice , avoit 
donné la commission à Schomberg, trois cents hommes 
du régiment de Vaubecourt , deux cents de celui de 
Riberac et la compagnie des chevau-légers, comman- 
dée par La Borde. Le soir le Roi m'écrivit, et M. de 
Schomberg aussi , pour m'avertir que ceux de La 
Rochelle dévoient venir enlever un de nos quartiers, 
et que je fisse tenir toute mon armée alerte pour y 
prévoir. Je me moquai de cet avis , qui étoit contre 
toute raison et apparence, et, ayant posé mes gardes 
comme je jugeai à propos , je m'en allai coucher entre 
deux draps ; ce que je n'avois encore fait depuis que 
j'étois venu en mon quartier. Ces messieurs , qui 
étoient près du Roi , prirent l'alarme si chaude qu'ils 
firent tenir Sa Majesté et Monsieur , son frère , toute 
la nuit à cheval. 

Le jeudi 28, je fis partir les troupes susdites pour 
aller en Ré, auxquelles j'eus charge d'ajouter cin- 
quante gendarmes de la compagnie de Monsieur , 
commandés par M. de La Ferté-Imbaut , lieutenant. 

Le vendredi 29, il y eut une furieuse pluie qui fit 
cesser tous les travaux. Le régiment des gardes vint 
pour s'embarquer au Plomb : je le logeai à Losière. 
Canaples, Saint-Simon, et plusieurs autres du passage, 
vinrent souper et coucher chez moi ; lesquels y dînè- 
rent et soupèrent encore le lendemain samedi 3o , que 
leur embarquement se fit. Je demeurai toute la jour- 
née au Plomb pour l'acheminer. Monsieur y vint , 



110 [!^ 2 7] MÉMOIRES 

accompagné de M. deBellegarde, qui le vit faire à l'en- 
trée de la irait, en la haute marée, etpassèrentheureu- 
sement au fort de La Prée, sans avoir couru fortune 
que de quelques coups de canon des roberges,qui ne 
désancrèrent point. Ils furent reçus en descendant par 
les ennemis, qui leur firent une furieuse charge , où 
ils tuèrent Mansan , capitaine aux gardes , et un ca- 
pitaine de Beaumont-, mais ils ne la continuèrent pas : 
ce qui fit qu'avec peu de perte ils se mirent dedans , 
et à l'entour du fort. Monsieur vint du Plomb au 
moulin de Laleu, pour apercevoir les signaux de 
leur heureuse arrivée , qui furent justement d'autant 
de barques comme il en étoit parti. Monsieur demeura 
là le soir à souper et coucher chez moi. Comme il 
dormoit , il parut un grand feu sur le village de Saint- 
Maurice qui est contre le Fort-Louis. Je pensai que 
les ennemis étoient venus brûler ce peu de maisons qui 
y restoient, et , pour le respect de la personne de Mon- 
sieur, je fis prendre les armes aux troupes françaises 
et suisses du quartier , pendant que j'accourus pour 
en savoir de plus sûres nouvelles. Mais je fus bientôt 
assuré de mon doute , et aperçus que c'étoient quel- 
ques maisons de La Rochelle , proche de la tour de 
Saint-Barthélemi , où des espions que nous avions 
dedans a voient mis le feu. Je fis en même temps 
tirer force balles ardentes du Fort-Louis pour divertir 
les ennemis d'éteindre leur feu. 

Le dimanche 3 1 et dernier d'octobre, Monsieur 
dîna chez moi, puis s'en alla au Fort-Louis , où il fit 
tirer force canonnades. Les ennemis nous payèrent 
en même monnoie , mais nous eûmes de plus un 
coup de canon qui donna dans le fort, et dont le 



DE BASSOMPIERRE. [1627] III 

fils aîné de M. de la Manassière fut tué, et un soldat 
quant et lui. 

Le-lundi,jour de la Toussaint et premier novembre, 
quatre barques des nôtres, chargées des gens du régi- 
ment de Plessis-Praslin, relâchèrent au Plomb, et deux 
autres au moulin de Laleu , qui furent suivies par 
deux roberges anglaises de si près , que la mer leur 
faillit , et touchèrent terre. Je fis en diligence venir 
deux canons pour tirer sur elles ; ce que je fis de telle 
sorte , que Tune des deux reçut cinq coups dans le 
corps, et l'eusse coulée à fond si, la mer revenant, huit 
chaloupes ne l'eussent remorquée. Saint-Hurin revint 
de l'île de Ré, et le Roi m'envoya Sanguin avec de 
l'argent, pour faire que rien ne manquât à l'embar- 
quement; à quoi je poifrvus selon son désir. 

Le lendemain mardi 2 , le Roi me fit venir en son 
quartier pour me proposer de passer en l'île, parce 
que Schomberg étoit encore en la Charente , où 
il avoit relâché. Je fus tout prêt de passer, selon 
son désir et le mien; mais le garde des sceaux fit 
telle instance d'attendre encore ce jour-là des nou- 
velles de Schomberg , qu'il me retint. Je faillis à mon 
retour d'être pris par une embuscade que les ennemis 
m'avoient dressée proche de Lagor. 

Le mercredi 3, je fis mes pâques, dont j'avois été 
diverti les deux jours précédens. M. de Schomberg 
m'envoya deux barques pour reconnoître la des- 
cente et les y conduire , que je lui renvoyai en 
même temps. M. du Hallier alla au Plomb faire 
mettre en mer les pinasses , pour passer en Ré à la 
haute marée de la nuit. 

Le jeudi 4 ? je fis une embuscade par vingt gen~ 



112 [ J ^ 2 7] MÉMOIRES 

darmes de Monsieur , et quelque infanterie de Ri- 
berac , proche de la porte de Coigne , qui tuèrent 
deux hommes de cheval des ennemis , et prirent trois 
prisonniers. Sur mon dîner , les Rochelois [vinrent 
prendre des vaches tout contre Laleu , et les emme- 
nèrent à notre vue. Nous montâmes à cheval , et les 
fûmes recouvrer ; et quand les ennemis virent qu'ils 
ne pouvoient emmener leur prise, ils tuèrent les 
vaches et s'enfuirent. Ce qui fut cause que je fis 
venir la compagnie de La Roque-Massebaut loger en 
mon quartier. Le Roi m'envoya ce jour-là Persy, 
pour venir servir avec moi, qu'il avoit retenu jusques 
alors. 

Le vendredi 5 , je vins dès la pointe du jour pour- 
voir aux embarquemens , (flii , Dieu merci , furent 
tous si heureux , qu'il ne s'en perdit , échoua ou 
manqua pas un de tous ceux que je fis faire. Le Roi 
y arriva, qui me dit que M. de Schomberg lui avoit 
mandé que, Dieu aidant , il entreroit le soir dans l'île 
de Ré , en laquelle le vent contraire l'a voit empêché 
d'aborder. Sa Majesté voulut ensuite venir dîner chez 
moi, à laquelle, et à toute sa cour , je fis très-bonne 
chère. Il s'en vint de là voir le Port-Neuf et le Fort- 
Louis , où je fis tirer quantité de canonnades à son 
arrivée. 

Le samedi 6 , je m'en vins au Plomb, où Monsieur 
arriva tôt après. Nous vîmes faire une grande salve 
de mousqueterie et de canonnades au fort de Saint- 
Martin - de - Ré , qui fut continuée plus de deux 
heures. Nous sûmes quelque temps après que c'avoit 
été l'assaut général que les Anglais avoient donné 
au fort , lequel avoit été vaillamment repoussé. 



DE BASSOMPIERRE. [1627] Il3 

Le soir, Marillac arriva avec quelque vingt gen- 
tilshommes qui venoient de trouver le Roi de la part 
du maréchal de Schomberg , qui étoit encore à la Cha- 
rente ,. mais qui n'attendoit qu'une heure de bon 
temps pour aller en Ré. Ils me prièrent de les faire 
passer en Ré dans quelques chaloupes qui me res- 
toient encore-, ce que je fis après leur avoir donné 
à souper. 

Le dimanche 7 , je m'en vins à Chef-de-Bois pour 
voir ce qui aviendroit en l'île, et fus bien étonné 
quand je vis revenir Marillac à moi, qui, au lieu 
d'aborder l'île, avoit relâché au Port-Neuf, et me dit 
qu'il avoit vu deux roberges , et d'autres visions 
dont je me moquai, et lui en fis honte. Nous vîmes 
peu après les Anglais attaquer, vers Saint-Blanceau ^ 
une barque des nôtres qu'ils prirent. Ces mêmes vais- 
seaux ennemis vinrent dans le canal de La Rochelle, 
tirer des coups de canon à deux galiotes que j'avois 
fait apprêter pour passer Marillac au Port-Neuf. Je fis 
venir deux canons sur la rive, qui les firent déloger bien 
vite , et donnèrent deux volées dans l'un desdits vais- 
seaux ennemis. Sur le soir , Marillac se rembarqua , 
et passa sans rencontre , comme m'assurèrent mes 
galiotes , qui furent trois heures après de retour. 

Le lundi 8 , le Roi vint de bon matin au Plomb , 
impatient de savoir des nouvelles. Je lui dis comme 
j'en avois eu de l'arrivée de Marillac en l'île , et lui fis 
voir plus de trente barques échouées à Saint-Blan- 
ceau , qui nous fit juger que Schomberg étoit passé 
la nuit précédente. Il me dit aussi la mort du maré- 
chal deThémines , et quant et quant que j'avois bonne 
part au gouvernement de Bretagne qui vaquoit par 
t. 21. 8 



I l4 [ l ^ 2 ?} MÉMOIRES 

son décès. Je lui dis que je lui rendois très-humbles 
grâces de l'estime qu'il faisoit de moi en m'en jugeant 
digne , mais que pour moi je ne désirois point de si 
grands gouvernemens qui obligent à résidence , parce 
qu'ils contrarient à mon humeur , et me dévoient 
du cours de ma fortune -, que je ne laissois pas pour- 
tant de lui en être extrêmement obligé. Nous fîmes 
aussitôt embarquer les mousquetaires à cheval du 
Roi et quelques autres soldats , et des vivres pour 
passer en Ré -, mais ils arrivèrent trop tard : car ce 
même jour les Anglais délogèrent de Saint-Martin. 
Les ennemis se retirèrent en très-bon ordre , jusques 
après qu'ils eurent passé le bourg de LaCovarde : car 
alors, à l'entrée de la chaussée qui les menoit à leurs 
barques et roberges , comme ils commencèrent à dé- 
filer le désordre s'y mit, chacun voulant passer le 
premier. Sur cela nos gens les chargèrent de sorte 
qu'ils se noyèrent quantité, quantité aussi furent tués, 
et les Anglais perdirent plus de douze cents hommes , 
morts ou prisonniers, entre lesquels fut le milord 
Montjoye, et deux colonels anglais. Le soir même il 
sortit vingt-six barques de La Rochelle pour aller en 
Ré. 

Le mardi 9, j'eus nouvelles de la défaite par Bé- 
ringhen , qui en alloit rendre compte au Roi. Je passai 
en même temps en très-basse mer le canal de La Ro- 
chelle à cheval , et vins trouver le Roi pour m'en ré- 
jouir avec lui. Béringhen lui dit que les ennemis 
avoient perdu, partie prises, partie jetées , trente- 
quatre enseignes , et cinq pièces de canon. Il me ren- 
voya tôtaprès en mes quartiers, où je fis faire des salves 
générales , tirer tous mes canons plusieurs fois , et 



DE BASSÔMPIERRE. [1627] Il5 

faire chanter le Te Deum àLaleu et au Fort-Louis. 
Je faillis ce jour-là d'être tué d'une canonnade de la 
ville, qui passa à deux doigts de ma tête , et alla tuer 
un soldat qui marchoit devant moi. 

Le mercredi 10 , messieurs les cardinaux de Riche- 
lieu et de La Valette , les ducs d'Angoulême et de 
Bellegarde, d'Effiat, d'Arbaut, d'Aucaires et autres , 
vinrent dîner chez moi , puis furent voir mes travaux. 
Le soir force gens revinrent de l'île , mais avec péril * 
parce que les Rochelois , avec plus de trente barques - 9 
tenoient la mer. 

Le jeudi 1 1 , PuylaurCns et la noblesse de Mon- 
sieur vinrent et dînèrent avec moi. Le soir, messieurs 
de Retz , de Guémené et d'autres , qui en revenoient 
aussi , vinrent souper et coucher en mon logis. La 
nuit il y eut tourmente; 

Le vendredi 12, je les menai voir nos travaux, 
et deux vaisseaux ennemis échoués de la tourmente 
de la nuit passée à la rade de Chef-de-Bois , dont 
ils avoient retiré les hommes dans leurs chaloupes. 
Puis, leur ayant donné à dîner, je les renvoyai au 
quartier du Roi dans mon carrosse. 

Le samedi i3 , la tempête ayant fait retirer les bar- 
ques rocheloises , force gens eurent moyen de reve- 
nir de l'île. Les chevau- légers du Roi repassèrent 
de Ré en mon quartier. Monsieur vint au Plomb voir 
les débris de la tempête. 

Le dimanche 14, Marillac et quantité d'autres re- 
vinrent de l'île coucher chez moi. 

Le lundi i5 , je fus à Dampierre prendre congé de 
Monsieur , qui se retira de l'armée et s'en retourna 
à Paris. Je fus de là trouver le Roi. Tout le reste des 

8. 



Il6 [ T ^ 9 '7J MÉMOIRES 

troupes qui étoient sous ma charge , et que j 7 avois en-* 
voyées en Ré , furent ce jour-là de retour en leurs 
quartiers. J'allai ce même soir reconnoître une nou- 
velle ouverture que M. le cardinal vouloit être faite 
au Port-Neuf, avec un marinier fort expérimente 
qu'il m'avoit envoyé, nommé Samson. 

Le mardi 16 > Monsieur, qui avoit été retenu le 
jour précédent par le Roi, s'en alla de l'armée. 

Le mercredi 17 , je fus au Plomb faire partir force 
barques pour aller requérir ceux qui y étoient en- 
core ; le comte de Bnrie et force autres revinrent chez 
moi -, le Roi m'envoya quérir pour le venir trouver 
le lendemain matin , comme je fis. 

Le jeudi 18, étant venu trouver le Roi qui étoit 
au conseil avec M. le cardinal et peu d'autres, il me 
dit que Monsieur, son frère, s'en étant allé, qui avoit 
entrepris de faire un fort à La Fons , sans lequel La 
Rochelle n'étoit point assiégée, et qu'il s'éloit chargé 
d'assiéger la ville depuis le marais de La Fons, qui étoit 
la fin de mon département , jusqu'à Ronsay où com- 
mencoit celui de messieurs deSchomberg et d'Anjou- 
lême , et duquel le Roi et M. le cardinal se chargeoient 
particulièrement, et que l'ayant présenté à M. d'An- 
goulême pour s'y loger à la place de Monsieur et 
construire les forts , redoutes et lignes nécessaires, il 
lui avoit demandé cinq cents chevaux et cinq mille 
hommes de pied,* ne le voulant entreprendre avec 
moindres forces , lesquels Sa Majesté ne lui pour- 
roit maintenant fournir 5 que pour ce sujet il m'avoit 
envoyé quérir pour m'offrir d'ajouter tout ce dépar- 
tement au mien , et savoir quelles troupes je deman- 
derois d'augmentation à l'armée que j'avois déjà , 



DE BASSOMPIERRE. [î6'2;] I 1 J 

et quel secours de charrettes , d'outils et d'autres 
choses je demanderois de plus. Je lui répondis que 
j'avois de toutes choses à suffisance , si le Roi me 
commandoit de l'entreprendre, et que je lui fortifie- 
rois et retrancherois l'avenue de terre qui étoit en- 
core libre aux Rochelois , de telle sorte que dans 
quinze jours je l'aurois fermée. Le Roi crut que je 
me moquois en disant cela, et me répliqua que je de-^ 
mandasse librement , et si je me voudrois contenter 
de trois régimens de plus et de trois compagnies de 
chevau-légers. Moi, je répondis que s'il m'augmentoit 
mes troupes je ne l'entreprendrois pas. Il m'enquit 
là-dessus quand je voudrois commencer. Je lui dis 
que le lendemain j'irois reconnoître et tracer le fort , 
que je me préparerois le samedi , et que le dimanche 
au matin je m'y irois loger. Il me dit qu'il ne pensoit 
pas que je le pusse faire sitôt, et puis me demanda 
avec combien de forces je m'y viendrois loger. Je dis 
quatre cents hommes de pied et quarante chevaux. 
Il me dit alors que je me moquois et qu'il ne me le 
soufïriroit pas. Je lui repartis qu'il le feroit donc faire 
par un autre ; que je n'y voulois pas employer un 
homme davantage ; qu'il nie laissât faire à ma fan- 
taisie ou que je quitterais tout là ; ce que je faisois 
par dépit de M. d'Angoulême qui étoit là lors. Je pris 
congé du Roi, qui me recommanda de prendre mes 
sûretés, de telle sorte que lui et moi ensuite ne re- 
çussions point d'affront. 

Le vendredi 19, je pris cinquante chevaux et deux 
cents hommes de pied, et vins reconnoître le lieu où 
je ferois mon fort, que je ferois tracer par un ingé- 
nieur nommé Le Flamand 5- puis je m'en revins. Par 



Il8 L 1 ^ 2 ?] MÉMOIRES 

]es chemins les ennemis me vinrent chicaner-, je les 
fis pousser jusque dans leurs portes par la compa- 
gnie de La Roque-Massebaut , qui y perdit d'un coup 
de mousquet son maréchal des logis , qui fut grand 
dommage. 

Le samedi 20 , le régiment des gardes et celui de 
La Meilleraie revinrent de Ré. Je logeai ce premier- 
là à Losière , et l'autre à Luneau. Canaples amena le 
milord Montjoie , son prisonnier , loger et coucher 
chez moi. 

Le lendemain, dimanche 21 , je m'acheminai à la 
Garenne de La Fons avec deux cents hommes du ré- 
giment de Vaubecourt, deux cents Suisses et vingt 
chevaux de la compagnie de La Roque-Massebaut. 
J'emmenai aussi quatre de ces petites pièces que l'on 
nomme courtaux , avec de la munition, fascines et 
outils nécessaires pour travailler. Je trouvai la com- 
pagnie de RufTec qui étoit en garde proche de La 
Fons , que j'amenai aussi quant et moi. D'abord je fis 
deux fortes barricades aux deux chemins creux qui 
sont à gauche et à droite de la Garenne, qui se vien- 
nent joindre à trois cents pas de la porte de Coigne , 
et fis avancer cent cinquante Français et autant de 
Suisses proche de l'enfourchure des deux chemins. Je 
mis les vingt chevaux de La Roque bien loin à ma 
droite , et mes gardes encore après , pour donner om- 
brage aux ennemis , au cas qu'ils voulussent sortir , 
que cette cavalerie iroit couper entre la ville et eux. 
J'en fis de même à la compagnie de RufTec , et la fis 
suivre par un petit gros de vingt-cinq volontaires qui 
m'avoient suivi. Je mis M. du Hallier avec les Fran- 
çais , La Courbe ayec les Suisses, et moi j'allois par- 



DE BASS0MP1ERRE. [16*27] I I g 

tout pendant que nous travaillâmes à faire ce fort , 
que j'avois pris de quarante toises dans oeuvre, en 
carré, sur le coin de la Garenne dont les deux fossés 
me servoient. . 

Les ennemis, qui aperçurent que l'on les venoit 
entièrement fermer par ce fort, sortirent mille ou 
douze cents hommes pour nous en venir empêcher •, 
mais , voyant ces quatre gros de cavalerie qu'ils pen- 
soient destinés pour leur empêcher leur retraite s'ils 
s'avançoient -, intimidés par ces petits canonnets qui 
leur tirèrent quelques coups 5 croyant aussi que je 
n'avois pas mis trois cents hommes à mes enfans 
perdus sans en avoir pour le moins quinze cents au 
gros , se continrent contre leurs murailles sans nous 
venir incommoder, hormis de plus de quatre cents 
canonnades qui tuèrent douze ou quinze soldats ou 
travailleurs. 

Cependant le bruit de ces canonnades fit venir à 
l'alarme quantité de noblesse du quartier du Roi, que 
je fis mettre encore en deux gros de cavalerie ; de 
sorte que les Rochelois me laissèrent paisiblement 
travailler, La nuit je mis les régimens de Chastellier- 
Barlot et de Riberac dans ce fort , pensant qu'ils le 
viendroient mugueter, et cinquante chevaux sur les 
avenues -, mais ils ne firent aucun semblant de sortir. 
Messieurs de Canaples et de Montjoie passèrent le ma- 
tin, comme je commençois ce fort, et, voyant que je 
n'avois quasi personne pour me soutenir , Canaples 
voulut faire arrêter les huit cents hommes du régi- 
ment des gardes qu'ils ramenoient de Ré ; mais je ne 
le voulus souffrir , et leur dis qu'il dît au Roi que je 
lui tenois promesse , et que je n'avois pas outrepassé 



150 [rô'^J MÉM01BES 

le nombre que je lui avois dit, et que s'il m'envoyoit 
un seul homme de renfort je quitterois tout. Je peii- 
sois y coucher ; mais le maréchal de Schomberg ar- 
riva chez moi de retour de l'île ; ce qui fit que j'y 
laissai M. du Hallier, et m'en allai faire bonne chère. 

Le lundi 22 , j'emmenai Schomberg voir ce que 
j'avois fait le jour précédent 5 puis m'en vins avec lui 
vers le Roi qui lui fit fort bonne chère , comme certes 
son action le méritoit. Il me la fît ensuite de mon 
ceuvre du jour précédent, et m'offrit encore renfort 
de troupes , dont je le remerciai 5 seulement lui dis-je 
que s'il m'ôtoit le régiment de Navarre et celui de, 
Beaumont, qu'il vouloit envoyer en Normandie pour 
crainte des desseins des Anglais , qu'il me les rem- 
plaçât d'ailleurs , et m'envoya dès le jour même le 
régiment de La Meilleraie et celui de Puralière. Je 
m'en revins au galop dîner chez moi , où je trouvai 
M. de Mende et La Meilleraie qui m'attendoient. 
De là je vins jusqu'à minuit dans le fort de La Fons, 
et ramenai M. Févéque de Nîmes souper et coucher 
en mon quartier pour y attendre son frère et Toiras. 

Le mardi â3 , il s'échoua une barque qui venoit de 
Ré au moulin de Laleu , que des barques rocheloises 
vinrent piller. Je m'y trouvai de bonne fortune avec 
vingt Suisses ramassés , et leur fis quitter ; puis je 
m'en retournai à La Fons. 

Le mercredi 24 •> Beaumont et son régiment arri- 
vèrent de l'île. Guyon me vint trouver, que je 
malmenai pour n'avoir bien assisté des choses néces- 
saires qui dépendaient de Marans l'embarquement 
de Ré. 

Le jeudi 25 , Toiras arriva de l'île et dîna avec 



DE BASSOMPIERRE. [1627] 131 

moi ; puis fut pour trouver le Roi qui étoit le jour 
auparavant parti pour aller à Surgères ; ce qui le fit 
venir souper et coucher chez moi. Une barque des 
Rochelois , en entrant dans leur port , fut coulée à 
fond par les coups de canon qui lui furent tirés du 
Fort-Louis. 

Le vendredi 26, je vins dîner àAngoulains, avec les 
autres chefs de l'armée , pour résoudre des vivres , des 
prêts et des autres choses nécessaires; de là je m'en 
vins demeurer fort tard au fort de La Fons , qui 
s'avançoit d'heure en heure. Dubois , le gendarme , 
fut tué dans le canal parles ennemis. 

Le Plessis arriva le samedi 27. Deux maîtres ma- 
çons ou architectes de Paris , l'un nommé Metesiau , 
l'autre Tiriot , vinrent proposer de faire une digue à 
pierre perdue dans lé canal de La Rochelle pour le 
boucher. M. le cardinal me les envoya, et j'approuvai 
leur dessein , qui avoit été déjà proposé au Roi par 
Beaumont. Le soir , M. le cardinal m'envoya Bussy- 
Lamet et Beaulieu-Barsac , me mandant de les faire 
passer en Ré. 

Le dimanche 28 , je fis commencer la digue de mon 
côté par ces entrepreneurs , qui n'y avancèrent pas 
grand'chose, 

Le lundi 29, je fus à Lommeau voir Beaumont qui 
étoit très-malade. Les Rochelois firent une embus- 
cade pour me prendre au Colombier-Rouge; mais 
m'ayant été découverte, nous leur tuâmes trois hommes 
et un cheval. Ces entrepreneurs visitèrent notre côté , 
pour voir où ils pourroient trouver assez de pierre 
pour fournir à la digue. 

Le mardi , dernier jour de novembre , j'allai au 



122 [ J ^ 2 7] MÉMOIRES 

conseil chez le Roi , puis je vins à La Fons , où de la 
ville on tira une canonnade qui tua quatre travailleurs. 

Le mercredi , premier jour de décembre , le com- 
mandeur de Valençai et Toiras me vinrent voir. 
Je les menai l'après-dînée voir travailler au fort La 
Fons. 

Le jeudi 2 , je fus voir Beaumont qui étoit à l'ex- 
trémité. Le soir M. du HalHer revint du quartier du 
Roi , qu'il me dit être en colère contre moi , et que je 
ne Voulois rien faire de ce qu'il me commandoit. Lé 
fait étoit que ces messieurs de son quartier, l'igno- 
rance desquels j'avois publiée en la construction du 
fort d'Orléans , lui dirent que, bien qu'il m'eût or- 
donné de fortifier toute la Garenne de La Fons, je n'en 
avois voulu fortifier que le quart; que néanmoins 
j'y ferois une prodigieuse dépense , parce que ce fort 
étoit de bois , que les courtines avoient vingt pieds 
d'épaisseur , que je ne faisois qu'un simple carré , sans 
flancs aucuns , et que je l'élevois trop haut. La der- 
nière fois que je vis le Roi, il me dit : « Il me semble 
que quand vous ne feriez pas vos courtines si épaisses 
que ce ne seroit que le meilleur. » Je lui répondis : 
« Sire , si Votre Majesté avoit vu le fort , elle jugeroit 
elle-même que les courtines n'ont pas trop d'épaisseur. 
Obligez-moi de m'en laisser le soin 5 et , si puis après 
il n'esta votre gré , ne me blâmez pas seulement, mais 
me châtiez. » Sur cela je m'en allai , et on lui dit que 
je ne voulois prendre que le quart de la Garenne; sur 
cela il se mit en colère, et déclama hautement contre 
moi. 

Je m'en allai le trouver le lendemain , vendredi 3 5 
en passant entre le Colombier-Rouge et le lieu où de- 



DE BASSOMPIERRE. [1627] ia3 

puis je fis faire le fort du Saint-Esprit , comme je par- 
lois à don Augustin de Fiesque et à Cominges qui 
étoient un peu plus avancés que moi , une canonnade 
de la ville donna par la tête du cheval de don Au- 
gustin et le tua. Je fis mes plaintes au Roi qui me sa- 
tisfit, et je le rendis satisfait à tel point, qu'il médit 
que ceux qui lui avoient parlé contre moi étoient des 
ignorans; car le fort quejefaisois faire étoit plus grand 
que le Fort-Louis ; et, si je l'eusse fait à leur mode, je 
fis voir au Roi que j'eusse fait une grande ville. En 
retournant à Lalen assez tard, la compagnie de La 
Roque - Massebaut , qui demeuroit tout le jour de 
garde au Colombier- Rouge pour la sûreté du pas- 
sage, s'étant retirée, trouva, en arrivant au quartier , 
que je n'y étoispas encore revenu, et, craignant que 
les ennemis ne troublassent mon retour, revinrent 
au galop pour nous faire escorte ; et moi , qui crai- 
gnois que ce fussent des ennemis , allai à la charge à 
eux -, de sorte qu'avant se reconnoître , il y eut quel- 
ques coups de pistolet tirés. 

Le samedi 4 » j'eus le soir une alarme qui me fut 
donnée par un signal du Fort-Louis-, j'y accourus , 
mais je ne trouvai rien, 

Le dimanche 5, je fus malade, et ne sortis point 
de chez moi , ni aussi le lundi 6. 

Le mardi 7 , je vins voir la digue que maître Me- 
tesiaufaisoit travailler de mon côté. Ce même jour il 
y eut un beau combat proche de la porte de Coigne , 
entre les Rochelois qui étoient sortis, et M. du 
Hallier avec M, Delhene et sa compagnie et Chas- 
tellier-Barlot qui étoit à garder le fort de La Fons. 
commencé, Ils rembarrèrent bravement les ennemis, 



1^4 l 1 ^^] MÉMOIRES 

et avec morts et prisonniers qu'ils emmenèrent. Le 
soir, un ingénieur allemand, nommé Clarver, fit 
tirer quelques bombes dans la ville; mais, comme il 
n'étoit pas assez près et que ses mortiers n'étoient pas 
assez gros, ce fut sans effet. 

Le mercredi 8 , je fus mandé au conseil. J'allai dîner 
chez M. le cardinal au Pont-la-Pierre, puis nous 
vînmes trouver le Roi à Estré , et le Roi envoya mes- 
sieurs de Bligny et de Lesche, le jeudi 9, pour lui 
rapporter l'état de mon armée, laquelle je leur fis 
voir par régimens , afin qu'ils lui en fissent rapport, 
car c'étoit le jour de la montre. 

Le vendredi 10 , M. le cardinal me renvoya encore 
Arnaud pour juger de l'embouchure du Port-Neuf, 
et des écluses qu'il y falloit faire pour retenir l'eau 
douce ; ce qu'il revisita encore tout le jour suivant. 

Le dimanche, messieurs le cardinal de La Valette ^ 
de Schomberg, de La Roche-Guyon vinrent dîner 
avec moi. Ils arrivèrent comme nous venions d'a- 
chever un combat avec la cavalerie de La Rochelle, 
proche du Colombier-Rouge, où nous leur tuâmes 
deux hommes. Je les menai l'après-dînée à La Fons , 
où je courus fortune d'être tué de trois coups de canon 
consécutifs , qui tous trois me couvrirent de terre. 

Le lundi i3 , je fus à La Fons , et fis ce que je pus 
pour harceler les ennemis afin de les faire sortir, 
pour donner ébattement à La Curée, d'Uxelles et au- 
tres qui m'y étoient venus voir. 

Le mardi 14, les ennemis sortirent de la porte de 
Coigne; mais ce n'étoit qu'en intention de nous tirer 
force canonnades , pensant que nous ferions comme le 
jour précédent. 



DE BASSOMPIERKE. [1627} 125 

Le mercredi 1 5, je me fis saigner, et ne sortis pas 
de la maison, car je me trouvoismal. 

Le jeudi je fus trouver le Roi à Coreilles, voyant 
travailler à sa digue; il revint au conseil, et ramenai 
de là les trésoriers qui avoientdilayé depuis la montre 
de faire le paiement de l'armée où je commandois. . 

Le vendredi 17 , je fis commencer un espic à l'em- 
bouchure du Port-Neuf qui étoit ouvert, pour empê- 
cher que ladite embouchure ne fût remplie de sable 
au reflux de la mer. Toiras arriva de Ré, qui vint 
servir de maréchal de camp à mon quartier. 

Le samedi 18, j'allai trouver le Roj, auquel j'en- 
voyai M. de Metz lui demander M. deL'Isle-de-Rouet 
pour avoir soin défaire travailler à notre digue et ve- 
nir loger auprès de moi, afin d'en délivrer de soin les 
maréchaux de camp. 

Le dimanche 19, j'allai trouver le Roi comme il 
partoit pour aller à Surgères , qui me donna L'Isle- 
Rouet, et au marquis de Nesle le gouvernement de 
La Fère , vacant par la mort de Beaumont ; de qui on 
donna toutes les charges , réservant une certaine 
somme sur celle de premier maître d'hôtel. 

Le lundi 20, comme j'étois au fort de La Fons, 
messieurs d'An g oui ê m e , Schomberg, Vignoles et 
Marillac m'y vinrent voir, et allâmes reconnoître le 
lieu où ils voulurent faire le fort de Beaulieu. Ce jour- 
là le Port-Neuf fut ouvert et les galiotes y entrèrent. 

Le mardi 21 , je fus dîner et au conseil chez M. le 
cardinal; après je m'en revins par le canal au Port- 
Neuf. 

Le mercredi et le jeudi se passèrent en mes divers 
travaux. 



ia6 f 1 ^ 2 ^] MÉMOIRES 

Le vendredi 24 , j'envoyai le régiment de Beaumont ; 
les officiers me vinrent dire adieu, et je fis donner leur 
logementde Lommeauau régiment du Plessis-Praslin. 

Le samedi 25, jour de Noël , je fis mes pâques. 

Le dimanche 26, je passai le canal pour aller dîner 
chez M. le cardinal. Je fus voir M. de Rambouillet. 
Toiras et le Hallier allèrent à l'île de Ré , où ils de- 
meurèrent le lendemain. 

Le mardi 28 , ils en revinrent. 

Le mercredi 29 , La Ferté m'envoya un espion qui 
venoit de La Rochelle reconnoître nos quartiers 5 je 
le fis pendre. 

Le jeudi 3o, je fus reconnoître les lieux propres 
pour y faire des forts et redoutes, pour la circonval- 
lation de La Rochelle. 

Le vendredi 3i, et dernier jour de décembre, 
Toiras m'amena des Roches-Baritaux , que j'accordai 
avecLaTabarrière, gendre du Plessis-Mornay. 

Le samedi , premier jour de janvier et de l'année 
1628, je la commençai en faisant mes pâques, selon 
que j'y suis obligé comme commandeur du Saint- 
Esprit. Il y eut alarme au fort de La Fons ; les ennemis 
firent feinte de sortir , mais ils se continrent; j'y 
accourus. 

Le dimanche 2 , je fus à Estré voir le Roi , puis 
repassai par mer à notre digue. 

Le lundi 3 , je passai le canal en barque et vins 
dîner chez M. le cardinal : le Roi y vint tenir conseil; 
puis je m'en vins passer à la digue. 

Le mardi 4 > l es ennemis firent une embuscade à 
notre garde à cheval , proche du Colombier-Rouge ; 
j'y arrivai et les repoussai dans la ville. Je fis ce jour-* 



DE BA.SS0MPIERRE. [1628] I27 

là commencer la circonvallation de La Rochelle en 
mon département, qui étoit depuis le moulin de Beau- 
lieu jusques au Fort-Louis, d'où je tirai une ligne 
jusques à un lieu où je desseignois une redoute, au 
devant de Saint-Maurice. Je fus dîner chez M. de 
Metz , au Fort-Louis , avec messieurs de Tours et de 
La Roche-Guyon. 

Le mercredi 5 , je continuai cette ligne commencée ; 
il y eut une forte tempête sur mer. 

Le jeudi 6 , jour des Rois , je fus voirie ravage que 
la tempête de la nuit précédente avoit fait. Elle fit 
échouer le vaisseau de Toiras, nommé le Petit-Orq -, 
elle jeta contre la rive le brûlot de M. le cardinal , 
et un des vaisseaux destinés à boucher le canal de La 
Rochelle à plein ; la digue de notre côté rompit celle 
de Coreilles. 

Le vendredi 7 ,1a tempête jeta une telle quantité de 
pierres dans l'embouchure du Port-Neuf, qu'elle le 
boucha. Je fis travailler à les ôter , et continuai puis- 
samment mes travaux. Fontenay vint demeurer chez 
moi trois ou quatre jours. 

Le samedi 8 , je fis une ligne depuis le fort de La 
Fons jusqu'à celui deBeaulieu. Le soir j'eus une alarme 
au Colombier-Rouge des ennemis qui étoient parus. 
Beauvilliers me vint trouver à Laleu. 

Le dimanche 9, la tempête fut très-grande. J'em- 
menai messieurs de Tours et de Metz.; La Roche- 
Guyon , Toiras et Argencourt dîner chez moi. 

Le lundi 10 , je fus à Estré voir le Roi , et retournai 
par le fort de Beaulieu pour parler à Schomberg. 

Le mardi 1 1 , je fis commencer la redoute de Saint- 
Maurice* 



128 [1628] MÉMOIRES 

Le mercredi 12, je fus tout le jour à visiter mes 
travaux. 

Le jeudi 1 3, je fus à tous mes travaux. La nuit les 
ennemis forcèrent la redoute de la Bory , sur les onze 
heures du soir vers Coreilles, et par mer prirent deux 
pinasses du Roi. J'avois ce jour-là dîné chez M. de 
Schomberg , qui me dit que , la nuit précédente , il 
étoit. entré six vingts bœufs dans La Rochelle; mais 
que l'on ne savoit pas si c'étoit du côté que je gar- 
dois. Je Tassurai que du mien rien n'y étoit passé. 

Le vendredi 14 , je fis ajouter à mes autres travaux 
la construction de la redoute du Colombier-Rouge. Je 
fis sonder le marais de La Fons et doubler toutes mes 
gardes pour empêcher que rien n'entrât dans la ville , 
et me fis fort que les bœufs n'y avoient point passé, 
au moins dans mon quartier. 

Le Roi, qui étoit allé passer quelques jours à Ma- 
rans, où La Roche-Guyon mourut, fut averti par 
M.d'Angoulême, dès le lendemain , que les six vingts 
bœufs furent entrés dans La Rochelle , et lui manda 
qu'ils étoient entrés par mes quartiers ; dont le Roi fut 
fort en colère , et m'envoya le marquis de Grimault 
le samedi i5 de janvier, par lequel il me fit témoi- 
gner le mécontentement qu'il avoit de ma négligence 
et de mon peu de soin. Je fus tellement indigné de 
cette ambassade , que je ne voulus répondre autre 
chose, sinon que j'étois bien d'accord que ces bœufs 
étoient entrés, mais que je ne l'avois su empêcher, 
et verrois Sa Majesté , à laquelle je rendrois compte de 
l'impossibilité de cette affaire ; et que ce seroit quand 
il me commanderoit de l'aller trouver, et non autre- 
ment. 



DE BASSOMPIERRE. [1628] 1 29 

J'envoyai , le dimanche matin , le sieur de L'Isle- 
Rouet trouver le Roi, qui avoit vu comme il n'y avoit 
eu aucune trace de bœufs entrés dans La Rochelle en 
tout mon département ; et le priant, en s'en allant à 
Estré, lui qui étoit chasseur et bon connoisseur, de 
revenir par le chemin où ces bœufs pouvoient être 
entrés, lequel de bonne fortune en vit la piste entre 
Perigny et Estré. Quand il fut arrivé auprès du Roi, 
et qu'il lui eut dit le juste ressentiment que j'avois 
d'être blâmé des fautes des autres, et que, sans m'avoir 
ouï ni avéré le fait, sur la relation de mon ennemi , le 
Roi ne m'eût pas seulement jugé , mais condamné : 
« Comment ! ce lui dit le Roi , le maréchal de Bas- 
sompierre ne nie pas que ces bœufs ne soient entrés 
de son côté, il dit seulement qu'il ne l'a pas su em- 
pêcher. Pourquoi est-il donc là , si ce n'est pour 
empêcher que rien n'entre dans La Rochelle ? » Il lui 
répondit : « Vraiment, Sire, il n'avoit garde de l'em- 
pêcher , puisqu'ils sont entrés du côté de M. d'An- 
goulême et de M. de Schomberg 5 car je puis répondre 
à Votre Majesté qu'il n'en est entré un seul par les 4 
quartiers qu'il garde , et ensuite assurer qu'il en est 
entré six vingts par le quartier de deçà , comme j'offre 
maintenant de montrer si Votre Majesté veut envoyer 
avec moi quelqu'un qui soit chasseur. » Il envoya sur 
cela quérir M. d'Angoulême et M. de Schomberg, à 
qui L'Isle-Rouet maintint que ces bœufs étoient en- 
trés par leurs quartiers ; et, avec un nommé Corsilles, 
que le Roi envoya avec eux , ils montèrent à cheval , 
et il leur montra la piste. Sur ces entrefaites j'étois 
venu au fort de La Fons qui étoit déjà en défense. 
M. du Hallier , Marcheville, La Courbe , don Augustin 
t, 21. g 



l3o [1628] MÉMOIRES 

Fiesque et d'autres étoient avec moi 5 nous vîmes sortir 
vingt- cinq cavaliers armés de la porte de Coigne. 
Je fis prendre cinquante mousquetaires à M. du Hal- 
lier , et huit de mes gardes avec quelques volontaires, 
pour les aller faire rentrer en leur tanière. Il partit 
donc , et moi je le suivis comme les mousquetaires 
sortoient du fort; et, voyant qu'il s'avançoit par trop 
dans la rue du faubourg de La Fons vers les enne- 
mis, je courus à lui pour le faire arrêter; mais comme 
nous y étions , nous rencontrâmes en un détour de 
rue les ennemis à douze pas de nous ; ce qui nous fit 
faire ferme, parce que nous n'étions que dix chevaux 
et ces huit gardes, et qu'ils étoient tous armés de 
toutes pièces. Eux aussi en même temps firent halte , 
et La Courbe leur cria : « Messieurs , il y fait bon , 
vous n'aurez pas toujours deux cordons bleus en si 
belle prise! » Et en même temps un de mes gardes 
tira de sa carabine , et eux , croyant à notre conte- 
nance que nous étions suivis , se retirèrent , et lors 
nous les poursuivîmes voyant leur épouvante, et les 
fîmes jeter dans leur contrescarpe, où ils furent sou- 
tenus de deux cents mousquetaires sortis de la ville, 
qui commencèrent à escarmoucher avec ces cinquante 
hommes sortis du fort , et j'en envoyai encore quérir 
cent; lesquels arrivés, et notre garde à cheval qui 
étoit venue au bruit , comme d'autre côté La Borde 
venu avec trente chevau -légers qui étoient en garde 
devant le fort de Beaulieu, y étant accourus , les en- 
nemis jugèrent que la partie n'étoit pas tenable. Mais 
voyant, en retournant de Coigne, messieurs d'An- 
goulême et de Schomberg, occupés à remarquer l'en- 
trée des bœufs , allèrent à eux ; ce qui les mit en 



DE BASSOMPIERRE. [1628] i3l 

peine; etfmoi, les voyant, j'y vins au galop les soute- 
nir avec la compagnie de Marconnay que je fis suivre. 
Je trouvai M. de Schomberg à la tête, l'épée à la main, 
lui cinquième , et M. d'Angoulême qui alloit et venoit 
avec huit ou dix hommes pour ne laisser pointer des 
canons sur lui , qui ne furent pas marris de mon ar- 
rivée, laquelle fit retirer les ennemis, qui se conten- 
tèrent de nous tirer force canonnades. 

Le lundi 17, on m'amena sept prisonniers qui 
avoient voulu se jeter dans la ville , gens de bonne 
mine, si on leur eût pu ôter l'extrême peur qu'ils 
avoient d'être pendus; mais je les traitai doucement. 
J'allai trouver le Roi , à qui je fis de grandes plaintes, 
et lui certes me satisfit par force paroles d'estime et 
d'affection de ma personne. Quelques espions qu'il 
entretenoit dans la ville, lui donnèrent avis que les 
Rochelois avoient une entreprise sur le Pont-la- 
Pierre qu'ils dévoient cette nuit-là même pé tarder. 
M. le cardinal n'y étoit pas alors ; il étoit allé par mer 
en Brouage, et le vent contraire retardoit son retour. 
Le Roi prit l'alarme bien chaude , et me l'envoya don- 
ner avec la même lettre qu'il avoit reçue , qui conte- 
noit que six cents hommes dévoient sortir par mer 
dans des barques de La Rochelle , et venir en haute 
mer aborder dans les platins d'Ângoulains , mettre 
pied à terre, forcer à coups de pétards le Pont-la- 
Pierre , et puis se rembarquer dans leurs mêmes bar- 
ques et s'en revenir à La Rochelle. Quand j'eus fait 
réflexion sur cette lettre, je jugeai l'avis impertinent, 
et mandai au Roi que six cents hommes dans des 
barques se voient venir dans le canal ; qu'ils ne s'ose- 
roient hasarder à se jeter dans les platins , car ils se- 

9- 



l32 [1628] MÉMOIRES 

voient perdus ; qu'ils ne sauroient se débarquer sans 
être défaits par les régimens de Piémont et de Rain- 
bures , logés à Angoulains , devant le quartier des- 
quels ils dévoient forcément passer ; que quand bien 
ils prendroient sans résistance le Pont-la -Pierre , 
dont le château est bon, bien fossoyé , et qui peut 
être défendu par vingt hommes contre toute la puis- 
sance de La Rochelle s'ils n'amenoient du canon, ils 
ne se pourroient embarquer à cause de la mer, qui 
seroit en une heure retirée des platins, et que par 
conséquent Sa Majesté pouvoit dormir en repos; l'as- 
surant que, si les ennemis l'entreprenoient, j'averti- 
rois , par trois coups de canon tirés du Fort-Louis , de 
leur arrivée , plus d'une heure avant qu'ils se pussent 
débarquer, et que ce seroit une gorge chaude pour le 
régiment de Piémont et de Rambures. Nonobstant 
toutes ces raisons , ceux qui étoient près du Roi 
le conseillèrent de monter à cheval. M. d'Angou- 
lême dit qu'il seroit proche des platins avec trois 
cents chevaux. Marillac supplia le Roi de lui per- 
mettre de garder le Pont-la-Pierre avec deux cents 
hommes , et firent tout ce que l'on eût pu faire 
s'il y eût eu trente mille hommes dans La Rochelle , 
faisant passer la nuit à cheval au Roi , sans raison ni 
sujet. 

Le mardi 18, six grosses barques de La Rochelle 
sortirent la nuit du canal ; les vaisseaux du Roi qui 
étoient en garde quittèrent leur poste ; on nous donna 
une forte alarme , et le Roi fut encore toute la nuit 
sur pied, et moi aussi. 

Le mercredi 19, je fus tout le jour à visiter mes 
travaux, tant du fort de La Fonsque je faisois mettre 



DE 13ASS0MPIERRE. [1628] l33 

en perfection , et des lignes de circonvallation, que de 
la digue et du Port-Neuf. 

J'en fis de même le jeudi 20. 

Le vendredi 21 , je fus prendre congé du Roi, qui 
s'alla remettre des fatigues inutiles que l'on lui faisoit 
prendre à Surgères. J'allai de là voir M. le cardinal , 
qui me mena chez Marillac au fort de Coreilles , et 
l'aprèsrdînée les vaisseaux murés par dedans lui étant 
arrivés , il en fit enfoncer sept devant lui pour aider 
aux deux digues de fermer le canal. Huit galiotes des 
ennemis sortirent de leur port, et vinrent fort avant 
contre les nôtres. Cependant les canonnades de La 
Rochelle faisoient beau bruit, et M. le cardinal me 
fit passer le canal pour aller en mon quartier donner 
ordre de repousser ces galiotes à coups de canon. Ce 
jour même on eut nouvelles que les flottes jointes 
ensemble , française et espagnole , étoient à l'ancre à 
Saint-Martin-de-Ré , commandées par M. de Guise , 
et sous lui don Fadrique de Tolède. Ce jour même la 
redoute de l'île Saint-Martin fut achevée. 

Le samedi 22 , je vins trouver M. le cardinal sur la 
digue de Coreilles , qui attendoit M. de Guise et don 
Fadrique qui y arrivèrent. Il me vint ce jour-là une 
belle galiote que Vassal m'avoit fait faire et équiper, 
dans laquelle , après avoir salué les deux amiraux , 
je m'en revins en mon quartier. 

Le 23, je vins prendre Schomberg en passant, et 
allâmes ensemble dîner chez le garde des sceaux qui 
nous avoit conviés , afin de tenir conseil après dîner 
sur les affaires des Grisons. La nuit précédente les 
Rochelois étoient sortis en basse mer contre l'estacade 
des vaisseaux murés, où ils avoient tâché de mettre 



l34 [1628J MÉMOIRES 

le feu. Ils y tuèrent un brave capitaine de Piémont, 
qui étoit béarnais, nommé Baurs. 

Le lundi 24 , le Roi m'envoya commander de faire 
mettre une compagnie de ehevau-légers en garde pen- 
dant la basse mer-, ce que je fis le même soir , et y 
allai moi-même. Nous cessâmes nos travaux à cause 
du grand froid. Blainville arriva en mon quartier ce 
jour-là, que je logeai. On pensoit faire entrer seize 
bœufs dans La Rochelle, qui furent pris parles gardes 
du Colombier-Rouge , du régiment de Riberac. 

Le mardi iS , le grand froid continua, et nos tra- 
vaux cessèrent. M. de Guise vint loger en mon quar- 
tier. Il y eut alarme dans la basse marée au canal, 
quelques ennemis ayant fait semblant de sortir. J'y 
allai avec mille hommes , Suisses ou Français 5 M. de 
Guise y voulut venir, et , l'alarme cessée, me pria que 
je le menasse jusqu'à mes sentinelles plus avancées: 
ce que je fis si bien, que nous allâmes toucher une 
pièce des ennemis qu'ils ont sur leur port pour cou- 
vrir une machine qui leur fait retenir l'eau de la haute 
mer dans leurs fossés, que l'on nomme le larron. 

Le mercredi 26 , M. de Guise retourna au quartier 
du Roi , si enrhumé qu'il ne pouvoit parler ; et le Roi 
lui ayant demandé d'où lui venoit cela, il lui dit que 
c'étoit l'os d'un gigot de mouton dont je lui avois fait 
tâter la nuit précédente. Cette pièce qui couvroit ce 
larron s'appeloit le gigot de mouton. 

Le jeudi 27 janvier , je passai en galiote à Coreilles 
où M. le cardinal vint, qui me mena chez le Roi. 
Don Fadrique de Tolède eut audience, et le marquis 
Spinola et le marquis de Leganez , son gendre , y arri- 
vèrent. 



DE 13ASS0MPIERRE. [1628J l35 

Le vendredi 28, la gelée continua furieusement. Je 
demeurai en mon quartier avec Blainville. Feuquières 
fut pris par les ennemis, et le lieutenant des gardes 
de M. le cardinal y fut tué , allant reconnoître le pont 
de Salines. 

Le samedi 29 , je passai a Coreilles, et fus à pied au 
quartier du Roi pour visiter le marquis de Spinola 
et celui de Leganez , et dire adieu à don Fadrique qui 
s'en alloit. Je m'en allai visiter aussi le marquis de 
Rambouillet, nouvellement venu d'Espagne, qui s'é- 
toit rompu un bras , à qui j'avois prêté mon logis de 
Estré pour s'y faire guérir. 

Le dimanche 3o , M. de Nîmes vint dîner chez moi. 
Les ennemis firent une sortie par la Porte-Neuve; 
nous les repoussâmes. 

Le lundi 3i , messieurs de Guise et de Nîmes vin- 
rent dîner avec moi , et dirent à Blainville qu'il ne 
poiirroit voir le Roi comme il prétendoit. Je les ra- 
menai à Coreilles , et en passant le canal une volée 
de canon de La Rochelle emporta un des avirons de 
ma galiote. 

Le mardi premier février , je m'en vins à Coreilles , 
où je trouvai le Roi qui m'emmena en son quartier, 
et me lit donner à dîner dans la chambre de M. le 
premier. 

Les marquis Spinola et de Leganez prirent congé 
du Roi. Je leur fus dire adieu. M. le cardinal me ra- 
mena à Coreilles, et je les menai voir sur ma galiote 
ces vaisseaux enfoncés. 

Le mercredi 2, jour de la Chandeleur, je fis mes 
pâques. Le froid continua fort grand. Je posai des 
gardes sur quelques vaisseaux murés et sur le petit 



l36 [1628] MÉMOIRES 

château que Pompeo Targon enfonça au milieu du 
canal , qui subsista toujours. J'allai le soir faire garde 
à cheval sur le canal de basse marée. 

Le jeudi 3, je fus trouver àCoreillesM. le cardinal, 
qui faisoit enfoncer dans le canal les vaisseaux murés. 
Il acheva cette estacade de vaisseaux , et y en employa 
trente et un. 

Le vendredi 4, je passai le canal pour voir M. le 
cardinal. De là nous allâmes, M. de Guise et moi , 
voir M. d'Effiat qui avoit été malade à la mort; puis 
nous revînmes voir le Roi, et de là je m'en revins 
par mer en mon quartier. 

Le samedi 5 , je fis tracer, par Le Plessis-Besançon, 
le fort de Sainte-Marie , puis je m'en allai à La Fons, 
où les ennemis firent une sortie. Le soir j'allai avec 
la garde à cheval en basse marée sur le bord du canal \ 
il y eut tempête au montant de la mer. 

Le dimanche 6, M. de Guise partit, ayant aupara- 
vant été dîner chez moi. Il emmena Blainville, qui 
n'avoit bougé de chez moi depuis son arrivée. Je leur 
prêtai mon carrosse pour les mener à Saumur$ puis 
je fus en chaloupe dans le canal pour voir nos vais- 
seaux enfoncés, que la tempête avoit mis hors de leur 
lieu destiné. 

Le lundi 7', les ennemis sortirent pour prendre en 
leur canal, en basse mer, les débris des vaisseaux que 
la tempête avoit rompus , et nos gens les empêchè- 
rent j il y en eut de tués de part et d'autre. 

Le mardi 8, messieurs d'Angoulême et Schomberg 
eurent brouillerie. Je fus voir le matin le Roi, qui me 
fit apprêter à dîner à la chambre de M. le premier 5 



DE BASSOMPIERRE. [1628] 1 3^ 

puis il tint conseil. M. le cardinal me ramena à la 
digue, d'où j'emmenai M. de La Rochefoucault loger 
chez moi. 

Le mercredi 9, je passai chez le Roi, qui me fit 
traiter comme le jour auparavant. Après dîner Beau- 
truie jeune me brouilla malicieusement avec le Roi, 
qui me maltraita. Je pris congé de lui ce soir-là, parce 
qu'il partait le lendemain pour s'en aller à Paris, ayant 
donné un ample pouvoir à M. le cardinal pour com- 
mander en son absence-, dont nous nous contentâmes. 

Il parti donc le jeudi 10 pour s'en aller à Paris. 

Le vendredi 1 1 , j'allai dîner à Angoulains chez M. le 
cardinal , qui tint conseil de guerre l'après-dînée. On 
eut, ce jour-là, nouvelle de la mort du cardinal de 
Sourdis. 

Le samedi 12 , je fis tracer le fort de Sainte-Marie. 

Le dimanche i3, je fus dîner et au conseil au Pont- 
la-Pierre, et je fis commencer le fort de Sainte- 
Marie. 

Le lundi 14 , je fus tout le jour à visiter tous mes 
différens travaux. ». 

Le mardi i5, comme je voyois travailler au fort de 
Sainte-Marie , j'aperçus quelque vingt chevaux des 
ennemis sortir de la Porte-Neuve et passer le marais 
vers le fort Saint-Esprit. J'accourus à la redoute du 
Colombier-Rouge , où il y avoit de garde douze che- 
vau-légers de la compagnie de La Roque , à qui je fis 
mettre salade en tête , et ordonnai à un brave soldat, 
nommé Rives, qui les commandoit , que, lorsque je 
lui ferois signe du fort Saint-Esprit et que j'irois à la 
charge , qu'il y vînt aussi de son côté ; et je m'en allai 



1 38 t 1 ^ 2 ^] MÉMOIRES 

au galop au fort Saint-Esprit , faisant sortir cinquante 
mousquetaires sur la contrescarpe pour me favoriser. 
J'avois un gentilhomme , deux de mes gardes et un 
capitaine du régiment de Vaubecourt, nommé Mo- 
lères , avec moi. Et comme je sortis du fort pour voir 
leur contenance , j'ôtai mon chapeau pour comman- 
der quelque chose au comte de Riberac qui étoit de 
garde au fort avec une partie de son régiment. Rives 
crut que je lui faisois le signe que je lui avois dit; il 
vint à la charge à toute bride. Comme je vis que l'af- 
faire étoit embarquée , je poussai aussi , moi cinquième , 
de telle sorte , que les ennemis ne soutinrent pas no- 
tre charge , et voulurent repasser le marais ; mais nous 
leur tuâmes deux chevaux, et je pris prisonnier, qui 
se rendit à moi , un jeune gentilhomme , neveu de 
M. de Courtaumer, bien monté et armé, qui faisoit 
la retraite. Il se nommoit Bonneval , que M. le cardi- 
nal m'envoya demander pour tâcher de l'échanger 
avec Feuquières. 

Le mercredi 16, je continuai mes travaux, et eû- 
mes l'alarme , la nuit , de deux barques qui partirent 
de La Rochelle, sur lesquelles les vaisseaux qui 
étoient à l'ancre tirèrent force canonnades ; car les 
vaisseaux ayant demandé à se retirer pour aller hi- 
verner à Brest , ne pouvant tenir durant les tour- 
mentes sur ces basses mers , le commandeur de Va- 
lençai proposa de garder tout l'hiver des vaisseaux 
qui étoient au-dessus de deux cents tonneaux de port , 
qui étoient vingt-deux en nombre , avec lesquels il 
ofîVoit de garder l'embouchure du canal, même contre 
une flotte anglaise si elle venoit : ce qu'il exécuta 
comme il avoit promis , à cause du secours qu'il avoit 



DE IUSSOMPIERRE. [1628] 1 39 

de deux côtés, du peu d'eau qu'il y avoit dans le ca- 
nal , qui faisoit que les grands vaisseaux n'en pou- 
voient approcher , et de la crainte que les autres avoient 
de s'échouer à une des deux rives , où leur ruine étoit 
évidente. 

Le jeudi 17, je fus au conseil chez M. le cardinal ; 
puis je repassai par mes travaux. 

Le vendredi 18, nous fîmes garde sur le bord du ca- 
nal, en basse marée. 

Le samedi 19, les ennemis sortirent vers le fort 
Beaulieu, où j'allai. 

Le dimanche 20 , il y avoit quelques jours que M. le 
cardinal se trouvoit mal , mais ce jour-là il eut la fièvre 
très-fort : je le fus voir. 

Le lundi 21 , les ennemis vinrent pour enlever la 
redoute de La Fons , qui n'étoit encore du tout para- 
chevée; mais ils y trouvèrent de la résistance, et la 
cavalerie vint promptement au secours avec deux 
cents hommes qui sortirent du fort La Fons. 

Le mardi 22, je fus tout le jour occupé à mes tra- 
vaux. 

Le mercredi 23 , j'en fis de même. 

Le jeudi 24, je vins dîner au Pont-la-Pierre, où le 
conseil se tint , d'où M. du Hallier partit pour aller à 
Paris. Je le fus dire à M. de Rambouillet, et vins voir 
Beauvilliers qui se mouroit. 

Le vendredi s5 , le temps fut mauvais, on ne tra- 
vailla point. 

Le samedi 26 , Jean Farine vint tirer un coup de 
pistolet à un Suisse qui levoit des gazons pour la re- 
doute de La Fons. J'étois là auprès avec M. de Toi- 
ras, qui passa pour courre après et d'autres aussi, et 



ï4° [162BJ MÉMOIRES 

moi de même. Nous allâmes jusques à la barrière de 
la porte de Coigne qui étoit fermée , et Jean Farine 
se jeta contre la contrescarpe. Il n'y avoit pas un 
homme sur le rempart pour nous tirer, hormis au 
retour que l'on nous tira cinq canonnades qui faillirent 
à nous tuer. 

Le soir un prisonnier, nommé Saint-Syphorien, se 
sauva de mes prisons. La tempête commença par un 
sud-ouest qui dura toute la nuit. 

Le dimanche 27, la tempête continua, qui fit cesser 
le travail de notre digue. 

Le lundi la pluie extrême fut cause que Ton ne put 
travailler à aucune chose. La nuit une barque de La 
Rochelle sortit malgré nos armées de mer. 

Le mardi 29, je fus dîner chez M. de Schomberg , 
puis j'allai chez M. le cardinal au conseil ; de là j'allai 
visiter M. de Beauvilliers qui tiroit à sa fin. 

Le mercredi, premier jour de mars, j'eus nouvelles 
de sa mort. 

Ce jour-là ma circonvallation fut achevée de fer- 
mer. Je m'en allai le soir promener sur la mer. 

Le jeudi 2, je fus tout le jour occupé à mes ou- 
vrages. 

Le vendredi 3 , je vins dîner à Estré , chez M. de 
Schomberg , qui y étoit venu loger. Nous accordâmes 
Aubeville et Sabran. La Meilleraie se battit contre 
N...... rochelois , et fut blessé. M. de Schomberg et 

moi le fûmes voir en son quartier de Mouil. 

Le samedi 4? je me fis saigner : force gens me vin- 
rent voir. 

Le dimanche 5 , M. le cardinal m'envoya quérir au 
conseil, où nous jugeâmes La Meilleraie à bannisse- 



DE BASSOMPIERKE. [1628] l4ï 

ment et perte de sa charge , pour s'être battu sans 
permission de M. le cardinal ou de moi ; mais ensuite 
M. le cardinal trouva bon quej'écrivisseauRoi en sa 
faveur. 

Le lundi 6 je vins recevoir, au commencement de 
mon département, messieurs d'Angoulême, Schom- 
berg, La Curée, Marillac, Châteauneuf et autres, qui 
me vinrent voir et dîner chez moi. 

Le mardi 7 , jour du carême-prenant , M. de Schom- 
berg nous festina, et moi le soir la compagnie. On 
ne travailla point ce jour-là. 

Le mercredi 8 de mars , jour des Cendres, Toiras 
alla découpler ses chiens courans pour courre un liè- 
vre entre nos lignes et La Rochelle , à la merci des 
canonnades de la ville. Je m'en allai l'en tirer , et me 
fâchai contre lui , qui ne laissa pas de venir souper 
avec moi. 

Le jeudi 9, je fus au conseil chez M. le cardinal. 

Le vendredi 10, M. le cardinal m'écrivit de l'aller 
trouver le lendemain. 

Le samedi 1 1 , je fus trouver M. le cardinal, et il me 
communiqua l'entreprise qu'il avoit faite de pétarder 
La Rochelle par le canal qui y entre et fait le port ; 
me convia d'y venir avec deux mille hommes de pied 
et trois cents chevaux. Je fis, le soir, battre aux 
champs à la sourdine , et marchai droit à Ronsay où 
étoit notre rendez-vous. M. le cardinal arriva peu 
après avec pareil nombre de gens de guerre. Nous 
fîmes notre ordre, prêta soutenir le pétard et donner; 
mais Marillac et les porteurs de pétards , avec cinq 
cents hommes qui dévoient donner devant moi, ne 
se trouvèrent de toute la nuit, qui se passa sans 



l4» [1628] MÉMOIRES 

alarme dans la ville , où on ne sut rien de notre en- 
treprise que le lendemain au soir. Je m'en revins ma- 
lade d'un apostume à la gorge, qui se perça le même 
soir, que l'on croyoit être une peste. 

Nous revînmes de cette belle entreprise , qui fut si 
mal exécutée, le dimanche 12, auquel j'eus une très- 
forte fièvre. M. le cardinal m'envoya M. Citois , son 
médecin , qui demeura auprès de moi. Elle me con- 
tinua encore le lundi i3, auquel, à cinq heures du 
matin, Marillac fit une entreprise pour réparer celle 
du pont de Salines , au fort de Tadon , qui lui réussit 
mal; et ceux qui la tentèrent se retirèrent en désordre 
sur un mot que dit Marillac , qui fut , « tournez -, » au 
lieu de dire : « à droite , » pour se retirer ; de sorte 
qu'il y eut une grande confusion et quarante hommes, 
que tués que blessés. 

Le mardi 14, ma fièvre continua. La Meilleraie me 
vint dire adieu. 

Le mercredi i5, je fus saigné ; force gens me vinrent 
voir. 

Lejeudi 16, je fus encore saigné, et ma fièvre dimi- 
nua par la grande quantité de matière que ce charbon 
jeta. 

Le vendredi 17, ma fièvre me quitta, je me levai. 
Schomberg me vint voir et dîner avec moi. 

Le samedi 18, je demeurai encore à la chambre, de 
peur du froid. 

Le dimanche 19, je pris médecine. M. le cardinal me 
donna au lieu de L'isle-Rouet , qui s'en étoit allé à 
son gouvernement de Conquernau , M. de Tavanhes 
et l'abbé de Beauveau, pour maider à faire la digue 
et à prendre le soin sous moi. 



DE BASSOMPIERRE. [1628] l/j3 

Le lundi 20, M. le cardinal me vint voir, et je 
sortis pour la première fois depuis ma maladie , et 
laccompagnai à tous mes travaux, qu'il fut visiter, et 
les trouva excellens. M. du Hallier revint ce jour-là 
de Paris. 

Le mardi 21, je repris le soin de nos travaux , que 
je trouvai quasi parfaits , et je le fus mener les voir. 

Le mercredi 22 , le mauvais temps fit cesser tous 
nos ouvrages. Une barque entra la nuit dans La Ro- 
chelle malgré deux chaloupes de garde, et deux au- 
tres échouèrent du côté de Coreilles ; Tune desquelles 
commandoit un nommé Sacremore, qui se défendit 
si bien, que , malgré la forte attaque qui lui fut faite 
par Marillac , elle entra encore dans le port dès que 
la marée revint; un nommé David commandoit la 
première entrée : qui portèrent en la ville vingt-deux 
tonneaux de blé. Ce même jour mon neveu de Bas- 
sompierre arriva au siège de La Rochelle. 

Le jeudi 23 , je fis faire une batterie sur le bord de 
la mer de quatre canons, entre le Port-Neuf et la di- 
gue, qui fut achevée le vendredi. 

Le samedi 25, je fis mes pâques. L'aîné Rothelin, qui 
avoitla lieutenance de l'artillerie par la mort de son 
frère , arriva en mon quartier. 

Le dimanche 26 , Marillac me vint trouver pour se 
raccommoder avec moi. 

Je m'étois fâché contre lui quelques jours aupara- 
vant. Il dîna avec moi et Fontenay-Mareuil ; et 
M. le cardinal de La Valette revint ce jour -là à 
Estré. 

Le lundi 27, la tempête vint d'un vent de sud-est: 
nous ne pûmes travailler. 



1 44 [1628] MÉMOIRES 

Le mardi 28, je fus voir à Perigny M. de Schom- 
berg malade , puis à Estré M. le cardinal de La 
Valette. Le mauvais temps fit cesser tous nos tra- 
vaux. 

Le mercredi 29 , un tambour de La Rochelle me 
vint trouver pour me parler de quelques prisonniers -, 
par lequel j'eus avis des nécessités qui commençoient 
à devenir grandes à La Rochelle , de leur attente du 
secours anglais , de la créance qu'il forceroit la digue 
et mettroit des vivres dans leur ville , ce que man- 
quant ils se rendroient au Roi , comme aussi des 
nouvelles qu'ils avoient de M. de Rohan , dont je 
donnai avis à M. le cardinal. 

Le jeudi 3o , M. le cardinal de La Valette et M. de 
Schomberg me vinrent voir , dînèrent avec moi et 
visitèrent mes travaux , batteries et digues. 

Le vendredi 3i , je m'occupai à les continuer. 

Le samedi , premier jour d'avril , j'allai dîner chez 
M. le cardinal , puis tenir conseil , où il fut résolu que 
M. de Schomberg s'en iroit en Limousin pour empê- 
cher que rien ne s'y remuât. 

Le dimanche , lundi et mardi , je fis perfectionner 
toute la circonvallation , qui étoit très-belle, et en 
creuser les fossés davantage. Un coup de canon de la 
tour de Saint-Barthélémy donna entre les jambes de 
mon cheval sans me faire mal. Je fus cette semaine 
sujet à étrecanonné -, car , le mercredi 5, un autre coup 
de canon me couvrit de terre à La Fons , et tua trois 
soldats à qui je parlois. 

Le jeudi 6, le tambour de La'Rochelle me vint 
trouver , et m'apporta force lettres de ceux de La Ro- 
chelle avec qui j'étois en intelligence. Je passai le ca- 



DE BASSOMPIERRE. [1628] i^5 

nal avec M. de Châteauneuf qui étoit venu dîner avec 
moi, et les portai à M. le cardinal. 

Le vendredi 7 , sur la réponse que le Roi m'avoit 
faite en faveur de M. de La Meilleraie , et de ce qu'il 
avoit écrit à M. le cardinal , il revint à l'armée 
faire sa charge. 

Il y eut tempête sur mer par un sud- ouest. 

Le samedi 8 , M. le cardinal vint dîner chez moi 
avec M. le cardinal de La Valette et plusieurs autres. 
Je lui fis voir le projet des machines que Le Plessis 
avoit inventées , qu'il trouva fort à son gré , et me 
commanda d'y faire travailler. Je fis mettre quatre ca- 
nons au fort du Saint-Esprit. 

Le dimanche 9 on ne travailla point , ni le lundi 
aussi , pour le mauvais temps. 

Le mardi 11, M. le cardinal nous envoya quérir 
pour dîner avec lui et tenir le conseil , auquel Le Cou- 
dray-Montpensier fut suspendu de sa charge de capi- 
taine des chevau-légers. L'après-dînée , comme j'étois 
au fort de La Fons, quelque cavalerie des ennemis 
sortit au Champ-de-Mars : ainsi appeloit-on une vallée 
entre le fort et la ville, où les canonnades de l'un et 
de l'autre ne pouvoient offenser, et où tous les jours 
il y avoit quelque petite escarmouche. Celle-là ne le 
fut pas ; car , les ayant repoussés avec ma garde à 
cheval , ils sortirent deux cents hommes de pied de 
la ville \ j'en fis sortir autant, et mandai à M. de La 
Meilleraie qu'il fît avancer cinquante mousquetaires 
sur le haut , à notre main gauche ; mais les ennemis 
sortirent encore deux cents hommes sur lui , et lui 
ayant tué à ses pieds celui qui menoit ces cinquante 
soldats qui avoient tiré toute leur poudre , ils se re- 
t. 21. ÏO 



l/[G [1628] MÉMOIRES 

tirèrent bien vite et laissèrent leur mestre de camp 
Sur quoi je poussai avec quinze chevaux de mes gar- 
des, l'épée à la main , droit à lui , pendant que M. du 
Rallier, par le faubourg , et Villemontée, cornette 
des chevau-légers de Monsieur, avec vingt maîtres , 
par le Champ-de-Mars , firent pareille charge-, et re- 
tirâmes M. de La Meilleraie, qui, sans cela, alloit 
être pris. Je fis venir deux cents hommes du fort 
Sainte-Marie , la compagnie de cavalerie de Marcon- 
nay et autres deux cents hommes du fort de La Fons, 
avec quoi nous fûmes , jusques à la nuit , aux mains 
avec les Roch-elois , favorisés de leurs courtines et 
contrescarpes, qui enfin nous sépara, avec perte de 
trente hommes au moins , d'un côté et d'autre. 

Le mercredi 12 , jour de ma nativité , comme aussi 
les suivans , jeudi et vendredi, furent employés à nos 
occupations ordinaires. 

Le samedi i5, je fus voir M. de Montbazon , ar- 
rivé à Estré, que je ramenai, par Saint-Regratien , 
voir M. le comte d'Alais malade , et coucher en mon 
quartier. Ce jour nous bouchâmes les canaux des 
fontaines allant à La Rochelle. 

Le dimanche 16 , je fus dîner à Estré chez M. le 
cardinal , qui m'emmena avec lui à Surgères au devant 
du Roi qui revenoit de Paris en son armée. 

Le lundi 17 , le Roi arriva à Surgères, et le mardi 
je m'en revins à Laleu. 

Le mercredi 19 , je fis la nuit mettre le feu aux deux 
moulins à vent qui étoient devant la porte de Coigne. 

Le jeudi saint, le vendredi et le samedi , comme 
aussi le dimanche de Pâques, auquel je fis mes pâ- 
ques „ il ne se passa rien d'extraordinaire. 



DE MSSOMPIERRE. [1628] I^J 

Le hindi 24 , je fus dîner avec M. le cardinal , puis 
avec lui au devant du Roi , qui arriva à Estré. Le soir 
nous fîmes salve dans tous les quartiers pour réjouis- 
sance de son arrivée, et finies tirer force canonnades, 
tant sur mer que sur terre. 

Le mardi 25 , tous les nouveaux venus de Paris me 
vinrent voir et dîner avec moi , admirant les tra- 
vaux. On fit sommer les Rochelois par un héraut 
qu'ils ne voulurent ouïr. Je fis tirer la nuit dans la 
ville des halles à feu, qui le mirent en deux endroits, 
avec grande rumeur par la ville. 

Le mercredi 26, le Roi m'envoya commander que 
je le vinsse trouver à Coreilles avec ma galiote, qui 
étoit la plus belle et la mieux équipée qu'il étoit pos- 
sible. Il se mit dessus pour voir les deux digues , puis 
vint à son armée de mer, de laquelle il fut salué de 
quantité de canonnades. Il monta dans le vaisseau 
amiral, puis s'en revint par les platins d'Angoulains à 
Estré 011 je dînai. 

Le jeudi 27 , je fis parachever de couper les tuyaux 
des fontaines. 

Le vendredi 28, je fus dîner chez M. le cardinal, 
puis au conseil chez le Roi , où il fut traité des moyens 
de résister à la flotte anglaise , dont on avoit des nou- 
velles de la venue. 

Le samedi 29, le Roi m'envoya donner avis, qu'il 
me manda pour certain , que les Rochelois dévoient 
la nuit prochaine faire un effort sur le fort de La 
Fons , dont je me moquai. Je ne laissai pas d'y aller 
passer la nuit, sans y renforcer les gardes. 

Le 3o , je fis commencer une grande batterie sur 
la pointe de Chef-de-Bois que je fis fermer et fortifier. 

10. 



î48 [1628] MÉMOIRES 

Le lundi , premier jour du mois de mai , le Roi vint 
visiter mes quartiers, mes forts et mes lignes, dont il 
fut fort satisfait. 

Le mardi, je fis continuer la batterie de Chef- 
de-Bois. Le soir il y eut alarme à La Fons , où je passai 
toute la nuit. 

Le mercredi 3, force gens me vinrent voir. La nuit 
il y eut une fausse alarme de l'arrivée de la flotte 
anglaise , qui devoit faire descente au Plomb 5 ce qui 
me tint encore achevai toute la nuit. 

Le jeudi 4? il y eut un fort mauvais temps. 

Le vendredi 5 , je fus dîner chez M. de Schomberg , 
et puis nous allâmes ensemble au conseil. 

Le samedi 6 , M. le cardinal de La Valette , Mont- 
bazon et autres , vinrent dîner chez moi. Je les ra- 
menai dans ma galiote à Coreilles, où M. le cardinal 
et Schomberg arrivèrent, que je ramenai à Chef- 
de-Bois et au Port-Neuf. 

Le dimanche 7 , le père Joseph vint loger en mon 
quartier , avec quelques ingénieurs qu'il amena pour 
entreprendre quelque chose de nouveau aux canaux 
des fontaines de La Rochelle : je le laissai faire. Ce 
jour fut très-mauvais , et gâta quelque chose à mes 
travaux que je fis raccommoder. 

Le lendemain, lundi 8, Saint-Chaumont me vint 
voir et dîner chez moi. 

Le mardi 9 , je fis mettre douze canons à la batterie 
de Chef-de-Bois , et les munitions nécessaires. 

Le mercredi 10, je fus dîner chez M. le cardinal , 
et puis je repassai par tous mes travaux, auxquels je 
mis l'ordre nécessaire au cas de l'arrivée de la flotte , 
dont nous avions eu nouvelle certaine du partement, 



DE BASSOMI'IERllE. [l6'.i8] 1 4f> 

Le jeudi 1 1 , M. de Mallezais , nouvel archevêque 
de Bordeaux, et plusieurs autres, étant venus dîner 
chez moi, je les menai après à la batterie de Chef- 
de-Bois sur le midi 5 auquel temps la flotte anglaise 
parut aux Baleines , qui ayant été aperçue par une 
sentinelle qu'à cet effet on avoit posée sur le clocher 
d'Ars en l'île de Ré , Toiras , en ayant eu avis , en- 
voya, en toute diligence, faire le signal dontj'étois 
convenu avec lui , sur fort de La Prée , qui étoit de 
trois coups de canon et d'une épaisse fumée. Je l'aper- 
çus , en même instant, de la batterie de Chef-de-Bois 
où j'étois avec ces messieurs , et fis faire aussile signal 
pour avertir nos armées de terre et de mer , qui étoit 
de trois coups de canon de ladite batterie , et en en- 
voyai donner avis à M. le cardinal , qui s'étoit venu 
loger de mon côté, en un château nommé La Saussaye, 
à demi-lieue de La Fons. Alors notre armée navale , 
commandée par le commandeur de Valençai, se mit 
sur ses voiles , s'avançant vers la porte de Saint-Blan- 
ceau. Sur les deux heures, l'avant-garde anglaise parut 
vers Saint-Martin-de-Ré. Le Roi en fut aussitôt averti 
par M. le cardinal , qui vint à Coreilles avec lui pour 
voir venir l'armée navale des ennemis. M. le cardinal 
alla loger àEs.tré , afin de pourvoira ce côté-là. Toute 
la flotte, .qui marchoit en trois ordres, étoit compo- 
sée de cinquante-deux vaisseaux : savoir , de quatre 
grandes roberges du Roi, et autres vaisseaux de cinq 
cents tonneaux de port , et quarante-un petits vais- 
seaux de cent tonneaux en bas , brûlots et vaisseaux 
chargés des vivres , à ce que nous pouvions conjec- 
turer : ce qui nous donna une entière assurance qu'ils 
ne pourroient faire aucun effet, et que notre flotte 



l5o [l6'28] MÉMOIRES 

étoit sans comparaison plus forte que la leur, parce 
que les roberges ni autres grands vaisseaux ne trou-, 
voient pas assez d'eau pour entrer dans le canal. Sur 
les sept heures du soir, la flotte anglaise s'approcha 
pour rader à Chef-de-Bois-, mais pour les empêcher 
je fis tirer de la batterie quelque cinquante coups de 
canon sur les vaisseaux de l'avant-garde, dont trois 
coups portèrent dans le corps des vaisseaux et tuèrent 
quelques hommes, etles autres dans les voiles, ce qui 
leur fit prendre au large vers le pertuis d'Antioche , 
vis-à-vis le canal de La Rochelle , où ils se mirent à, 
l'ancre. 

L'armée navale du Roi prit son camp dans le canal , 
entre les deux pointes , et on garnit l'estacade des 
vaisseaux enfoncés du régiment de Chastellier-Bar- 
lot de mon côté , et de celui d'Estissac du côté de 
Coreilles, et on mit aussi entre la villeet la digue 
trente-six galiotes, sur lesquelles on mit, outre l'or- 
dinaire, vingt hommes sur chacune, pour empêcher 
les sorties que ceux de la ville pourroient faire dans 
le canal. Je fus la nuit visiter notre armée navale, 
que je trouvai en très-bon ordre, et bien animée au 
combat. 

Le vendredi , 12 de mai , le Roi qui étoit à Sur- 
gères , arriva de bonne heure au bruit de la^enue des 
Anglais, lesquels demeurèrent à l'ancre. Je fus trou- 
ver M. le cardinal dans le canal, qui visitoit les es- 
tacades. La tourmente commença l'après-dînée, qui 
fut bien violente. Je fus la nuit visiter mes forts et 
ma batterie de Chef-de-Bois. 

Le samedi i3 , je fus faire rembarquer nos gens, que 
la tempête et les vaisseaux échoués avoient tirés de 



DK BASSOMl'JEllRK. [l()!i8] 10 t 

lestacade. M. le cardinal m'envoya M. de Bordeaux 
qui dîna avec moi. Tous ces jours que les ennemis 
lurent devant nous en mer , je fus fort alerte , visi- 
tant continuellement mes lignes , mes forts , la digue, 
les batteries et les estacades. % 

Le dimanche i4, je fus occupé à me pourvoir de 
tout ce qui étoit nécessaire pour le combat , pource 
que les vaisseaux du Roi étoient résolus , si l'armée 
anglaise les venoit attaquer , de s'agraffer chacun au 
sien et puis se venir échouer sur ma rive; et lors 
j'eusse fait mon devoir à sauter dans les vaisseaux 
des ennemis et les. crever à coups de canon. Je fis tirer 
la nuit pour donner avis aux chaloupes , qui étoient 
en garde entre la digue et la ville , d'une chaloupe 
ennemie qui s'étoit insensiblement glissée parmi notre 
armée de mer et étoit passée; mais elle entra dans 
la ville malgré eux. Je fus toute la nuit à visiter nos 
gardes. 

Le lundi i5, le Roi m'envoya quérir par Nogent. 
Je fus au conseil , et de là diner chez M. le cardinal. 
A mon retour je fus en alarme des Anglais qui appa- 
reillèrent-, ce qui m'obligea de faire venir sur notre 
rive les Suisses et le régiment de Vaubecourt. M. le 
cardinal passa de mon côté , lequel je ramenai au sien , 
parce que la tempête empêcha les Anglais de pouvoir 
rien entreprendre. 

Le mardi 16, la tempête continua. Les Anglais en- 
voyèrent un brûlot à notre armée de mer, lequel des 
chaloupes firent tourner à notre batterie de Chef- 
de-Bois : cela me mit en quelque alarme , et envoyai 
mettre en bataille les troupes sur le bord du canal , 
puis je passai à Coreilles trouver M. le cardinal, qui 



î5l [1628] MÉMOIRES 

m'envoya quérir. A mon retour je trouvai les mous- 
quetaires du Roi , qu il m'envoya pour mettre sur nos 
vaisseaux ; puis , peu après , Sa Majesté s'en vint loger 
chez moi. Je la fus recevoir à la redoute Sainte-Anne, lui 
donnai à souper, e,t lui fis apprêter un bon lit 5 puis 
je m'en allai à la visite de nos vaisseaux et de notre 
rade. Je ne trouvai à mon retour aucun lieu pour me 
reposer , que dedans mon carrosse. 

Le mercredi 17 , le Roi dîna chez moi. Il alla puis 
après à Chef-de-Bois considérer l'armée anglaise , 
et de là à la chasse. Les ennemis nous envoyèrent 
la nuit des artifices à feu qui se perdirent avant 
que de venir à nous. Cela ne laissa pas de me don- 
ner l'alarme, et de me faire' passer la nuit à Chef- 
de-Rois. 

Le jeudi 18 , le Roi dîna et tint le conseil chez moi, 
puis vint à Chef-de-Bois, et de là s'en retourna en 
son quartier d'Estré. Je le fus conduire jusques à La 
Fous , d'où nous aperçûmes les Anglais appareiller : 
ce qui me fit retourner en diligence , avec M. de 
Grammont, à Chef-de-Bois, d'où nous vîmes des ro- 
berges et grands vaisseaux venir jusqu'à la portée du 
canon de Chef-de-Bois ., tirer tout leur canon dans 
notre flotte , et puis s'en retournèrent , et retirèrent 
tout-à-fait. Nous les conduisîmes de vue tant que 
nous pûmes , puis retournâmes faire bonne chère , sans 
crainte des ennemis , et avec bonne espérance de la 
prompte reddition de La R.ochelle. 

Le vendredi 19, M. de Grammont et moi allâmes trou- 
ver le Roi, qui, délivré de la flotte anglaise, alla passer 
son temps à Surgères. Béthune s'en vint loger chez moi. 

Le samedi et dimanche suivans, je fis raccommoder 



DE BASSOMPIERRE. [1628] l53 

mes travaux , que la tempête avoit gâtés ou éboulés : 
force gens me vinrent voir. 

Le lundi , M. le cardinal s'en alla en Brouage : celui 
de La Valette vint loger chez moi. 

Le mardi 23 , M. le garde des sceaux , M. de 
Schomberg et force autres du conseil, vinrent voir mes 
quartiers et dîner chez moi. 

Le jeudi a5 , vingt-deux vaisseaux hollandais , 
marchands , parurent vers Saint-Martin-de-Ré , qui 
nous firent soupçonner que c'étaient les Anglais qui 
revenoient à nous. 

Le vendredi 26, les Rochelois mirent leurs bou- 
ches inutiles hors de leur ville : je les rechassai dedans. 
Marillac vint dîner chez moi , et M. le cardinal de La 
Valette y vint coucher. 

Le samedi 27 , il s'en retourna. 

Le dimanche 28, le Roi revint de Surgères, et 
M. le cardinal de Brouage. Saint-Chaumont vint dîner 
à mon quartier. 

Le lundi 29 , quelques Rochelois , qui tâchoient de 
sortir, furent pris. Je fus au conseil chez le Roi. 

Le mardi 3o, M. le cardinal de La Valette, mes- 
sieurs de Luxembourg, de Lude, de Liancourt et 
d'autres, vinrent dîner chez moi. 

Le mercredi , dernier de mai , le tambour de la 
ville me vint trouver, qui me fit savoir la nécessité 
des ennemis, qui balançoient de se rendre. Sessy, qui 
étoit dans la ville , fît dire à Grançay , lieutenant des 
chevau-légers du prince de Marsillac , que l'on pour- 
roit traiter si je voulois envoyer quelqu'un à cet effet 
parler aux Rochelois. Je commandai audit Grançay 
d'y aller de ma part. 



i54 [1628] MÉMOIRES 

Le jeudi , premier jour de juin , Grançay alla à La 
Rochelle et moi à Estré en donner avis au Roi et à 
M. le cardinal , qui le trouvèrent très-bon. Les Ro- 
chelois élurent pour commissaires La Vigerie , Tou- 
pet, Alère et Sessigny, qui les renvoyèrent quérir l'a- 
près-dînée , et entrèrent bien avant en conférence. 
Je dis le soir la réponse à Grançay pour leur porter. 

Le vendredi 2, les Rochelois reçurent une lettre 
du roi d'Angleterre , par laquelle il leur promettoit de 
hasarder ses trois royaumes pour leur salut, et que 
dans peu de jours il enverroit une telle flotte qu'ils 
en seroient pleinement secourus : ce qui les anima , 
et fit résoudre le peuple à souffrir toutes extrémités 
plutôt que de se rendre ; ce qu'ils me firent savoir par 
Grançay, et m'envoyèrent copie de la lettre. 

Le samedi 3 , je fus prendre congé du Roi qui s'en 
alloit à Talmont. Je dînai chez M. le cardinal , et fus 
visiter Schomberg malade. 

Le dimanche 4 ? M. de Mirabel, ambassadeur d'Es- 
pagne, et don Lorenzo Ramirès de Prado, du conseil 
des Indes , vinrent dîner chez moi. Je les menai voir 
tous nos forts , lignes , digues , ports et batteries. 

Le lundi 5 , messieurs de Humières , de La Vr^J* 
lerie et Hardier vinrent dîner avec moi. 

Le mardi 6 , messieurs d'Harbaut d'Acaire , Le 
Chastellet et Targon, vinrent dîner chez moi, et de là 
furent menés en l'île de Ré par ma galiote. 

Le mercredi 7 , j'allai à Estré pour voir M. le car- 
dinal, mais je ne le pus voir. Fontenay, Rambures et 
plusieurs autres, revinrent avecmoi, et demeurèrent 
quelques jours en mon quartier. 

Le jeudi 8, j'eus plusieurs tambours de La Rochelle, 



DE BASS0MP1EBKE. [1628] l55 

qui m'en dirent des nouvelles. Je fis sortir, à la re- 
commandation de ceux de notre intelligence, une fille 
nommé Gabrielle , qui m'en apporta beaucoup d'eux. 

Le vendredi 9, je fus à Dampierre dire adieu à 
Grammont, puis à Estré voir M. le cardinal; de là 
Schomberg revint passer le canal avec moi pour voir 
les machines du Plessis Besançon , qui étaient sur le 
bord de la mer. 

Le samedi 10, l'ambassadeur de Mantoue, nommé 
le comte de Canosse , fut amené dîner chez moi par 
M. de Saint-Chaumont. 

Le dimanche n , jour de la Pentecôte, je fis mes 
pâques , et le lendemain l'ambassadeur d'Espagne et 
don Lorenzo Ramirès de Prado vinrent dîner chez 
moi. Don Augustin Fiesque les accompagna puis après 
en Ré dans ma galiote , et le lendemain ils passèrent 
et vinrent dîner chez moi. 

Le mercredi 14, je fus au conseil chez le Roi , où il 
fut agité si Rothelin, lieutenant de l'artillerie, auroit 
séance, le grand-maître ne faisant point la charge. Il 
fut jugé qu'en l'absence du grand-maître il y pour- 
roit entrer et se tenir debout derrière nous pour re- 
cevoir les ordres, et que, quand le grand-maître 
seroit à l'armée, il n'y auroit aucune entrée. 

Le jeudi i5, Marillac vint dîner chez moi. J'eus un 
tambour de La Rochelle qui m'apprit leurs nécessités. 

Le vendredi 16, messieurs de Bordeaux, Brezé , 
Belin , Villandry et autres , me vinrent voir et dîner 
chez moi pour voir mettre les machines du Plessis en 
mer -, ce qu'il lit beau voir. 

Le samedi 17 , je fus voir de bon matin M. le car- 
dinal à La Saussaye, qui se vint embarquer au Plomb 



l56 [1628] MÉMOIRES 

pour aller en Brouage. On posa neuf machines de 
du Plessis Besançon. 

Le dimanche 18 , le comte de Fiesque et Piles 
arrivèrent. Fontenay vint loger chez moi. 

Le lundi 19, le Roi fut dîner à Brouage , où M. le 
cardinal le reçut superbement. Il vint un bruit de Ré 
de la venue des Anglais. 

Le mardi 20, LeHallier revint de Brouage qui nous 
Iota. 

Le mercredi 21 , M. le cardinal revint à La Saus- 
saye , et vint le lendemain , jour de la Fête-Dieu, en 
mon quartier. Je le fus ramener jusqu'à la redoute de 
Sainte- Anne, où il entra, et la trouva très-belle. Il 
me pria lors de fournir pour la digue le plus de char- 
rettes que je pourrois. Je lui dis qu'il n'y en avoit que 
cinquante dans le parc sur l'état du Roi , et que je lui 
en avois déjà donné trente- sept 5 que je lui en don- 
nerois encore une douzaine , n'en réservant qu'une 
pour les nécessités du parc ; dont il me remercia fort. 

Le vendredi 23 , Saint-Chaumont et d'autres vin - 
rent dîner chez moi. Je fus ensuite sur la mer visiter 
les machines du Plessis. Le soir M. le cardinal en- 
voya une ordonnance à Rothelin, par laquelle il lui 
commandoit de prendre douze charrettes du parc de 
l'artillerie du quartier du Roi et huit du mien pour 
aller quérir des munitions de guerre à Saumur. Rothe- 
lin m'envoya son ordonnance par un nommé Beau- 
regard , auquel je dis qu'il n'y avoit point de char- 
rettes au parc pour envoyer à Saumur -, lequel Beau- 
regard vint dire à M. le cardinal que je n'avois point 
voulu faire donner de charrettes. Lors M. le cardinal, 
qui ne se ressouvenoit plus de me les avoir fait toutes 



DE BASSOMPIERKE. [1628] 1 57 

donner pour la digue $ se mit en grande colère , et 
m'envoya, le lendemain samedi 24, son capitaine des 
gardes Beauplain , avec une lettre fort piquante. Je le 
fus trouver à La Sâussaye, où il y eut encore de grosses 
paroles, et je dis mes raisons 5 puis nous tombâmes 
d'accord , et je demeurai à dîner chez lui, et Schom- 
berg aussi ; puis je revins en mon quartier. 

Le dimanche 25, un matelot nous apporta des nou- 
velles certaines d'un nouvel apprêt des Anglais pour 
venir secourir La Rochelle. Je fus voir le comte de 
Riberac à Lagor , qui se mouroit. 

Le lundi 26 , messieurs le cardinal , d'Eftiat , Bor- 
deaux, Châleauneuf et Marillac , vinrent dîner chez 
moi; puis nous montâmes sur ma galiote, et allâmes 
visiter en mer les machines du Plessis. De là il alla 
voir les navires et monta sur l'amiral , où Valençai et 
le commandeur des Gouttes eurent querelle. M. le 
cardinal gourmanda fort le premier ; nous les accor- 
dâmes. Je fis la nuit couper les blés qui étoient entre 
nos lignes et la ville devers la porte de Coigne , où 
nous ne perdîmes qu'un soldat. 

Le mardi 27 , messieurs de Bordeaux , Marillac et 
Brezé , vinrent dîner avec moi. 

Le mercredi 28 , je fus trouver M. le cardinal à La 
Sâussaye , où nous tînmes conseil de guerre. 

Le jeudi 29, La Fitte fut parler à Toupet à la porte 
de Coigne. Je fus sur mer faire poser une machine du 
Plessis. Le tambour de La Rochelle me vint apporter 
des nouvelles de la ville. 

Le vendredi 3o , je fus dîner chez le marquis 
d'Effiat , puis nous allâmes ensemble au conseil chez 
le Roi. 



1 58 [rôaftl MÉMOIRES 

Le samedi, premier jour de juillet, je me résolus 
de faire fortifier toute la rive , où il y a descente , 
depuis Chef-de-Bois jusqu'au Plomb , et l'allai recon- 
noître. La Fitte retourna parler à Toupet-, et ceux qui 
étoient en garde dans la redoute de Sainte-Marguerite, 
proche de La Fons, tuèrent deux Anglais et 'prirent 
trois prisonniers en une escalade que les ennemis 
voulurent faire pour les surprendre. Le soir un 
homme à cheval sortit de La Rochelle, que je menai 
parler à M. le cardinal comme il me demanda, lequel 
il fit puis après rentrer dans la ville. 

Le dimanche 2 , Saint-Chaumont fut fait maréchal 
de camp de l'armée du Roi. Je fis ôter les canons du 
fort de La Fons et ceux du fort Saint-Esprit pour les 
porter à Chef-de-Bois. 

Le lundi 3 , je fis faire montre générale en mon 
armée. Le Roi en fit de même en celle qui étoit du 
côté de Coreilles. Je fus de là au quartier du Roi, 
qui dormoit lors. J'allai dire à M. de Châteauneuf 
adieu. 

Le mardi 4, je fis commencer le retranchement de 
la rive de Chef-de-Bois. Je fus de là chez le R.oi, et 
la nuit je fis achever de couper les blés des ennemis 
entre les lignes. 

Le mercredi 5, M. de Bordeaux me vint voir. 
Nous fûmes remettre la machine qui s'étoit égarée le 
jour auparavant. 

Le jeudi 6, M. le cardinal, qui avoit logé deux 
jours à Estré , se fit porter malade à La Saussaye. Je 
fis continuer les retranchemens de la rive. 

Le vendredi 7 , M. de Bayonne vint dîner chez moi. 
Le tambour de La Rochelle me vint parler. Je fus 



DE BA.SSOMPIERRE. [ 1G28] I 5() 

mettre des machines en mer, où un coup de canon 
donna si près de ma chaloupe qu'elle en fut presque 
remplie d'eau. 

Le samedi 8 , on avança le retranchement de la rive. 
On fit commencer une très-belle contrescarpe et un 
chemin couvert au fort de La Fons. On redressa la 
machine qui s'étoit penchée en la mettant le jour 
précédent. 

Le dimanche 9, je fus voir M. le cardinal malade à 
La Saussaye. De là j'allai voir le Roi ; puis je fus re- 
connoître la descente de Coude-Vache pour l'empê- 
cher aux Anglais. 

Le lundi 10, messieurs de Bordeaux et d'Aix me 
vinrent voir et dîner avec moi ; nous allâmes ensem- 
ble à La Saussaye , où étoit M. le cardinal malade. 

Le mardi 11 , M. de Castille vint dîner avec moi. 
Je le menai sur la mer. Je fis commencer le fort de 
la digue , et fus voir Marillac malade au fort de 
Coreilles. 

Le mercredi 12, je m'occupai tout le jour à mes 
travaux , comme aussi le jeudi i3 , et fus ensuite chez 
M. de Schomberg malade , où le conseil se tint. 

Le vendredi 14, je fus aussi à mes travaux, puis 
consoler le jeune comte de Riberac de la mort de son 
père. 

Le samedi i5 , je continuai mes travaux. 

Le dimanche 16, je fus voir M. Je cardinal à La 
Saussaye. 

Le lundi 17, M. le président Le Coigneux vint dîner 
chez moi. Il étoit venu trouver le Roi de la part de 
Monsieur, son frère, lequel, étant parti mal satisfait du 
siège de La Rochelle , parce que le Roi y étant venu 



iGo [1628] MÉMOIRES 

il n'y avoit plus le même emploi qu'il y souloit avoir, 
qu'étant logé à Dampierre par le conseil des siens , 
qui regardoient plus à leur commodité qu'à l'intérêt 
de leur maître , il n'avoit plus aucune fonction à l'ar- 
mée , il s'en retourna à Paris, et, y faisant le mal con- 
tent , avoit dit à la Reine sa mère , qui lui rendoit 
compte de ce qu'elle avoit traité pour son mariage 
avec la fille de Florence à sa prière , qu'il n'avoit plus 
aucun dessein de se marier. Puis ensuite, à quelques 
jours de là , M. de Brèves ayant mis en avant une 
proposition de mariage entre lui et la princesse Marie, 
fille du nouveau duc de Mantoue , dès que la Reine 
montra de n'agréer ce parti , parce qu'elle avoit inté- 
rêt à celui de Florence, plusieurs personnes, pour 
lui faire dépit , tâchèrent d'y embarquer Monsieur ; 
et, devant elle-même, lorsqu'ils étoientl'un et l'autre 
près d'elle au cercle , faisoient des pratiques pour les 
faire parler. Madame de Verderonne , tante de Puy- 
laurens , affectionnée à madame de Longueville , 
madame deMoret et mademoiselle de Vitry, montrè- 
rent si avant de piquer la Reine par cet embarque- 
ment , qu'elle écrivit à M. de Mantoue pour faire ve- 
nir sa fille près de lui -, et il avoit lors tellement besoin 
des bonnes grâces de la Reine pour s'installer en son 
nouvel Etat, qu'il fit à l'heure même venir quérir sa 
fille , dont Monsieur fut piqué , et envoya M. Le Coi- 
gneux près du Roi pour le supplier de la faire arrêter 
en France-, ce qu'il obtint par le moyen de M. le 
cardinal , dont la Reine-mère fut fort touchée. 

Le mardi 18, je m'occupai à l'ordinaire à mes tra- 
vaux. 

Le mercredi 19, la compagnie nouvelle, ajoutée 



DE ÎÙSSOMPIERRE. [1628] l6i 

au régiment de la garde suisse en faveur du colonel 
Salis , arriva , et le Roi la voulut voir. Je fus pour cet 
effet à Estré , après avoir été passer chez M. le cardi- 
nal , qui , revenu en santé , vint trouver ce jour-là le 
Roi. 

Le jeudi 20, M. le cardinal vint dîner chez moi , 
vit en passant mes lignes et mes forts, qu'il trouva 
très-beaux. Il passa de là à Chef-de-Bois , vit la bat- 
terie et les retranchemens de la rive, puis vint au Port- 
Neuf et à la digue -, de là il alla sur mer et à la flotte. 

Le vendredi 21 , je fus chez le garde des sceaux, 
puis au conseil chez le Roi. 

Le samedi 22 , je fis travailler au fort de la digue 
et fermer la batterie de Chef-de-Bois. 

Le dimanche 23 , le président Daphis , deiix con- 
seillers de Bordeaux , messieurs de Rouannois et de 
Cursol dînèrent chez moi. M. de Grammont y vint 
coucher. 

Le lundi 24 , je menai M. de Grammont par tous 
mes travaux , de là en mer voir Valençai. Je le con- 
duisis peu après chez M. de Schomberg, puis le ra- 
menai chez lui. J'allai à La Saussaye trouver M. le 
cardinal, et ramenai Marillac à la digue. Le Roi alla 
ce jour-là à Surgères. 

Le mardi 25, je m'amusai à visiter mes travaux. 
Le mercredi 26, je fus dîner avec M. le cardinal. 
Le jeudi 27 , je me fis saigner. Schomberg et Là 
Curée dînèrent chez moi. 

Le vendredi 28 , le retranchement de la batterie 
fut achevé. M. de Rouannois me vint dire adieu. 

Le samedi 29 , je fus à La Saussaye pour voir M. le 
cardinal malade, qui reposoit. Je m'en revins sur notre 
t. 21. n 



l62 [1628] MÉMOIRES 

digue , où il y avoit par sud-ouest la plus furieuse 
tempête que nous eussions encore vue. 

Le dimanche 3o, je fus à la digue, où je trouvai 
messieurs de Schomberg , de Bordeaux , Saint-Chau- 
mont et Le Hallier, que je menai dîner à La Saus- 
saye, où M. le garde des sceaux arriva. Nous y tînmes 
conseil. 

Le lundi 3 1 , M. le nonce me vint voir, que je menai 
promener sur terre et sur mer. 

Le mardi , premier jour d'août , quelques hugue- 
nots du pays voulurent faire entrer en la ville, dessus 
mes lignes, trente sacs de farine; mais étant décou- 
verts ils s'enfuirent, et laissèrent leurs sacs. Messieurs 
les archevêques d'Aix et de Bordeaux vinrent dîner 
chez moi. 

Le mercredi 2 , nous fûmes tenir conseil à La Saus- 
saye. M. de Montbazon vint à la rive de notre digue 
voir mettre en mer neuf machines de du Plessis. 

Le jeudi 3, on posa autres neuf machines. Le Roi 
revint à Surgères. 

Le vendredi 4? le Roi tint un grand conseil sur celui 
que Schomberg donna d'attaquer La Rochelle par force; 
ce qui fut rejeté. Le Roi parla très-bien en ce conseil, 
et M. le cardinal aussi. 

Le samedi 5, je fus, bien accompagné, saluer mes- 
sieurs de la chambre des comptes de Paris , logés à 
Angoulains , et puis je fus dîner à La Saussaye chez 
M. le cardinal que j'accompagnai à Estré , où l'on 
tint conseil, à la fin duquel messieurs de la chambre 
eurent audience , et ensuite les députés de Provence, 
qui parlèrent par la bouche de M. l'archevêque d'Aix. 
Le soir ce capucin, fils de la feue reine Marguerite et 



DE 13ASS0MPIERRE. [1628] l63 

de Chanvalon, nommé père Archange, me vint trou- 
ver, et me dit force impertinences. 

Le dimanche 6, M. le cardinal vînt dîner chez moi, 
puis s'en alla sur les vaisseaux. 

Le lundi 7, je fis mes travaux ordinaires. 

Le mardi 8, messieurs de Bordeaux et de Cana- 
ples vinrent dîner chez moi. 

Le mercredi 9 , je fus à La Saussaye. 

Le jeudi 10, il parut des vaisseaux hollandais-, 
trente-cinq en nombre, vers Saint-Martin-de-Ré , qui 
nous donnèrent l'alarme. 

Le vendredi 11, j'allai dîner à La Saussaye, puis 
au conseil à Estré chez le Roi -, on posa quelques ma- 
chines le soir. 

Le samedi 12 , je fus à La Saussaye, où le Roi vint 
tenir conseil. 

Le dimanche i3 , le Roi alla à Surgères. 

Le lundi 14, cinquante soldats sortirent vers le 
fort de Sainte-Marie et demandèrent à me parler. Ils 
se vouloient rendre , et en amener encore deux cents 
autres avec deux capitaines-, mais je les refusai. 

Le mardi i5, jour de la Notre-Dame, je fis mes 
pâques. On mit une machine à la digue. Quantité de 
soldats de La Rochelle me firent encore demander à 
sortir, mais ce fut en vain. 

Le mercredi 16, on me commanda d'envoyer en- 
core une fois un héraut pour sommer -es Rochelois 
de se rendre ail Roi ; mais on ne le voulut écouter. 

Le jeudi 17, un habitant me fut envoyé de la part 
de ceux de La Rochelle pour s'excuser de n'avoir 
pu ouïr le héraut. Je fus au fort de Beaulieu recevoir 
messieurs des comptes qui venoienl dîner chez moi. 

ïi. 



l64 [1628] MÉMOIRES 

Je fis prendre les armes partout où ils passèrent , les 
menai à la digue , puis leur fis un beau festin. Après 
je les menai à Chef-de-Rois , fis faire salve de tous les 
canons , qui fut répondue par la flotte; puis je les 
menai au Port-Neuf et dans le fort , où mes carrosses 
les attendoient pour les ramener. Je leur fis une belle 
collation. 

Le vendredi 18, je fus malade et demeurai en mon 
logis. 

Le samedi 19, M. de Nemours et le marquis de 
Nesle vinrent dîner chez moi. Messieurs du parlement 
de Bordeaux me vinrent saluer de la part du parle- 
ment. 

Le dimanche 20 , je passai par La Saussaye, puis 
vins dîner chez Schomberg qui festina la chambre des 
comptes. J'allai de là voir le garde des sceaux. A mon 
retour , un soldat de la ville demanda à parler à moi 
en particulier. Je le fis fouiller auparavant, et on lui 
trouva un pistolet de poche bandé , caché sous son 
pourpoint. Je le renvoyai sans lui vouloir faire mal. 

Le lundi 21, quelques soldats rochelois voulurent 
s'efforcer de passer par nos lignes pour s'enfuir, et 
tuèrent une de nos sentinelles, mais nous eûmes bien 
notre revanche. On mit une machine duPlessis en mer. 

Le mardi 22, j'allai voir M. le cardinal, qui partit 
de l'armée pour aller au Chastellier-Barlot. Ceux de la 
ville me firent faire chamade par un trompette ; mais 
je fis tirer dessus , selon l'ordre que j'en avois. 

Le mercredi 23 , Canaples, Fontenay, Rambures et 
d'autres chefs du côté du Roi-, vinrent dîner chez moi. 

Le jeudi 24 , nous mîmes de bon matin une ma- 
chine en mer-, puis je passai le canal , et vins dîner 



DE BASS0MPIER1Œ. [1628] l65 

chez Saint-Chaumont. J'allai de là à larme voir M. le 
garde des sceaux , puis à La Jarrie visiter messieurs les 
députés des parlemens de Toulouse et de Bordeaux. 

Le vendredi 2$ , M. le comte , qui étoit arrivé le 
jour auparavant à l'armée, m'envoya dire qu'il ve- 
noit dîner avec moi. Je le fus trouver à la digue de 
Coreilles , et, après lui avoir fait la révérence, je le me- 
nai à Chef-de-Bois ; puis, m ayant fait l'honneur de dî- 
ner chez moi , je le ramenai jusque hors de mes 
quartiers. Messieurs du parlement de Toulouse me 
vinrent voir le soir. Nous fîmes salve générale pour 
la fête de Saint-Louis. 

Le samedi 26, on. mit une machina à la digue. 
Le dimanche 27, je m'en allai au bord du comman- 
deur de Valençai. 

Le lundi 28, je fis festin à messieurs de Schomberg, 
Vignoles, Marillac, Castille, Marion , Castel-Bayard 
et d'autres. 

Le mardi 29, M. de Châteauneuf me vint voir. 
Le mercredi 3o, M. le président de Flexelles, trois 
autres messieurs des comptes, vinrent dîner chez moi. 
Il y eut ce jour-là de la brouillerie entre le marquis 
d'Effiat et Châteauneuf. 

Le jeudi , dernier jour d'août, je fis hâter tant que 
je pus notre digue. 

Le vendredi, premier jour de septembre , il y eut 
une forte tempête sur mer du vent d'ouest qui tourna 
en sud-ouest. 

Le samedi 2 , la tempête continua toujours et ne 
cessa que sur le soir. Courbe ville fut prié par ceux 
de La Rochelle de leur parler, 

Le dimanche 3, je fus à Angoulains dire adieu à 



l(J6 [1628] MÉMOIRES 

messieurs des comptes. De là j'allai voir le garde des 
sceaux , puisChâteauneuf , et dîner chez M. de Schom- 
berg avec M. d'Effiat , avec qui je me raccommodai. 
Nous jouâmes à la prime tout le jour. 

Nous en fîmes de même le lundi 4 , chez M. de Cas- 
lille où la compagnie dîna. Je passai précédemment 
chez M. de Châteauneuf. 

Le mardi 5 , M. le comte passa en Ré dans ma ga- 
liote. Arnault sortit de La Rochelle et alla trouver 
M. le cardinal. Je pris un espion de La Rochelle qui 
portoit des lettres à ceux de Montauban, que je fis 
pendre. Je fis ce jour faire la montre générale à 
l'armée. # 

Le mercredi 6, je visitai tous mes travaux. 

Le jeudi 7, j'allai trouver M. le cardinal à Marans, 
puis le ramenai à La Saussaye. 

Le vendredi 8 , jour de Notre-Dame , Arnaul t amena 
deux députés de La Rochelle à M. le cardinal : l'un 
nommé Rifaut et l'autre Journaut. 

Le samedi 9 , messieurs de Castille , de Dreux 
et sa femme , passèrent en Ré , ayant dîné chez moi. 

Le dimanche 10, le Roi revint de Surgères ; je fus à 
Estré le trouver. 

Le lundi 1 1 , j'allai trouver M. le cardinal à La Saus- 
saye , qui m'amena au conseil à Estré. Je versai en re- 
tournant. 

Le mardi 12 , je fus encore mandé par le Roi pour 
venir au conseil. 

Le mercredi i3, la nouvelle de la mort de Bucking- 
ham arriva. Je fus encore à Estré prendre congé du 
Roi qui alloit à Surgères. J'allai de là à Groleau voir 
M. le comte , puis trouver M. le cardinal. 



DE 13ASSOMPIERRE. [1628] 167 

Le jeudi i4, M de Senneterre me vint voir. Je le 
menai à tous nos travaux. 

Le vendredi i5, je fis faire la montre aux Suisses 
entre le quartier d'Estré et le mien. Messieurs d'An- 
goulême , d'Alais , de Schomberg, Vignoles, Saint- 
Chaumont et Toiras y vinrent. Je fis faire diverses 
évolutions et ordres qu'ils trouvèrent fort beaux. Le 
colonel Greder prêta son premier serment , comme 
pareillement les capitaines Hessy, Reding et Salis. 
J'allai de là dîner chez M. de Schomberg. 

Le samedi 16, M. de Nemours vint dîner chez moi, 
puis passa avec Toiras en Ré sur ma galiote. 

Le dimanche 17, je fus à LaSaussaye. M. de Ne- 
mours vint coucher chez moi. 

Le lundi 18, messieurs d'Angoulême, d'Alais, d'Ef- 
fiat, de Marillac, de Beautru, de La Vrillière et au- 
tres, furent en festin chez moi, et de là passèrent 
en Ré. 

Le mardi 19 , je fus à La Saussaye. 

Le mercredi 20 , je fis commencer le travail de la 
ligne de la mer devers La Rochelle. 

Le jeudi 21, M, le cardinal m'envoya quérir au con- 
seil. 

Le vendredi 22 , grand monde me vint voir. Je fis 
hâter mes travaux sur la nouvelle que nous eûmes 
du grand apprêt des Anglais. 

Le samedi 23 , M. de Saint-Chaumont eut une 
mousquetade proche du fort de Tadon ; le soir je le 
fus visiter. On prit un prêtre renié qui sortoit de La 
Rochelle-, je le fis pendre, et de là j'allai dîner chez 
M. de Châteauneuf. 

Le dimanche 24, je fus dîner et jouer à la prime chez 



l68 [1628J MÉMOIRES 

M. le cardinal. Ou posa deux machines de du Plessis 
dans la digue. 

Le lundi on fit encore mettre en mer deux autres 
machines. Je fis pendre un espion et tirer au sort trois 
autres , dont l'un le fut aussi. 

Le mardi 26, je fus dîner à La Saussaye avec mes 
deux maréchaux de camp, puis jouer à la prime. 

Le mercredi 27 , sur les nouvelles venues d'Angle- 
terre , M. le cardinal nous appela au conseil sur le 
bord de la digue de Coreilles chez Marillac. 

Le jeudi 28 , les Anglais parurent à la vue de 1 île 
de Ré , dont nous fûmes avertis par les signaux , et 
le soir nous pûmes discerner leurs voiles en la Fosse- 
de-l'Oie , qui pouvoient être en tout de soixante-dix 
vaisseaux. Je passai la nuit à Chef-de-Bois. 

Le vendredi 29, les Anglais mirent à la voile, bien 
qu'avec peu de vent,, et approchèrent de l'anse de 
Coude-Vache et du Plomb. On avoit pris les armes ; 
mais comme le vent n'étoit pas pour leur faire faire 
grand exploit , je fis retourner au travail de la digue , 
puis je fus au devant de M. le cardinal, qui vint dîner 
chez moi, et me mit dans son carrosse : un coup de ca- 
non de la ville emplitson carrosse de terre. Après dîner 
le Roi me manda qu'il venoit loger en mon quartier , 
mais qu'il n'y envoyoit point de maréchaux de logis, me 
mandant que je le logeasse à ma fantaisie : ce que je 
fis, et si bien, qu'outre ses sept offices, sa chambre, 
sa garde-robe, ses gardes du corps et autres personnes 
nécessaires , je logeai encore ses mousquetaires à che-* 
val , ses chevau-légers et gendarmes , et plus de douze 
cents gentilshommes, sans les princes et grands, dans 
mon quartier de Laleu. Outre cela, je donnai cou- 



DE BASSOMriERRE. [1628] î6g 

vert à six compagnies des gardes et à trois des Suisses , 
outre les trois qui y étoient déjà , et y reçus et fes- 
toyai la compagnie de telle sorte, et sans embarras , 
que chacun s'en émerveilla 5 aussi dépensai -je huit 
cents écus par jour tant que le Roi y séjourna, qui 
lurent cinq semaines. Les ennemis s'approchèrent 
vers le Plomb : le Roi les alla reconnoître. Il leur ar- 
riva encore quelque quinze vaisseaux depuis. Je fis 
donner à tous mes quartiers le meilleur ordre que je 
pus ; je renforçai mes gardes, et ne bougeai toute la 
nuit de battre l'estrade sur la rive du Plomb. 

Le samedi, dernier jour de septembre, le Roi fut 
voir , sur la rive , la contenance des Anglais , qui ne 
bougeoient de leur poste, attendant la marée. Il fut 
de là , conduit par moi , à la batterie de Chef-de-Bois , 
où je trouvai trente canons en bon état de faire du 
bruit. Je jugeai à propos de faire tenir encore deux 
batteries toutes prêtes pour faire mettre les canons 
entre Chef-de-Bois et le Port-Neuf, où il alla ensuite ; 
puis fut jusque sur le bord de ma digue , qu'il trouva 
en si bon ordre , et tant de machines , vaisseaux en- 
foncés et autres empêchemens dans le canal , qu'il ju- 
gea impossible aux Anglais de pouvoir faire aucun 
effet. Après dîner il parut , vers le pertuis d'Antioche , 
seize grands vaisseaux, et quinze encore, qui se vin- 
rent joindre à la flotte ce jour^là , de sorte qu'il y avoit 
près de six vingts voiles ; et tous ceux de la flotte se 
mirent à la voile sur les deux heures , et vinrent 
passer entre Chef-de-Bois et Saint-Blançai, Ils virent 
toute cette rive fortifiée et garnie de gens de guerre, 
où ils tirèrent , sans aucun effet , plusieurs coups de 
canon. Aussi furent-ils bien salués de plus de deux 



170 [1628] MÉMOIRES 

cents canonnades en passant proche de Chef-de-Bois : 
ce qui les fit tenir le plus proche de Ré qu'ils purent. 
Ils s'allèrent ancrer dans le pertuis d'Antioche avec 
ces seize grands vaisseaux , au même endroit qu'avoit 
fait la flotte qui vint au mois de mai.. Je fus toute la 
nuit à cheval pour donner ordre partout. Messieurs le 
comte de Nemours, d'Harcourt, de La Valette et 
plusieurs autres , vinrent encore loger chez moi à La- 
leu , et leur trouvai du couvert. La Rochefoucault ar- 
riva le même jour avec trente gentilshommes , que je 
logeai aussi. 

Le dimanche, premier jour d'octobre, il arriva en- 
core sept ou huit vaisseaux à la flotte anglaise. Ils ap- 
pareillèrent, attendant la marée, après dîner, pour 
venir à nous ; mais le vent leur manqua. On mit notre 
armée de terre en bataille. Messieurs d'Angoulême et 
de Schomberg en firent de même du côté de Coreiiles , 
où ils avoient vingt canons logés. Je la fis retirer , 
voyant qu'il étoit impossible aux ennemis d'approcher. 
Un nombre infini de noblesse arriva au quartier du 
Roi; quelques-uns y trouvèrent couvert, les autres 
le prirent à Mieul, Lagor, Lumeau, Losière, Saint- 
Sandre, et dans mes forts et redoutes , le mieux qu'ils 
purent. 

Le lundi 2, je fus, à trois heures du matin , à Chef- 
de-Bois; mais le vent de la marée du matin fut con- 
traire. Les ennemis envoyèrent certains artifices quant 
et la marée pour brûler nos vaisseaux-, mais ils ne 
firent aucun effet, bien qu'ils en eussent jeté jusques 
à dix. Je fus toute la' nuit sur pied. 

Le mardi 3 , à cinq heures du matin , comme le 
jour commençoit à poindre , nous aperçûmes les An- 



DE BASSOMl'IERRE. [1628] 17I 

glais s'appareiller pour venir à nous ; dont je m'étois 
douté, plus de deux heures devant, par les lanternes 
des barques allant et venant aux vaisseaux. J'étois 
à Chef- de -Bois, et envoyai en diligence L'Isle- 
Rouet en donner avis au Roi, et mon neveu de 
Bassompierre à M. le cardinal, qui étoit venu se lo- 
ger en mon quartier le soir auparavant. Je fus sur la 
rive au plus proche de notre flotte voir Tordre qu'ils 
tenoient, et savoir si je les pouvois aider de quel- 
que chose ou d'hommes. Valençai m'envoya son 
cousin deL'Isle pour m'assurer que, bien que le vent 
qui leur étoit contraire les brouillât un peu, il m'as- 
suroit qu'il ne craignoit point la flotte anglaise, et 
que je regardasse aussi défaire tirer en sorte que les 
canonnades n'incommodassent point leurs vaisseaux. 
Je fis qu'ils prirent un peu plus en arrière leur poste , 
afin de faire plus beau jeu à mes batteries. M. de La 
Rochefoucault demeura toujours avec moi , qui jugea 
très-bien des intentions des ennemis , et m'assista fort 
bien et utilement. J'envoyai en même temps faire 
battre aux champs à nos troupes , et laissai Le Hallier 
pour les commander et mener sur la rive , où M. le 
duc de La Valette , colonel de l'infanterie , les tint 
en très-bon ordre, attendant qu'il y eût lieu de me- 
ner les mains. Le Roi et M. le cardinal arrivèrent in- 
continent après, et l'armée anglaise mise en trois 
ordres. 

L'avant- garde, ayant fait plusieurs bordées pour 
prendre le vent, vint enfin, sur les sept heures et 
demie , à la portée du canon de notre flotte et des 
deux pointes : puis , tournant le bord , tirèrent tous 
les canons de la bande ; puis , ayant tourné , en firent 



1^1 t 1 ^ 2 ^] MÉMOIRES 

de même de l'autre bande : ce que chaque vaisseau 
ayant fait il montroit la poupe et viroit en arrière 
d'où il étoit parti. Et ensuite, après que l'avant-garde 
eut fait sa salve, leur bataille et leur arrière-garde 
en firent de même , et retournèrent trois fois en cette 
même sorte. Nous ne nous endormions pas cependant 
de notre côté ; car , outre que notre armée navale les 
canonnoit incessamment, j'avois quarante pièces de 
canon sur Chef-de-Bois , qui faisoient une belle musi- 
que , lesquelles furent fort bien exécutées. Du côté 
de Coreilles il y en avoit encore vingkcinq, qui firent 
aussi très -bien leur devoir pendant deux heures et 
demie que cette fête dura, en laquelle il fut tiré , de 
part et d'autre , pour le moins cinq mille coups de 
canon. Le Roi étoit à la batterie de Chef-de-Bois , où 
passèrent par dessus sa tête plus de trois cents canon- 
nades qui alloient encore plus de trois cents pas de là» 
Comme la mer se retira , aussi firent les ennemis , 
qui fut environ les dix heures , et nous puis après , 
avec certaine assurance que les Anglais ne nous fe- 
roient point de mal ni à notre flotte, qui étoit fort 
animée à les bien recevoir. Les ennemis jetèrent en- 
core de ces artifices qui vont nageant dans l'eau , 
qu'ils appellent mines volantes , sans aucun fruit, non 
plus que d'un vaisseau plein de feux d'artifice , qu'ils 
croyoient devoir faire merveille, qui se consuma 
avant que d'arriver près de notre flotte. 

Les ennemis , au rapport d'eux-mêmes , en cette 
escarmouche perdirent près de deux cents hommes 
dans leurs vaisseaux , plusieurs desquels demeurè- 
rent fort froissés des canonnades de terre. Nous n'en 
perdîmes que vingt-sept des nôtres : nous gagnâmes 



DE BASSOMPIERRE. [1G28] I7J 

aussi deux chaloupes des ennemis, et une qu'une 
canonnade enfonça, et un de leurs meilleurs capitaines 
de mer y fut aussi tué. De nos vingt-sept hommes 
morts il y en eut quatre de tués à Coreilles d'un coup 
de canon qui fut tiré de la ville , qui vint mourir jus- 
que-là , ce que l'on tenoit à merveille , car jamais ca- 
nonnade de la ville n'avoit tiré si loin. Ceux de la ville 
firent aussi bien le devoir de tirer sur nous , mais avec 
petit fruit, si ce ne fut ce coup qui tua Friches et 
trois autres, savoir , Berlise , Pierre-du-Lac, commis- 
saire de l'artillerie, et le frère bâtard de M. de Vi- 
gnoles. L'après-dînée il y eut encore alarme des An- 
glais qui firent semblant d'appareiller , mais ils ne 
vinrent pas. Je dépêchai , par ordre du Roi , un de 
mes gens , nommé Cazemajor , aux Reines , auxquelles 
il écrivit sur ce qui s'étoit passé le matin. La nuit fut 
paisible de part et d'autre. 

Le mercredi , les ennemis appareillèrent encore 
à la pointe du jour , et en la même forme que le jour 
précédent , hormis que les roberges amirale et 
vice-amirale ne bougèrent, pour n'avoir pas assez 
d'eau à s'approcher, et demeurèrent avec les vais- 
seaux chargés de vivres. Ils firent mêmes bordées 
jusqu'à ce qu'ils fussent à demi-portée du canon , et 
puis escarmouchèrent en la même sorte que le jour 
précédent , mais non pas si vivement, à mon avis , et 
craignoient fort notre canon de terre. 

Cependant le vent avoit permis à notre flotte un 
poste plus avantageux que celui du jour précédent. 
Les ennemis nous envoyèrent neuf brûlots et un vais- 
seau de mine; mais nos chaloupes, à la merci des ca- 
nonnades, venoient devant et les faisoient dériver 



174 [1628] MÉMOIRES 

contre la falaise de Chef- de-Bois , sans qu'ils pussent 
faire aucun dommage ; après quoi ils se retirèrent 
comme lé jour précédent, et le soir appareillèrent et 
firent la même mine de retourner au combat qu'ils 
avoient faite ; mais ils se ravisèrent. 

Les Rochelois , qui étoient en l'armée navale des 
Anglais , demandèrent à nous parler : L'Isle les fut 
quérir dans ma galit)te. Ils étoient deux, députés des 
autres , qui se nommoient Friquelet et L'Estreille. Je 
les pris dans mon carrosse au débarquer , et les menai 
chez M. le cardinal, qui les renvoya peu après, parce 
qu'ils ne parloient d'autre chose sinon d'entrer dans 
La Rochelle, et voir l'état où elle étoit pour le venir 
redire aux leurs ; ce qui étoit une demande incivile. 
Je passai la nuit à Chef-de-Bois. Nous prîmes cet es- 
pion Travart qui avoit été déjà deux fois entre nos 
mains et s'en étoit échappé, dont le grand prévôt de 
La Trousse étoit tombé en disgrâce ; et, de peur qu'il 
ne s'échappât la troisième, je le fis pendre. 

Le lendemain , jeudi 5 , je fus rendre compte au 
Roi de ce qui s'étoit passé la nuit , et que j du vent qui 
tiroit , les Anglais ne pouvoient venir à nous. Il tint 
conseil l'après-dînée. Le soir, Monsieur, son frère, ar- 
riva avec trente gentilshommes qu'il me fallut loger , 
coucher et défrayer. Je fus la nuit battre l'estrade. 

Le vendredi 6, la mer fut agitée, et le vent demeura 
contraire aux Anglais, qui furent toute la nuit battus 
de la tempête : elle s'apaisa. 

Le samedi 7 , il plut tout le jour et le vent fut pour 
nous. Monsieur dîna et soupa toujours chez moi. 

Le dimanche 8 , le vent fut de même , qui fit de- 
meurer les Anglais à l'ancre. Nous passâmes encore 



DE BASSOMPIERKE. [1G28J 1^5 

deux machines à la digue où Ton travaillent in- 
cessamment. 

Launay-Rasilly mit aussi une estacade de mâts de 
navires au courant de la digue. M. de Ghevreuse 
arriva , que je logeai. 

Le lundi 9 , je menai Monsieur à la digue le matin , 
lequel me pria de lui dire ce que le Roi sentoit de 
son mariage avec la princesse Marie , et ce qu'il m'en 
disoit. Je lui dis qu'il ne m'en avoit jamais parlé. Il 
me répliqua : «Est- il possible que, vous parlant inces- 
samment comme il fait, il ne vous en dise rien? » Je lui 
dis qu'il avoit tant de choses à me dire en ce temps- 
là , à cause de ma charge , qu il en laissoit encore beau- 
coup au bout de la plume ; et que maintenant que le 
Roi avoit les Anglais en tête et les Rochelois der- 
rière lui , que la moindre de ses pensées étoit celle 
de son mariage. Ce que Monsieur dit à M. de Belle- 
garde et à M. le président Le Coigneux, lesquels, me 
voulant mal, dirent à la Reine-mère que j'avois dit 
à Monsieur que le moindre souci du Roi étoit son 

i mariage , et qu'il lui étoit indifférent ; dont la Reine- 
mère prit un tel dépit contre moi , qu'elle fut un an 
sans me parler. Les Anglais n'eurent le vent propre 
pour venir à nous. Le Roi alla courre le lièvre. Le 
maréchal d'Estrée arriva , que je logeai. 

Le mardi 10, le vent fut encore contraire aux An- 
glais. M. le cardinal de La Valette arriva, et le ma- 
réchal de Saint- Géran. 

Le mercredi 1 1 , il fut pris une barque anglaise en 
Oleron : on en mena les hommes au Roi. 

Le jeudi 11 , le vent continua de même. Messieurs 
de Montbazon et prince de Guémenée arrivèrent, que 



176 [169.8] MÉMOIRES 

je logeai. Les Anglais envoyèrent une chaloupe $ 
pour leur demander leurs prisonniers et avoir sauf- 
conduit pour Montaigu de venir trouver M. le car- 
dinal -, ce qui lui fut accordé. Monsieur tomba malade 
ce jour-là. 

Le vendredi i3, on renvoya d'accord les prison- 
niers de part et d'autre. On tint le conseil. La ma- 
ladie de Monsieur continua : le Roi le fut voir. 

Le samedi 14, Montaigu vint parler à M. le car- 
dinal. Le vent fat anglais $ mais ils ne désancrèrent 
point. Monsieur fut saigné. Le Roi fut se promener 
au Port-Neuf, et on lui tira deux coups de canon de 
La Rochelle , qui en approchèrent bien près. 

Le dimanche i5, Montaigu retourna dîner chez 
M. le cardinal. 

Le lundi 16, M. le cardinal et moi vînmes au bord 
du commandeur de Valençai, où Montaigu arriva. 
M. le cardinal monta avec lui sur ma galiote , et lui 
fîmes voir la digue et toutes les machines qui traver- 
soient le canal. Il s'étonna de notre travail , et nous 
témoigna qu'il étoit impossible de pouvoir forcer le 
canal. Monsieur continua en son mal et prit méde- 
cine. M. le cardinal s'en alla à La Saussaye. 

Le mardi 17, il revint de La Saussaye. On m'envoya 
un tambour de La Rochelle pour me demander qu'un 
Rochelois pût aller à l'armée anglaise , puis qu'ils par- 
leroient de se rendre -, mais l'on ne voulut accepter 
ce parti. Monsieur se guérit. 

Le mercredi 18 , la mer étant au décours, et le 
vent contraire , toutes choses bien ordonnées en 
l'armée du Roi , tant deçà que delà le canal, il partit 
pour s'aller rafraîchir quelques jours à Surgères. Je 



DE BASSOMPIERRE. [1628] 177 

le fus conduire jusqu'à Périgny ; puis j'allai voir M. de 
Beaucler, et de là M. d'Harbaut qui avoit perdu sa 
femme , puis Saint- Chaumont blessé. De là je re- 
vins en mon quartier , où j'avois encore plus de cinq 
cents gentilshommes et force princes. Beaulieu-Bar- 
sac passa à travers la flotte anglaise avec un petit 
vaisseau ; ce qui leur donna l'alarme et les fit 
appareiller , et eux à nous , et nous mettre sur nos 
armes. Les ennemis prirent une de nos barques à 
Coude-Vache. 

Le jeudi 19, Monsieur s'en alla à Niort. Je le fus 
conduire , puis je m'en vins à La Saussaye, où M. le 
cardinal nous fit festin, à M. le cardinal de La Valette, 
M. de Chevreuse , M. d'Angoulême , M. cl'Alais , 
Bellegarde, Montbazon et moi. Cette nuit-là l'on mit 
quelques sacs de poudre dans le logis du maire de La 
Rochelle, nommé Guiton. Les ennemis prirent en- 
core une barque à Coude-Vache. 

Le vendredi 20 , les chaloupes des Anglais et les 
nôtres furent tout le jour à s'escarmoucher. 

Le samedi 21, au retour de la marée, nous envoyâ- 
mes quatre brûlots dans l'armée anglaise; mais on 
leur donna sitôt feu qu'ils ne firent aucun effet. 

Le dimanche 22, M. le cardinal noire f es tina encore 
les mêmes qu'il avoit traités trois jours auparavant. 
Les Français de l'armée anglaise m'envoyèrent un 
tambour pour me demander sauf-conduit pour des 
députés qu'ils vouloient envoyer à M. le cardinal. 

Je le leur envoyai seulement le lendemain 23. Les 
Anglais mirent à la voile sur les neuf heures du matin ^ 
puis vinrent prendre le vent au dessus de notre ar- 
mée, qui demeura sur son ancre, mais ne manqua pas 
t. 21. 12 



I7S [1628] MÉMOIRES 

de tirer force coups de canon , comme nous aussi de 
dessus nos pointes de Chef-de-Bois et de Coreilles. Il 
fut tiré de part et d'autre en deux heures plus de deux 
mille coups de canon , et envoyèrent encore cinq brû- 
lots. M. le cardinal arriva sur la fin, qui y trouva 
M. le cardinal de La Valette et le duc de Chevreuse. 
Le soir les députés des Rochelois , qui étoient avec la 
flotte anglaise, furent amenés dans ma galiote par 
Lisle et par Treillebois, et je leur envoyai mon car- 
rosse pour les amener à La Saussaye , tandis que je 
fus au galop à La Fons , parler aux députés de La Ro- 
chelle au nombre de six, qui demandèrent de parle- 
menter. Ce qu'ayant envoyé dire à M. le cardinal , il 
me commanda de les lui amener, comme je fis à l'heure 
même , et quasi en même temps que mon carrosse 
amenoit ceux de la mer. M. le cardinal les fit mettre 
dans une chambre où logeoit M. de Bordeaux 5 et peu 
après il fit mettre dans sa galerie les députés de l'ar- 
mée navale; puis M. de Schomberg, de Boutillier et 
moi, étant avec lui, il fit entrer ceux qui venoient de 
la mer et leur donna audience. Ils lui dirent, en subs- 
tance , qu'ils le supplioient de leur permettre de voir 
ceux de La Rochelle , et qu'ils s'assuroient qu'après 
qu'ils leur auroient parlé ils se remettroient en leur 
devoir. 

Ceux de La Rochelle furent ensuite admis , qui de- 
mandèrent qu'il leur fût permis d'envoyer aux leurs 
qui étoient sur l'armée anglaise, et puis qu'ils remet- 
troient la ville entre les mains du Roi, suppliant très- 
humblement M. le cardinal de leur moyenner quelques 
tolérables conditions. Sur quoi M. le cardinal leur 
répondit que s'ils lui vouloient promettre de ne 



DE BASSOMPIERRE. [1628] 179 

point parler à eux , qu'il leur montrèrent des députés 
de la flotte 5 ce qu'ayant promis , M. le cardinal alla à 
sa galerie , et dit à ces députés des vaisseaux que 
s'ils l'assuroient qu'ils ne parleroient point aux Roche- 
lois, qu'il les leur feroit voir à l'heure même; dont 
étant convenus ,, il les mena en la chambre où ils 
étoient avec nous. Ils s'entre-saluèrent de loin avec 
tant d'étonnement , que c'étoit chose belle à voir ; 
puis il les fit rentrer dans la galerie. Alors ils offri- 
rent de se remettre en l'obéissance du Roi , suppliant 
M. le cardinal de leur moyenner leur grâce -, ce qu'il 
leur promit, et leur dit que le Roi s'étoit allé pro- 
mener pour huit jours , et qu'à son retour il lui en 
parleroit. Sur quoi un des députés s'écria : « Comment, 
Monseigneur, huit jours ! il n'y a pas dans La Rochelle 
de quoi en vivre trois. » Lors M. le cardinal leur 
parla gravement, et leur fit voir l'état auquel ils étoient 
réduits; que néanmoins il porteroit le Roi à leur faire 
quelque miséricorde ; et dès l'heure même leur fit des 
artic les pour les porter à La Rochelle; lesquels ils 
dirent qu'assurément ils accepteroient. Ainsi ils par- 
tirent pour s'en retourner , et ceux des vaisseaux aussi , 
lesquels eurent permission de parler à leurs confrères, 
et de les prier de les comprendre avec eux ; ce que 
M. le cardinal accorda sous le bon plaisir du Roi ; 
puis fut voir à Groleau M. de LaTrimouille malade. 
Le mardi 24 •> M. le cardinal envoya donner avis 
à Sa Majesté de ce qui s'étoit passé avec les députés, 
et le convier de revenir à Laleu ; ce qu'il fit. 

Le mercredi ^5, le Roi vint de bonne heure, et 
Monsieur , son frère , revint de Niort à Laleu une 
heure après lui. 

1*, 



l8o [1628J MÉMOIRES 

Le jeudi 26, les députés des Rochelois qui étoient 
en mer, revinrent rendre grâces à M. le cardinal de 
celle qu'il leur avoit accordée au nom du R.oi -, et ceux 
de La Rochelle acceptèrent aussi les conditions qu'on 
leur avoit proposées. Le Roi s'alla promener en mer 
vers sa flotte. 

Le vendredi 27 , tout fut d'accord pour la reddition 
de La Rochelle. Le Roi se fut promener vers Le Plomb. 

Le samedi 28 , messieurs de Marillac et du Hallier 
eurent ordre de signer les articles pour le Roi , qui 
ne voulut point les signer avec ses sujets , et nous en- 
suite ne le voulûmes faire. Le Roi s'alla la nuit pro- 
mener à Chef-de-Bois, pour voir la flotte anglaise, 
par un très-beau temps et une lune très-claire. 

Le dimanche 29, Monsieur prit congé du Roi pour 
s'en retourner à Paris. Je le fus accompagner ; puis 
Toiras me vint prier de trouver bon que , comme 
gouverneur d'Aunis, il amenât les députés de La 
Rochelle faire les soumissions au Roi. Je lui dis que 
tous gouvernemens cessoientoù les généraux étoient; 
que , comme maréchal de camp , il les pourroit aller 
prendre avec Le Hallier et me les amener, qui les 
présenterois à M. le cardinal et lui au R.oi , dont il 
fut bien marri ; mais il prit raison en paiement. Je les 
allai donc prendre àl'entréedes lignes , le^maréchaux 
de camp Marillac et Le Hallier les étant allés quérir 
de ma part à la Porte-Neuve. Je les fis mettre pied à 
terre environ trois cents pas proche du logis du Roi , 
et moi demeurant à cheval les menai à Laleu; et, à 
l'entrée de la chambre, M. le cardinal les vint prendre 
pour les présenter au Roi, aux genoux duquel s'étant 
jetés, ils firent de très-humbles soumissions. Le Roi 



DE BASSOMPIERRE. [1628] l8l 

ensuite leur dit peu de paroles , et le garde des sceaux 
amplement, et enfin leur pardonna. 

Le lundi 3o , le Roi vint au fort de Beaulieu voir 
passer les troupes qui entroient dans La Rochelle , à 
savoir, ses gardes françaises et suisses ; puis, revenu 
à Laleu dîner , il s'alla puis après promener à l'entour 
de la ville , depuis la Porte-Neuve jusques à Tadon , 
et de là revint par les digues , où il y eut en celle de 
Coreilles une solive qui fondit sous lui , et s'il n'eût 
été lesle de se jeter en avant il alloit au fond. 

Le mardi 3i , il fit fort mauvais temps. Le Roi ne 
bougea de Laleu. M. le cardinal de La Valette s'en 
alla à Paris. 

Le mercredi , premier jour de novembre et de la 
Toussaint, le Roi fit ses pâques à Laleu. Je le servis , 
puis il toucha les malades. Je fis aussi mes pâques. 
Après dîner il vint au fort de La Fons, et de là à la 
porte deCoigne, où M. le cardinal lui présenta les 
clefs de la ville , puis ensuite le peuple , qui lui cria 
miséricorde. Puis il entra dans la ville , ayant immé- 
diatement devant lui M. le cardinal seul, et devant 
messieurs d'Angoulême et Schomberg et moi en un 
rang; puis les maréchaux de camp, La Curée et 
d'Efïiat, deux à deux. Ainsi marcha cet ordre jusques 
à Sainte-Marguerite, où le père SoufTran fit un ser- 
mon , puis vêpres ensuite -, puis les canons de la ville, 
des pointes et de la mer tirèrent; puis le Roi s'en re- 
tourna à Laleu. M. de Chevreuse partit. 

Le jeudi 2, le Roi entra le matin par la Porte-Neuve, 
alla faire le tour sur les remparts , puis vint en son 
logis. On tint conseil après dîner. 

Le vendredi 3 , le Roi fit faire une procession gé- 



l8l [1628J MÉMOIRES 

nérale, et Ton porta le Saint-Sacrement. Messieurs 
-d'Angoulême, d'Alais, moi et Schomberg, portâmes le 
poêle. M. de Luxembourg demanda de le porter de- 
vant nous , comme duc et pair ; mais il le perdit , bien 
qu'il alléguât que ce ne fût point une action de guerre, 
et que la guerre fût finie , et qu'en temps de paix ils 
sont logés devant nous ; à quoi on n'eut point d'égard. 
Le soir, Montaigu revint d'Angleterre. 

Le samedi 4, M. lé cardinal m'envoya prier à dîner, et 
après me fit la proposition de continuera commander 
l'armée et de la mener en Piémont , pour le secours 
de Casai : dont je m'excusai , lui disant quej'irois bien 
pour la commander à l'occasion , mais que six vingt 
mille écus que j'avdis dépendus en ce siège , me for- 
çoient d'aller auparavant à Paris pour raccommoder 
mes affaires. Il alla parler à Montaigu, à la hutte de 
Marillac à Coreilles. M. le comte et M. de La Valette 
partirent. Je jouai à la paume avec le Roi , à qui la 
goutte prit à un pied. 

Le dimanche 5 , le régiment de Chappes , Plessis- 
Praslin et Castel-Bayard entrèrent en garnison dans la 
ville , à qui les gardes firent place. Le Roi se fit sai- 
gner pour sa goutte. 

Le lundi 6 , le Roi continua d'avoir la goutte et tint 
le lit. 

Le mardi 7 , la tourmente fut en mer , par un sud- 
ouest, si violente qu'elle rompit quelque chose aux 
digues. Le Roi tint conseil, puis fut encore saigné, 
tant pour sa goutte que pour une ébullition de sang 
qui se prit par tout le corps. On fit marcher des ca- 
nons à Foras , avec les régimens de Piémont et de 
Rambures, 



DE BASSOMPIERllE. [1628] l83 

Le mercredi 8 , nouvelles vinrent comme sept vais- 
seaux de la flotte d'Angleterre étoient échoués au- 
dessous de Foras, qui s'éloient rendus à ceux de 
Brouage; sur lesquels on avoit mis des soldats et 
des paysans pour les garder. M. le cardinal partit pour 
aller en Brouage. J'eus querelle avec Schomberg et 
M. d'Angoulême , pour lesquels le Roi fut; mais on 
nous accorda, et je fus souper chez Schomberg. 

Le jeudi 9 , les Anglais firent semblant d'appareiller 
pour partir , mais le vent leur fut contraire. La goutte 
continua au Roi. Je fus encore jouer et souper chez 
Schomberg, et il y eut musique. 

Le vendredi 10, les Anglais mirent le feu à cinq 
de leurs vaisseaux et voulurent partir 5 mais le peu de 
vent les arrêta. 

Le samedi u , la flotte anglaise partit devant le jour, 
moindre de vingt -deux vaisseaux quelle n'étoit 
venue , à cause des brûlots , vaisseaux échoués , ou 
ceux où ils avoient mis le feu. 

Le dimanche 11 , le Roi continua de se trouver mal. 
On fit jouer deux mines à Tadon. 

Le lundi i3, je me fis saigner. M. le cardinal revint. 
Le Roi se leva, et laissa Tordre nécessaire à la ville. 
On avoit mis tous les canons de 3a ville à la place du 
château, en nombre de soixante-seize, de toutes sortes. 

Le mardi 14, le Roi devoit donner Tordre que de- 
voit tenir la garnison, et vint voir la parade à la place 
du château. 

Le mercredi i5, on tint conseil après dîner pour 
les licenciemens et les routes de nos troupes. J'eus en- 
core querelle avec le Roi pour les gens de guerre. Je 
fus souper chez d'Efhat. 



l84 [l6'_>.8] MÉMOIRES 

Le jeudi 16, le Roi m'envoya quérir dans son con- 
seil étroit, où il me dit que , pour le bien de son ser- 
vice , il convenoit qu'il fit raser plusieurs places de son 
royaume, comme Saintes, Niort, Fontenay et d'autres-, 
puis aboutit à la citadelle de Ré, qu'il dit être si 
forte , que si un des deux Rois ses voisins l'avoit occu- 
pée il lui seroit presque impossible de la reprendre, 
et qu'il suffi soit en cette île de Ré le fort de La Prée 
pour la garder; qu'à cet effet, étant du département 
que j'avois , il m'en avoit voulu parler, afin de le pro- 
poser et faire agréer à Toiras, à qui il vouloit don- 
ner bonne récompense. J'approuvai les desseins du 
Roi; mais je lui dis que c'étoit une chose qui devoit 
partir de la bouche de Sa Majesté, et que si elle l'en- 
voyoit quérir et le lui disoit, que je m'assurois qu'il 
le prendroit de bonne part. Lors on le fit venir, et le 
Roi lui parla. Il eut promesse de 200,000 livres , 
d'être payé de ce qui lui étoit dû , d'être récompensé 
des armes et munitions qui se trouveroient dans la 
place , et que le Roi lui payeroit le vaisseau que les 
Hollandais lui avoient retenu. Il demanda quelque 
emploi, et je proposai de lui donner l'armée à con- 
duire jusques en Italie. 

Le vendredi 17 , le Roi tint conseil , et se fut pro- 
mener à La Tour-de-la-Chaîne. Je fus prendre congé 
de M. le cardinal , le Roi ne m'ayant voulu laisser 
aller devant lui à Paris, me disant qu'il me vouloit 
présenter aux Reines. M. le cardinal partit ce jour- 
là pour aller à Richelieu. 

Le samedi e8 , le Roi partit de La Rochelle et s'en 
vint coucher à Surgères , le dimanche à Niort , le lundi 
à Parthenay, le mardiàThouars, le mercredi à Saumur. 



DE BÀSS0MP1ERRE. [1629] l85 

Le jeudi a3 , nous fîmes nos pâques à Notre-Dame- 
des-Ardilliers , puis coucher à Langeais. 

Le vendredi 24, dîner à Tours, coucher à Amboise. 

Le samedi a5, à Marchenoi r. 

Le dimanche 26 , à N. 

Le lundi 27, àDourdan, où il demeura le mardi, et 
vint le mercredi àLimours , où Monsieur et les Reines 
le vinrent trouver. Il nie présenta à elles : et le jeudi, 
3o novembre , j'arrivai à Paris , ayant été absent juste- 
ment quatorze mois, depuis mon département jusques 
à mon retour. 

Après que toute la cour fut assemblée à Paris , au 
commencement de Tannée 1629, on commença aussi 
à rompre la pratique du mariage de Monsieur avec la 
princesse Marie, et lui en parler fermement : à quoi 
il se résolut, et promit de s'en désister tout-à-fait , 
pourvu que l'on lui donnât moyen de le faire avec 
honneur. Pour cela il proposa que l'on lui donnât la 
charge de faire lever le siège de Casai, qu'y avoit 
mis , trois mois auparavant , don Gonzales de Cordoue, 
gouverneur de Milan : ce que la Reine-mère lui fit 
accorder parle Roi , qui lui fît en même temps un don 
de 5o,ooo écus pour se mettre en équipage d'aller 
être vicaire du Roi en Italie , avec une puissante ar- 
mée qui déjà s'y acheminoit et étoit bien avancée. 
Il trouva bon que l'on envoyât à M. de Mantoue 
afin qu'il envoyât quérir madame sa fille , et qu'elle 
partît quinze jours après qu'il se seroit acheminé à 
l'armée. Mais après que le Roi lui eut donné cette 
charge, il s'imagina que la gloire que Monsieur, son 
frère, iroit acquérir en cette expédition seroit au ra- 
valement de la sienne , tant a de pouvoir la jalousie 



186 [rô'^pj MÉMOIRES 

entre les proches ; et se mit tellement cela en la tête 
( ou pour dire autrement dans le cœur) , qu'il ne pou- 
voit reposer. 

Il vint, le 3 de janvier, à Chaillot où, de fortune, 
j'étois venu trouver M. le cardinal qui y demeuroit 
lors; et, s'étant enfermé avec lui, commença à lui dire 
qu'il ne sauroit souffrir que Monsieur, son frère, allât 
commander son armée delà les monts, et qu'il fît en 
sorte que cet emploi se rompît. Il lui répondit qu'il 
ne savoit qu'un seul moyen de le rompre, qui étoit 
qu'il y allât lui-même, et que s'il prenoit ce parti il 
falloit qu'il partît dans huit jours au plus tard; à quoi 
le Roi s'offrit franchement , et à même temps se tourna 
et m'appela, qui étois au bout de la chambre. Puis, 
quand je fus approché, il dit : « Et voici qui viendra 
avec moi et m'y servira bien. » Je lui demandai où : 
« En Italie, me dit-il , où je vais dans huit jours pour 
faire lever le siège de Casai : apprêtez-vous pour 
partir, et m'y servir de lieutenant général sous mon 
frère , s'il y veut venir. Je prendrai avec vous le ma- 
réchal de Créqui qui connoît ce pays-là, et j'espère 
que nous ferons parler de nous. » Sur cela le Roi re- 
vint à Paris , dit sa résolution à la Reine sa mère, et 
elle à Monsieur, qui n'en fut guère content, mais 
néanmoins n'en fit pas semblant, et s'apprêta pour 
partir. Mais le Roi s'en alla le premier, et nous donna 
rendez-vous à Grenoble. La veille qu'il partit il sut 
que je n'étois pas fort en argent. Il me demanda du 
cidre , comme j'avois accoutumé de lui en donner de 
fort bon , que mes amis m'envoyoient de Normandie, 
sachant que je l'aime. Je lui en envoyai douze bou- 
teilles ; et le soir, comme je pris le mot de lui, il me 



DE BASSOMPIERRE. [1629] 187 

dit : « Bestein , vous m'avez donné douze bouteilles 
de cidre, et moi je vous donne 12,000 écus : allez 
trouver d'Eûiat qui vous les fera délivrer. » Je lui dis : 
« Sire, j'ai la pièce entière au logis, que, s'il vous 
plaît, je vous la donnerai à ce prix. » Mais il se con- 
tenta de douze bouteilles , et moi de sa libéralité. 

Il partit donc de Paris le 4 janvier , ayant le jour 
précédent été en parlement, et Monsieur cinq jours 
après lui , qui vint souper et dîner chez moi la veille, 
ayant envoyé son train l'attendre à Montargis -, et moi 
je partis de Paris le lundi 12 février, et vins coucher 
à Essone. 

Le mardi i3 , Toiras vint avant le jour me trouver 
pour venir avec moi. Nous vînmes dîner à Montargis, 
où nous trouvâmes M. de Châteauneuf , et coucher 
à La Bussière où Canaples étoit arrivé. 

Le mercredi 14 , dîner à Bonny, coucher à Nevers. 

Le jeudi i5, dîner à Moulins, coucher à Varennes. 

Le vendredi 16, nous vînmes trouver Monsieur, 
frère du Roi , qui avoit couché à Château-Morand ; 
allâmes avec lui jusques auprès de Saint- Au. Il me dit 
qu'il n'auroit aucun emploi à l'armée puisque M. le 
cardinal y étoit, qui ne feroit pas seulement sa charge, 
mais celle du Roi encore 5 que j'avois vu comme il 
en étoit allé à La Rochelle , et qu'il avoit fait aller le 
Roi en ce voyage contre son gré, seulement pour lui 
ôter le commandement que le Roi lui avoit accordé. 
Enfin il me dit qu'il s'en alloit en Dombes , où il me 
dit qu'il attendroit les commandemens du Roi. Je 
tâchai de le remettre par les plus vives persuasions 
qu'il me fut possible ; mais ce fut en vain , et pris 
congé de lui , m'en allant dîner à Roanne où la 



ltS8 |" io ^9] MÉMOIRES 

peste étoit très-forte, et coueher àSainî-Symphorien. 

Le samedi 17, nous vînmes passer à Lyon où la 
peste étoit violente, et nous vînmes coucher en un 
château qui est au marquis de Villeroi , nommé Meins. 

Le dimanche 18, nous vînmes coucher à Virieux. 

Le lundi 19 , nous dînâmes à Moyran , où Canaples 
m'attrapa, et fûmes coucher à Grenoble, où le Roi 
fut bien aise de me voir. On tint conseil à l'heure 
même, et on envoya Toiras à Vienne, pour amener 
l'armée qui y étoit , pendant qu'avec une forte dépense 
et plus grande peine , il fit passer les monts à son ar- 
tillerie jusques à Chaumont. 

Le mardi 20 , le Roi fut Taprès-dînée au conseil 
pour résoudre toutes les affaires. 

Le mercredi 21 , M. le cardinal partit de Grenoble. 

Le jeudi 22, le Roi, par un très-mauvais temps, 
passa le Col-de-Laffré , et vint coucher à La Mure. 

Le vendredi 23 , il passa le Col- dc-Pon tant , et 
coucha aux Diguières. 

Le samedi 24, il passa le Col-de-Saint-Guigne , 
côtoya la Durance , et vint au gîte à Gap. 

Le dimanche a5 , il coucha à Chorges. 

Le lundi 26 , il vint à Embrun , où M. le cardinal 
se trouva. Il y tint conseil, et résolut que M. de Créqui 
et moi nous irions saisir des passages de Piémont. 

Et le mardi 27 , jour de carême - prenant , nous 
partîmes avec M. le cardinal , et allâmes dîner à 
Saint-Crépin, laissant le Val-Louise à main gauche, et 
vînmes au gîte à Briançon, par un extrême froid. M. le 
cardinal dépêcha de là le commandeur de Valençai à 
M. le duc de Savoie. 

Le mercredi 28 , jour des Cendres , nous montâmes 



DE BASSOMPJERRE. [1629J 1 80 

le mont Genèvre, d'où sourdent les deux fleuves 
de Doire et la Durance. Nous vîmes les arbres qui 
portent la manne, l'agaric et la thérébentine ^ puis 
nous mîmes à la ramasse pour descendre à Sezanne, 
où M. le cardinal arriva peu après nous. Puis nous 
vînmes coucher à Ourse. 

Le jeudi premier jour de mars , M. de Créqui et 
moi vînmes dîner à Chaumont, chez M. d'Auriac , qui 
nous rendit compte de l'armée qu'il avoit. L'après- 
dînée nous allâmes à la frontière de France , recon- 
noître les forts de Talion et de Tallasse , et les lieux 
propres pour les attaquer et forcer. 

Le vendredi 2 , nous ne bougeâmes de Chaumont. 
Le commandeur deValençai nous renvoya le sieur de 
L'Isle. 

Le samedi 3 , le commandeur de Valençai retourna 
à Turin, et M. le cardinal vint dînera Chaumont. Il 
fut après voir la frontière, et considérer les deux 
forts. 

M. le prince de Piémont arriva le dimanche 4 à 
Chaumont pour traiter avec M. le cardinal ; et nous , 
M. de Créqui et moi , le fûmes conduire jusque par 
delà la grande barricade , que nous eûmes loisir de 
reconnoître. 

Le lundi 5, il nous envoya un courrier, et l'après- 
dînée M. le cardinal étant allé sur la frontière, le comte 
de Verrue y arriva, qui étant entré en particulier avec 
M. le cardinal, furent plus de deux heures à contester ; 
au bout desquelles M. le cardinal et moi, auquel il fit 
entendre les offres du comte de Verrue , lesquelles 
nous ne fûmes d'avis qu'il acceptât. Sur quoi tout 
traité fut rompu ; dont il envoya donner avis au Roi , 



190 [ 2 ^ 2 9] MÉMOIRES 

lui conseillant de venir : ce qu'il fit toute la nuit, et 
arriva sur les trois heures du matin. Cependant M. de 
Créqui et moi , avec les maréchaux de camp , tînmes 
conseil de l'ordre que nous avions à tenir , qui fut 
que les régimens des gardes françaises et suisses don- 
neroientà la tête; que le régiment de Navarre auroit 
l'aile droite , et Estissac la gauche ; que les deux 
ailes feroient monter deux cents mousquetaires cha- 
cune contre les montagnes, tant qu'ils auroient gagné 
l'éminence sur les gardes des barricades , et qu'ils les 
auroient outre-passées. Cela fait, au signal que nous 
donnerions, ils feroient leurs décharges par derrière 
la barricade comme nous l'attaquerions par devant 
avec les deux régimens des gardes 5 que le comte de 
Saulx, avec son régiment, iroit passer au dessous de 
Tallasse , par des chemins extravagans que des paysans 
du lieu lui montreroient , et viendroient ensuite 
descendre dans Suze, et prendre les ennemis par der- 
rière , au cas qu'ils nous résistassent encore -, qu'en 
même temps on feroit attaquer Talion par un autre 
régiment ; ce que M. d'Auriac entreprendroit. Cet 
ordrQ fait , nous commençâmes à onze heures du soir 
à faire passer les troupes par Chaumont. Il faisoit 
un très - mauvais temps ; il y avoit sur terre deux 
pieds de neige. 

Le mardi 6 mars , le Roi arriva sur les deux heures 
du matin à Chaumont, avec messieurs le comte de Sois- 
sons, de Longueville , de Moret , le maréchal de 
Schomberg, d'Haluin, de La Valette et autres. Nos 
troupes passèrent; à savoir, sept compagnies des 
gardes, six des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze 
d'Estissac , et quinze de Saulx , et les mousquetaires à 



DE BASSOMPIERRE. [1629] igi 

cheval du Roi. Le comte de Saulx et son régiment 
partirent dès trois heures pour aller où ils étoient 
ordonnés : le reste demeura à cinq cents pas de Tallasse 
en bataille. Nous avançâmes aussi six pièces de canon 
de six livres de balles, menées au crochet, pour forcer 
les barricades. D'Estissac eut ordre de laisser cent 
hommes à la garde du parc de l'artillerie. L'ordre fut 
que chaque corps jetteroit devant lui cinquante en- 
fans perdus soutenus de cent hommes , lesquels se- 
roient soutenus de cinq cents. Nous logeâmes les 
princes et seigneurs à la tête de cinq cents hommes des 
gardes. Sur les six heures du matin, M. de Créqui 
et moi , avec messieurs de La Valette , Valençai , 
Toiras, Canaples et Tavannes , mîmes nos troupes 
en l'ordre susdit. Le Roi, en ce même temps étant 
arrivé avec M. le comte et M. le cardinal , il voulut 
que ses mousquetaires fussent mêlés avec les enfans 
perdus des gardes. Nous envoyâmes de la part du Roi 
le sieur de Cominges , avec un trompette, demander 
passage pour l'armée et la personne du Roi au duc 
de Savoie. Mais comme il approcha de la barricade 
on le fit arrêter, et le comte de Verrue sortit lui 
parler, et lui répondit que nous ne venions point 
en gens qui voulussent passer en amis, et que cela 
étant ils se mettroient en si bon état de nous em- 
pêcher, que, si nous le voulions entreprendre, nous 
n'y gagnerions que des coups. Après que Cominges 
nous eut rapporté cette réponse , j'allai , parce que 
j'étois en jour de commander , trouver le Roi qui 
étoit cent pas derrière nos enfans perdus , plus avancé 
que le gros des cinq cents hommes des gardes , pour 
lui demander congé de commencer la fête, et lui 



ÏC)2 [ X ^ 2 9] MÉMOIRES 

dis: <( Sire, l'assemblée est prête, les violons sont 
entrés , et les masques sont à la porte ; quand il plaira 
à Votre Majesté nous donnerons le ballet. » Il s'ap- 
procha de moi , et me dit en colère : « Savez-vous 
bien que nous n'avons que cinq cents livres de plomb 
dans le parc d'artillerie ? » Je lui dis : « Il est bien temps 
maintenant de penser à cela ! faut-il que pour un des 
masques qui n'est pas prêt le ballet ne se danse pas ? 
Laissez-nous faire , Sire , et tout ira bien. — M'en 
répondez-vous , me dit-il ? — Ce seroit téméraire- 
ment fait à moi, lui répondis-jc, de cautionner une 
chose si douteuse : bien vous réponds-je que nous 
en viendrons à bout à notre honneur, ou j'y serai 
mort ou pris. — Oui ; mais , me dit-il , si nous man- 
quons je vous reprocherai. — Qu'en sauriez-vous 
dire autre chose, lui repartis-je, si nous manquons, 
que de m'appeler le marquis d'Uxelles (car il avoit 
failli de passer à Saint-Pierre ) 5 mais je me garderai 
bien de recevoir cette injure : laissez-nous faire seu- 
lement. » Alors M. le cardinal lui dit : « Sire, à la mine 
de M. le maréchal , j'en augure tout bien , soyez-en 
1 assuré. » Sur ce, je m'en vins à M. de Créqui , et mis 
pied à terre avec lui, ayant donné le signal du com- 
bat. M. le maréchal de Schomberg, qui ne faisoit que 
d'arriver , ayant été contraint de demeurer derrière 
pour la goutte qu'il eut, s'en vint à cheval voir la 
fête. Nous passâmes le bourg de Tallasse que les 
ennemis avoient quitté ; au sortir de ce village nous 
fûmes salués de quantité de mousquetades des enne- 
mis qui étoient sur les montagnes et à la grande barri- 
cade , et de quantité de canonnades du fort de Tal- 
lasse :et comme nous nous avancions toujours, M. de 



DE BASSOMPIERRE. [1629] ig3 

Schomberg fut blessé aux reins d'une mousquetade 
qui venoit des montagnes à gauche. Lors les nôtres 
des deux ailes , ayant gagné les ennemis , tirèrent ait 
derrière de la barricade, et nous y donnâmes tête 
baissée. Nous leur fîmes abandonner : alors nous les 
suivîmes si vivement, qu'ils n'en purent garder au- 
cune de celles qu'ils avoient. Ensuite y entrant pêle- 
mêle avec eux -, le commandeur de Valençai prit le 
haut à la gauche avec les Suisses , où il fut blessé d'une 
mousquetade au genou, et en chassa les Vallésiens, 
que le comte de Verrue menoit-, son cheval y fut pris. 
Je donnai par le bas avec M. de Créqui et les Fran- 
çais , où le marquis Ville fut fort blessé. Nous suivîmes 
si vivement notre pointe, que, sans la résistance que fit 
près d'une chapelle un capitaine espagnol et peu de 
soldats à nos enfans perdus , qui donna loisir.au duc 
et au prince de se retirer, ils étoient tous deux pris. 
Nous vînmes, sans nous arrêter, jusque sur le haut 
à la vue de Suze , où d'abord on nous tira force ca- 
nonnades de la citadelle de Suze ; mais nous étions 
si animés au combat, et si joyeux d'avoir obtenu la 
victoire , que nous ne faisions aucun état de ces coups 
de canon. Je vis une chose qui me contenta fort dé 
la noblesse française qui étoit là , parmi laquelle 
M. de Longueville , de Moret et d'Haluin , M. le pre- 
mier écuyer, et plus de soixante autres étoient avec 
nous : une canonnade donna à nos pieds , qui nous 
couvrit de terre. La longue connoissance des canon- 
nades m'avoit appris plus qu'à eux que, dès que le 
coup est donné , il n'y a plus de péril ; ce qui me fit 
jeter les yeux sur la contenance d'un chacun, et voir 
quel effet ce coup auroit fait en eux. Je n'en aperçus 
t, 21. i3 



ig4 [ J ^ 2 9] MÉMOIRES 

pas un qui fit aucun signe d'étonnement, non pas 
même d'y prendre quasi garde. Un autre tua parmi 
eux un gentilhomme de M. de Créqui , dont ils ne 
firent aucun bruit. En marchant à la barricade, un 
de mes gardes fut tué, sur lequel j'étois appuyé-, un 
autre, poursuivant chaudementavec les enfans perdus, 
fut tué sur le pont de Suze ; un gentilhomme des 
miens y eut une mousquetade sur le coude - pied , 
dont il est demeuré estropié 5 c'étoit celui qui com- 
mandoit ma galiote à La Rochelle, nommé Duval. Au- 
cuns de nos enfans perdus entrèrent même dans la ville 
pêle-mêle avec les ennemis, et y furent pris prisonniers; 
et nous eussions à l'heure même forcé Suze , si nous 
n'eussions fait retirer nos gens , parce que nous vou- 
lions conserver la ville sans la piller , pour servir de 
logement au Roi. Peu après être venus sur le tertre, 
M. de Créqui avec M. de La Valette allèrent loger à 
gauche en des maisons sur la descente, avecles gardes, 
et moi , avec Toiras et Tavannes , prîmes à la droite 
en descendant, et y logeâmes Navarre. Le comman- 
deur, quoique blessé, alla mettre les Suisses de 
l'autre côté de la ville , afin d'empêcher que rien n'en 
sortît. Quoi fait, M. de Créqui et moi prîmes notre 
logement aux Cordeliers du faubourg de Suze, et tous 
les princes et la noblesse vinrent repaître avec eux, 
joyeux et contens d'avoir si bien et heureusement 
servi le Roi , qui nous envoya l'abbé de Beauvau 
premièrement, et puis son écuyer de quartier, pour 
dire à M. de Créqui et à moi la satisfaction qu'il avoit 
de nous, et la reconnoissance perpétuelle qu'il en 
auroit 5 nous blâmant néanmoins M. de Créqui et moi 
de ce qu'étant ses lieutenans généraux, nous avions 



DE BASSOMPÏERRE. [1629] ï<)5 

voulu donner avec les enfans perdus , et nous man- 
dant qu'il ne nous enverroit plus ensemble , parce 
que, par émulation l'un de l'autre, nous faisions ce 
préjudice à son service , que si nous nous y eussions 
fait tuer, outre la perte quil eût faite de deux telles 
personnes , le désordre se fût mis dans cette oc- 
casion , faute de chefs pour la commander. Nous lui 
mandâmes qu'il y a des choses qui se doivent faire 
avec retenue , et d'autres avec précipitation ; que celle- 
ci étoit une affaire où il ne falloit point marchander , 
mais y mettre le tout pour le tout , parce que , si 
nous eussions été repoussés à la première attaque , 
nous l'eussions ensuite été à toutes les autres, et que 
des soldats qui voient de tels chefs à leur tête , y 
vont avec bien plus de courage et de résolution. Pen- 
dant le combat des barricades, M. le comte de Saulx , 
qui étoit allé par dessous Talion pour prendre les 
ennemis par derrière , eux , qui s'en doutoient , 
avoient mis sur l'avenue où ils dévoient passer, le 
colonel Belou avec son régiment pour la garder; mais 
il les surprit à la pointe du jour et défit le régi- 
ment , prit plus de vingt officiers prisonniers, et rap- 
porta neuf drapeaux des dix dudit régiment 5 puis 
se vint joindre à nous aux Cordeliers , d'où nous en- 
voyâmes, sur les cinq heures du soir, sommer la ville 
de se rendre , et le château aussi , ce qu'ils firent 5 
et nous ayant donné des otages , nous différâmes d'y 
entrer ce jour-là , craignant un désordre , et que la 
ville ne fût pillée par les soldats , ardens et échauffés 
par la précédente défaite , et y entrant de nuit. M. de 
Senneterre vint à l'entrée de la nuit nous trouver et 
nous dire encore de belles paroles de la part du Roi 

i3. 



IC)6 [ r ^ 2 9] MÉMOIRES 

et de M. le cardinal, qui nous écrivit comme le Roî 
envoyoit ledit de Sennetërre trouver M. le duc de 
Savoie de sa part , et que nous facilitassions son pas- 
sage. Nous lui donnâmes un trompette et dix de 
mes gardes pour raccompagner. 

Le mercredi 7 , ceux de Suze nous vinrent porter 
les clefs de leur ville, où nous envoyâmes Toiras 
pour en prendre possession et y faire faire nos loge- 
mens. M. le cardinal vint dîner chez moi aux Corde- 
liers, où après nous tînmes conseil ; puis, ayant été 
visiter le poste des Suisses , que nous louâmes d'a- 
voir bien fait, et principalement le colonel Salis, de 
qui le commandeur de Valençai disoit de grandes 
louanges, et blâmant le régiment de Navarre même 
devant Tavannes, leur mestre de camp , nous vînmes 
loger da*is Suze, et mîmes garnison au château -, et la 
citadelle nous ayant envoyé demander trêve jusqucs 
au retour de M. de Sennetërre, nous leur acordâmes. 

Le jeudi, 8 de mars, nous partîmes de Suze avec 
ce que nous avions des gardes, des Suisses , Navarre 
et Saulx , avec les gendarmes et chevau-légers de la 
garde du Roi, Bussi, Laurière, Boissac et Arnault, 
avec les gardes de M. de Créqui et de moi , pour 
aller prendre notre logement à Boussolenque , et 
passâmes de là la Doire du côté de la plaine. G'étoit 
le jour de M. de Créqui à commander, nous chan- 
geant de trois en trois jours. Je voulus que Ton prît 
plutôt ce chemin que l'autre, parce qu'il étoit plus 
large et plus aisé que l'autre, parce qu'il y avoit aussi 
devant Boussolenque une plaine pour nous mettre en 
bataille et faire nos ordres , en cas que les ennemis 
nous eussent voulu disputer le logement de Bousso- 



DE BASSOMP1ERKE. [16^9] 1QJ 

lenque; mais, comme nous voulûmes faire passer le 
pont de la Doire à nos troupes , le gouverneur de 
la citadelle de Suze , qui étoit en trêve avec nous , 
manda qu'il ne pouvoit souffrir que notre armée pas- 
sât devant sa citadelle, et que si nous le faisions il 
romproit la trêve. Nous acceptâmes ce dernier parti , 
et en même temps envoyâmes couper les canaux qui 
portoient l'eau dans la citadelle : ils ne les pouvoient 
faire garder, parce que les citernes n'en valoieht rien. 
Lui , de son côté , nous tira plus de cent canonnades 
en passant, et nous tua dix ou douze hommes. Je 
menai ce jour-là l'avant-garde de l'armée, M. de Cré- 
qui la commandant. Comme il passoit près de la ville , 
qui nous ouvrit les portes , notre cavalerie se tint en 
bataille du côté de Veillane jusques à ce que l'infan- 
terie fût passée et barricadée , puis elle défila. M. de 
Senneterre revint passer à Boussolenque , et nous dit 
qu'il avoit quasi accommodé toutes choses , qu'il nous 
prioit de ne point avancer ; et sur ce que nous dîmes 
que le lendemain matin nous irions attaquer Veillane, 
il s'en alla en diligence à Chaumont , et nous fifécrire 
par M. le cardinal que le Roi nous commandoit de 
ne rien entreprendre , et ne bouger de Boussolenque, 
jusques à ce que M. de Senneterre eût été trouver le 
duc de sa part. 

M. de Senneterre s'en alla le g trouver le duc qui 
étoit à Veillane. 

Le samedi 10, Senneterre repassa , qui nous apporta 
l'acceptation de la paix que le duc avoit faite sur les 
articles que le Roi lui avoit envoyés ; et sur le soir 
le comte de Verrue passa pour aller trouver le Roi 
de la part du duc. Nos soldats , ces deux jours pré- 



19B t 1 ^ 2 *}] MÉMOIRES 

cédens, furent fort à la picorée; mais ce jour-là 
nous fîmes de rigoureuses défenses de n'y plus aller. 
Le dimanche 1 1 j'étois en jour de commander. Sur 
la nouvelle que nous eûmes du Roi de la venue de 
M. le prince près de lui , nous fîmes mettre toute notre 
infanterie en bataille entre Saint- Jarry et Boussolen- 
que , border d'infanterie , des deux côtés , le bourg et 
le pont par où le prince devoit passer; fîmes mettre 
douze compagnies de cavalerie, en bel ordre, dans 
la plaine qui est entre Boussolenque et Suze , et moi 
je fus par-delà Saint- Jarry avec les gendarmes, che- 
vau-légers du Roi et la compagnie d'Arnault, avec 
mes gardes et force noblesse, recevoir M. le prince; 
puis le menai par devant notre infanterie , qui lui fit 
salve et le salua. M. de La Valette étoit à la tête. De 
là nous passâmes à travers Boussolenque, et vînmes 
où étoient les douze compagnies de cavalerie , où étoit 
aussi M. le maréchal de Créqui , entre les mains du- 
quel je le résignai pour l'amener au Roi. Messieurs 
de Longueville, de Moret, d'Haluin , de La Valette 
et de *La Trimouille , qui voulurent venir avec moi 
au devant de M. le prince, ne le voulurent saluer 
qu'après que je lui eus fait la révérence. Tousses 
messieurs le quittèrent et revinrent au quartier de 
Boussolenque , ne nous ayant point quittés depuis que 
nous partîmes d'Embrun. M. le prince dîna à Suze 
avec M. le cardinal , avec lequel il traita et conclut 
toutes choses, et entre autres que l'on mettroit la cita- 
delle de Suze et les forts de Talion et de Tallasse en- 
tre les mains du Roi , qu'il garderoit jusqu'à ce que 
toutes choses fussent concertées en Italie ; que j'y 
mettrois des Suisses , et que je jurerois au duc de re- 



DE BASSOMPIERRE. [1629] IQ9 

mettre lesdites places entre ses mains lorsque le Roi 
m'auroit mandé que toutes choses promises seroient 
accomplies. De là M. le prince s'en revint sans avoir 
vu le Roi pour lors-, et M. de Créqui et moi le fûmes 
accompagner jusques à la plaine de Veillane. M. le 
cardinal m'écrivit pour venir prendre le lendemain 
possession de Suze et des autres forts. 

Le lundi j'y arrivai, et je n'y trouvai aucun com- 
missaire du duc , ni ordre aux gouverneurs des pla- 
ces de me les consigner; ce qui fit que je passai à 
Chaumont pour trouver le Roi, que je n'avois point 
vu depuis l'attaque du pas de Suze. Je dînai avec 
M. le nonce chez M. le cardinal, et fus visiter mes- 
sieurs de Schomherg et le commandeur de Valençai 
blessés. De là je revins à Suze , où je trouvai un se- 
crétaire d'État du duc; mais il me dit ne pouvoir rien 
faire sans le veedor général Gabaléon. Je lui parlai 
un peu rudement , ce qui fit qu'il s'en retourna au 
galop à Veillane ; et, le soir même, Gabaléon arriva 
en mon quartier de Boussolenque ; lequel m'ayant fait 
entendre son ordre de me remettre les forts entre 
les mains, et le serment qu'il me montra que je de- 
\ois faire et faire faire aux Suisses que je mettrois 
dans lesdits forts, j'y trouvai quelques difficultés, 
dont je donnai la nuit avis à M. le cardinal, et Gaba- 
léon s'en alla à la citadelle de Suze, 

Le lendemain, mardi i3, je m'en revins de bon 
matin à Suze , où je trouvai messieurs de Château- 
neuf et de Senneterre, que M. le cardinal m'avoit 
envoyés sur le sujet de la difficulté que je lui avois 
mandée ; et comme ce jour-là M. de Créqui , premier 
maréchal de France en Farmée , faisoit faire la mon- 



200 t 1 ^ 2 *^] MÉMOIRES 

tre générale , M. le cardinal passa de l'autre côté pour 
la voir. Je convins avec Gabaléon de la forme du ser- 
ment, et envoyai des commissaires pour faire l'inven- 
taire de la citadelle avec ceux du duc. Gabaléon et ces 
messieurs vinrent dîner avec moi ; puis avec grande 
peine je pus les faire sortir de la citadelle , où je mis 
le capitaine Reding avec sa compagnie. De là je voulus 
moi-même accompagner les troupes du duc en m'en 
retournant à Boussolenque, et les fis conduire jusques 
à Veillane en toute sûreté. 

Le mercredi 14 le Roi envoya , de bon matin, me 
mander que je le vinsse trouver à Chaumont, où 
M. le prince de Piémont devoit venir dîner avec lui : 
ce que je fis , et visitai , en passant à Suze, le mar- 
quis Ville blessé. Delà j'allai établir la garnison suisse 
à Tallasse , puis je vins à Chaumont. Après dîner 
nous fûmes au conseil , où M. le prince assista et fit 
de très-belles propositions. De là le Roi revint à 
Suze , accompagné de M. le prince 5 on le salua de 
canonnades , tant du fort de Tallasse en passant, que 
de la citadelle. M. le prince de Piémont prit congé du 
Roi à la porte de Suze , et, ayant mis pied à terre pour 
lui faire la révérence, le Roi descendit de cheval 
aussitôt pour l'embrasser 3 de là il me commanda de 
l'aller accompagnerjusques à Saint^-Jarry : ce que je fis. 

Le jeudi i5, Gabaléon me vint trouver à Boussolen- 
que pour prendre de moi l'inventaire , signé de ma 
main, de l'artillerie et des munitions des citadelle de 
Suze et fort de Talasse, que je lui donnai. Senneterre 
passa ce jour-là pour aller à madame la princesse de 
Piémont , de la part du Roi , lui rapporter les drapeaux 
gagnés au pas de Suze, 



DE BASSOMPIERRE. [1629] 201 

Le vendredi 16, je vins à Suze voir le cardinal de 
La Valette qui étoit arrivé. Je dînai avec M. le car*- 
dinal, que je menai puis après à la citadelle de Suze ; 
puis fûmes au devant du Roi, qui étoit allé se pro- 
mener jusques à Boussolenque , où je m'en retournai. 

Le samedi 17 le prince cardinal vint voir le Roi , 
qui passa et repassa par mon quartier 5 je l'accompa- 
gnai jusques à Saint-Jarry. Au retour Gabaléon me 
vint porter , de la part du duc , la lettre que don Gon- 
zalez de Cordoue lui avoit écrite , par laquelle il dé- 
claroit vouloir effectuer tout ce que le duc avoit pro- 
mis , et qu'à cet effet il avoit levé le siège de Casai. 
Je l'envoyai à l'heure même au Roi , qui me l'ayant 
redemandée , je la fis, le lendemain, reporter au duc 
à Veillane par Boissac. 

Le dimanche 18, messieurs les cardinaux de Ri- 
chelieu et de La Valette vinrent dîner chez M. de 
Créqui à Bossolin. M. le prince de Piémont y ar- 
riva peu après , qui , ayant conféré quelque temps 
avec M. le cardinal , s'en retourna à Veillane , et lui 
à Suze. 

Le lundi 19 Sainte-Soulaine vint apporter la nou- 
velle de la levée du siège de Casai. 

Le mardi 20 je fus dîner à Suze chez M. le cardinal. 
L'après-dînée le Roi alla en la plaine de Boussolen- 
que voir le régiment de La Grange nouvellement 
arrivé. 

Le mercredi 21 nous fîmes mettre notre infanterie 
en bataille en la plaine au dessus de Boussolenque. 
De là je fus recevoir madame et M. le prince de Pié- 
mont qui venoient voir le Roi à mi-chemin de Veil- 
lane 3 puis au dessous de Saint-Jarry je lui présentai 



202 [ J ^ 2 9] MÉMOIRES 

les gendarmes et chevau-légers de la garde du Roi , 
qui marchèrent devant et derrière elle comme ils fai- 
soientau Roi. M. de Luxembourg lui vint faire la ré- 
vérence, qu'elle baisa comme elle m'avoit fait. Je 
l'amenai de là passer par devant notre infanterie , qui 
la salua de salves de piques et de drapeaux. Créqui et 
M. de La Trimouille , avec dix-huit compagnies de 
chevau-légers , la vinrent recevoir. Je la consignai es 
mains de M. le maréchal de. Créqui, qui la conduisit 
jusqu'à ce que le Roi la joignit, qui vint au devant 
d'elle, et avoit fait mettre en bataille douze mille 
hommes de pied, auxquels il fit faire devant elle 
plusieurs évolutions ; puis la conduisit au château de 
Suzë , où elle et M. le prince son mari furent logés 
et défrayés. 

Le jeudi 22 je tombai malade et me fis saigner. 
Guron revint de Casai, et amena les députés de la 
ville avec lui, que je fis loger et défrayer à Bousso- 
lenque. 

Le vendredi je pris médecine -, mon mal me con- 
tinua. 

Le samedi je me fis encore saigner. M. le prince 
de Piémont alla et revint de Veillane à Suze; il me 
fit l'honneur, en retournant, de me venir visiter. 

Le dimanche 25 mars , jour de la Notre-Dame , 
M. le prince de Piémont fit ses pâques à Suze , avec 
l'habit de l'ordre de Saint-Maurice. 

Le 26 le Roi envoya le Père Joseph à M. de Man- 
toue, et Argenconrt avec Guron au Montferrat. Je 
continuai d'être malade. 

Le mardi 27 je me fis encore saigner. 

Le mercredi 28 Toiras partit pour aller à Lorette. 



DE BASSOMPIERIŒ. [1629] 2()3 

Le jeudi 29 , commençant à me mieux porter , le 
Roi me commanda de venir à Suze , où nous limes 
l'état de l'armée pour aller à Casai. M. le prince et 
madame la princesse partirent d'auprès du Roi pour 
retournera Turin. 

Le vendredi 3o j'allai à Suze dîner chez Schomberg 
qui m'en avoit envoyé prier. 

Le samedi , dernier jour de mars , M. le duc de Sa- 
voie rompit les étapes que, par le traité de paix, il 
avoit établies pour notre armée. 

Le dimanche , premier jour d'avril , M. le prince 
revint trouver le Roi qui raccommoda tout. 

Le lundi 1 Senneterre alla , de la part du Roi , trou- 
ver le duc à Veillane , et apporta nouvelle que le duc 
viendroit trouver le Roi à Suze. 

Le mercredi 4 nous fîmes partir les troupes pour 
aller tenir garnison au Montferrat \ à savoir : les régi- 
mens de Villeroi , Riberac , Mouchas et La Grange, 
et les compagnies de Toiras , Canillac , Boissac , 
Cournou , Maugiron et Migneux. Le Roi attendoit ce 
jour-là M. de Savoie à Suze \ mais le mauvais temps 
l'empêcha de venir. 

Le jeudi 5 , M. de Savoie m'envoya M. le comte 
de Verrue pour me dire que je lui donnasse passe- 
port pour pouvoir s'aller rendre auprès du Roi. Je 
courus au devant de lui avec M. le maréchal de Cré- 
qui, et nous mîmes dans son carrosse, d'où je sortis 
peu après, laissant M. de Créqui avec lui, qui le 
mena au Roi , pour m'en venir au devant de Madame 
et de M. le prince qui revenoient à Suze. Je les pris 
à Saint- Jarry et les menai jusques à mi-chemin de 
Suze à Boussolenque , où le Roi, qui étoit venu con- 



2(>4 [1629] MÉMOIRES 

duire M, le duc de Savoie, les rencontra. M. de Cré- 
qui ramena M. de Savoie à Saint- Jarry où il coucha. 

Le vendredi 6 , M. de Créqui et moi vînmes à 
Suze faire la révérence à madame et à M. le prince. 
Le Roi fit faire exercice à huit cents soldats devant 
eux. 

Le samedi 7 le Roi nous envoya quérir sur la 
plainte du maréchal d'Estrée contre Besançon , dont 
il nous commanda de faire le jugement et le châti- 
ment dudit Besançon. Nous dînâmes chez M, le car- 
dinal. Le Roi s'en alla au château voir Madame , et nous 
à Boussolenque. 

Le dimanche 8, jour de Pâques fleuries, le Roi 
donna congé à M. de Créqui d'aller, pour huit jours, 
demeurer à Turin. 

Il partit le lundi 9, et moi j'eus un grand mal d'o- 
reille qui me retint au lit. 

Le mardi 10 M. le prince alla et revint de Veillane. 
J'allai dîner à Suze chez M. de Longueville, puis je 
fus voir M. le cardinal , M. le nonce et l'ambassadeur 
de Venise. Le Roi fit faire exercice , et Madame y 
alla. 

Le mercredi 11 M. de Bordeaux me vint voir, et 
allâmes, après dîner, voir ensemble le château de 
Brezolles pour y loger M. le cardinal. 

Le jeudi saint, 12 d'avril , jour de ma naissance , 
je fus , par ordre du Roi , à Suze pour recevoir et aller 
au devant d'un ambassadeur extraordinaire de Ve- 
nise , nommé Soranzo , que la république envoyoit 
au Roi pour le visiter. Schomberg partit pour aller à 
Valence assembler l'armée contre les huguenots. Le 
Roi envoya ce jour-là la commission de l'artillerie 



DE BASSOMPIERRE. [1629] 2o5 

à M. le marquis d'Efîiat . dont j'avois fait la première 
ouverture. 

Le vendredi saint 1 3 , Mi le cardinal vint loger à 
Brezolles. Je fus au devant de lui, et l'y conduisis. Le 
samedi saint 14 , messieurs de Léon et de Châteauneuf 
vinrent dîner chez moi à Boussolenque. Je fis mes 
pâques. Les ambassadeurs de Mantoue arrivèrent à 
Suze. 

Le dimanche i5 , jour de Pâques , je les fus donner 
bonnes à M. le cardinal. Celui de La Valette et M. de 
Longueville me vinrent voir-, je les fus reconduire. 

Le lundi 16 , je fus à Suze dîner chez M. le comte. 
Après dîner je distribuai les départemens aux com- 
missaires pour la montre. Je vis le fonds de celle de 
la cavalerie légère. 

Le mardi 17, je fis faire la montre de la cavalerie 
légère. M. de Créqui revint de Turin , et avec lui 
M. de Frangipani et le comte de Guiche arrivèrent 

Le mercredi 18, M. le cardinal de La Valette nous 
vint voir; nous allâmes ensemble mener Frangipani 
à Suze , à qui le Roi fit fort bonne chère. M. le car- 
dinal nous donna à tous à dîner à Brezolles. 

Le jeudi 19, M. le cardinal partit de Brezolles; celui 
de La Valette et M. de Longueville vinrent dîner en 
notre quartier. M. le cardinal envoya une lettre à 
M. de Créqui et à moi , par laquelle il nous comraan- 
doit de ne souffrir le comte de Guiche en nos quar- 
tiers , et le prendre prisonnier s'il y demeuroit da- 
vantage. Il m'envoya aussi ordonner de venir loger à 
Suze , n'étant pas raisonnable que Sa Majesté fût sans 
aucun maréchal de France , pour commander son 
quartier et la bataille de l'armée , laissant M. de Cré- 



2o6 [ L ^ 2 9] MÉMOIRES 

qui à Boussolenque. Je m'en revins donc à Suze avec 
ces messieurs, fus au conseil, de là chez Madame, 
puis souper chez M. le cardinal de La Valette. 

Le vendredi 20 , j'allai dîner chez M. le cardinal ; 
delà je vins avec lui au conseil. L'ambassadeur extra- 
ordinaire de Florence , nommé Julian de Médicis , 
archevêque de Pise, eut audience. Nous allâmes de là 
avec le Roi chez Madame qui étoit malade, puis sou- 
per chez M. de Longueville. 

Le samedi 21 , M. le comte et M. de Longueville 
vinrent dîner chez moi ; puis je fus au conseil. L'am- 
bassadeur de Mantoue eut audience. 

Le dimanche 22 , nous réglâmes , M. de Créqui et 
moi , les munitions. L'après-dînée la cour se tint chez 
Madame 5 le soir je soupai chez M. de Longueville, et 
puis je fus chez le Roi ouïr sa musique. 

Le lundi 23, M. de Créqui revint encore dîner chez 
moi; on tint conseil après dîner; de là je fus chez 
Madame; puis le Roi vin t à mon logis voir ma chambre, 
où , quand on parloit en un coin , pour bas que ce 
fût, on l'oyoit en l'autre. Il fit faire après souper une 
excellente musique. 

Le mardi 24, le Roi tint conseil . Il fut voir Madame. 
Il arriva un ambassadeur extraordinaire de Mantoue. 
Le Roi se trouva un peu mal. 

Le mercredi 25, je menai l'ambassadeur extraordi- 
naire de Venise à sa première audience. Il arriva 
à Suze une ambassade extraordinaire de Gênes. 
M. d'Herbaut demanda au Roi s'il se couvriroit par- 
lant à lui. Le Roi en fut en doute, et m'envoya quérir 
pour m'en demander mon avis. Je lui dis que j'avois 
vu couvrir un autre ambassadeur que la république 



DE BA.SSOMPIERRE. [1629] 207 

de Gênes avoit envoyé au Roi; que c'étoit une répu- 
blique qui ne cédoit rien , ou fort peu , à celle de 
Venise ; qu'anciennement le Roi ne faisoit point cou- 
vrir les ambassadeurs de Ferrare , Mantoue et Urbin ; 
que , depuis quelques années , elle les avoit fait cou- 
vrir; que Gênes ne passe pas seulement devant eux, 
mais devant Florence même ; qu a mon avis le Roi le 
devoit faire couvrir; néanmoins, s'il ne le prétendoit 
point , qu'il s'en pourroit passer. Sur cela M. de Châ- 
teauneuf arriva , à qui ayant demandé la même chose , 
il dit de pleine volée que non, et que les Génois 
étoient ses sujets ; lesquels prendroient avantage de 
cette concession comme d'un titre qu'ils ne sont 
plus sujets de la France , et que le Roi détruiroit le 
droit qu'il a sur cette république. Il n'en fallut pas 
davantage au Roi pour ne leur pas permettre qu'ils 
parlassent couverts à lui ; de sorte qu'il commanda à 
M. d'Herbaut de leur dire qu'ils ne l'entreprissent pas. 
Le jeudi 26 , comme j'étois chez le Roi, on me vint 
dire que M. le nonce Bagny m'attendoit en mon logis. 
Je m'y en allai aussitôt l'y trouver. Il me dit en subs- 
tance que Sa Sainteté avoit en très-particulière re- 
commandation la république de Gênes; qu'elle lui 
avoit ordonné de prendre soin de ses intérêts et de 
moyenner que cette ambassade, qu'elle avoit envoyée 
au Roi , fût bien reçue , là où elle prévoyoit qu'elle 
recevroit un signalé affront par le déni que l'on leur 
faisoit de se couvrir à l'audience; ce qui étoit contre 
toute équité et raison , attendu que le précédent am- 
bassadeur que cette république avoit envoyé vers 
Sa Majesté, le Roi l'avoit fait couvrir; que c'est une 
grande république , qui a rang avant tous les princes 



208 [ r ^ 2 9] MÉMOIRES 

d'Italie , après les rois immédiatement , avec Venise , 
et plusieurs autres choses qu'il m'allégua. Il me dit 
qu'il en venoit de faire instance à M. le cardinal , qui 
lui avoit promis d'accommoder cette affaire ; mais que* 
pour en avoir la décisive, il ne devoit pas en être le 
promoteur; que je serois très-propre pour entamer 
l'affaire , et qu'il me pouvoit dire de sa part que 
j'eusse à le faire , comme ledit nonce m'en prioit ins- 
tamment; m'assurant qu'outre l'obligation que m'en 
auroit ladite république , Sa Sainteté m'en sauroit un 
très-grand gré. Je lui répondis que je tiendrois à 
grand honneur de rendre ce petit service à Sa Sain- 
teté et à cette république , mais que je craignois n'y 
être pas propre , attendu que je m'enétois déjà ouvert 
au Roi , qui avoit pris le contraire avis , que l'on lui 
avoit donné en meilleure part que le mien; que Sa 
Majesté étoit opiniâtre quand il avoit une fois mis 
une chose en sa tête , et prompt à se mettre en colère 
contre ceux qui le contestent ; et qu'après lui avoir 
dit cela , j'offrois à Sa Sainteté de faire ce qu'il me 
commandoit, et que j'irois du même pas trouver M. lé 
cardinal pour savoir la forme et l'ordre que j'avois à 
tenir en cette affaire : et ainsi me séparai de lui et allai 
trouver M. le cardinal , lequel me dit qu'il falloit que 
je fisse cette ouverture et qu'il me seconderoit bien ; 
qu'il feroit que les maréchaux de camp et Bullion 
suivroient mon avis , et que M. de Châteauneuf ap- 
puieroit foiblement le sien. Sur cette assurance je 
m'en vins l'après-dînée au conseil , où nous dépê- 
châmes force affaires ; après lesquelles M. d'Herbaut 
dit au Roi qu'il avoit vu l'ambassadeur de Gênes, en- 
semble leurs papiers , par lesquels ils faisoient apparoir 



DE lïASSOMPIERRE. [1629] 2O9 

s'être autrefois couverts , et qu'ils ne demancloient 
point audience, si ce n'étoit à cette condition. Le Roi 
s'opiniâtra fort, et vis que j'aurois affaire à forte partie. 
Alors M. le cardinal lui dit: «S'il vous plaît, Sire, d'en 
prendre les avis de ces messieurs; après quoi vous 
jugerez vous-même ce qu'il vous plaira. Alors le Roi 
commença expressément par moi à demander mon 
avis, afin d'avoir sujet de répondre là-dessus. Et, 
comme j'ouvrois la bouche pour parler , il dit : « Je 
vous le demande, mais je ne le suivrai pas; car je sais 
bien qu'il va à les faire couvrir, et que ce que vous 
en faites est à la recommandation d'Augustin Fiesque^ 
qui est avec vous.)) Cela me piqua, et lui répondis: 
« Sire , s'il vous plaît de faire réflexion sur mes ac- 
tions passées , vous connoîtrez que le bien de votre 
service et votre gloire particulière ont toujours été 
mes principaux intérêts. Je n'en ai aucun , ni pra- 
tique avec la république de Gênes , et quand j'en 
aurois, ils céderoient à ceux que j'ai pour votre ser- 
vice. Don Augustin Fiesque est mon ami , et il m'a 
plus d'obligation que je ne lui en ai; et quand je lui 
en aurois, vous me croiriez bien léger et inconsidéré 
si je vous décevois en sa faveur. Finalement, Sire , le 
serment que j'ai à votre conseil m'oblige de vous 
donner le mien selon mon sentiment et ma conscience; 
mais, puisque vous jugez si mal de ma prud'hommie , 
je m'abstiendrai, s'il vous plaît, de vous donner mon 
avis. — Et moi, dit le Roiextraordinairement en co- 
lère, je vous forcerai de me le donner puisque vous 
êtes de mon conseil, et que vous en tirez les gages. » 
M/ le cardinal, au dessous de qui j'étois , me dit : 
« Donnez-le, au nom de Dieu, et ne contestez plus. » 
T. 21. r4 



210 [^^oj MÉMOIRES 

Lors je dis au Roi: « Sire , puisque Votre Majesté veut 
absolument que je lui dise mon opinion , elle est que 
vos droits et ceux, de votre couronne se dépériront , 
si par cet acte vous accordiez aux Génois la souverai- 
neté que vous prétendez avoir sur eux , et que vous 
les devez entendre tête nue comme vos sujets , et non 
couverts comme républicains. » Alors le Roi se leva 
en forte colère , et me dit que je me moquois de lui , 
et qu'il me feroit bien connoître qu'il étoit mon Roi . 
mon maître , et plusieurs autres choses pareilles 5 et 
moi je n'ouvris plus la bouche pour dire une seule 
parole. M. le cardinal le remit, et il fit suivre les 
opinions, qui furent toutes que l'ambassadeur de 
Gênes parleroit couvert à l'audience. Après cela le 
Roi se leva et alla faire faire l'exercice aux gardes. Le 
soir nous vînmes à la musique du Roi , qui ne dit pas 
un mot aux autres de peur d'en dire à moi, et ne fit 
que gronder. 

Le vendredi 27, l'ambassadeur de Gênes eut au- 
dience. Le Roi fut voir Madame qui le revint voir. Je 
demandai àM. le cardinal ce que je ferois du mot; car 
si je le faisois prendre par un maréchal de camp, le 
Roi s'oifenseroit , et s'offenseroit peut-être encore si 
je lui allois demander. M. le cardinal parla sur ce sujet 
au Roi, qui lui dit que je le lui demandasse, et que je 
ne lui fisse ni excuses ni reproches -, et que c'étoit la 
peine où étoit le Roi, sa colère étant passée, et ayant 
reconnu qu'il avoit tort de se prendre à moi pour une 
chose dont je ne parlois que pour son service. Je pris 
donc le mot de lui, et lui parlai ensuite , et lui à moi , 
comme auparavant. Le Roi ouït ensuite le marquis de 
Striggi , ambassadeur extraordinaire deMantoue: puis 



DE BASSOMPIERRE. [1629] 211 

Madame lui envoya un très-beau présent de pierres de 
cristal de roche , ensuite duquel ceux de Gênes lui 
firent un présent de douze caisses d'excellentes confi- 
tures. Il en ouvrit une qu'il distribua à la compagnie; il 
en envoya deux qui étoientd'écorce de cédrat à la Reine 
sa mère qui l'aimoit fort, et me donna les neuf autres 
caisses, et ainsi fut faite ma paix. Puis le soir me dit 
qu'il quittoit son armée de Piémont pour s'en aller à 
celle de Valence -, qu'il en faisoit général M. le cardi- 
nal, et M. de Créqui et moi lieutenans généraux, et 
que nous eussions à demeurer auprès de mondit sieur 
le cardinal. Le soir M. d'flerbaut tomba malade, dont 
il mourut. On désespéra de sa vie dès le premier jour, 
et l'on fit instance en faveur de M. de La Vrillière , 
a quoi nous ne trouvâmes pas M. le cardinal fort dis- 
posé alors. 

Le samedi 2-8, le Roi partit pour aller en France. 
Il le fut dire à Madame , puis nous le fûmes accompa- 
gner jusqu'à Chaumont. Il n'est pas hors de propos de 
dire ici un mot de Monsieur, son frère, parce que le 
pouvoir de général de l'armée du Roi cessa ce jour-là. 
Il s'en alla , comme j'ai déjà dit, de Château-Morand, 
et je le fus trouver en Dombes , où il s'amusa à chas- 
ser. Le Roi, à qui je le dis à mon arrivée à Grenoble, 
lui envoya un gentilhomme pour lui donner avis de 
son acheminement à Suze , le priant de se hâter d'y 
venir prendre sa bonne part et à la gloire et au péril. 
Il fit réponse au Roi , comme Sa Majesté arrivoit à 
Briançon , que, comme il s'acheminoit, il avoit appris 
le département de madame la princesse Marie , dont 
il avoit été si touché qu'il s'en alloit à une de ses mai- 
sons passer son déplaisir, et y attendre lescomman- 

14. 



212 [1629J MÉMOIRES 

démens de Sa Majesté. Sur cela, ayant entendu comme 
le Roi avoit forcé le pas de Suze et ses ennemis à lui 
accorder tout ce qu'il avoit désiré d'eux , il s'en re- 
tourna à ses journées , ayant écrira la Reine sa mère 
qu'il la supplioit de ne permettre que la princesse 
Marie sortît de France, laquelle madame de Longue- 
ville emmenoitvers Paris. M. Le Grand, étant parti 
d'auprès de Monsieur pour venir à Paris , donna l'a- 
larme à la Reine que Monsieur vouloit enlever la 
princesse Marie , et l'épouser. Sur quoi elle envoya 
arrêter madame de Longueville , et tenir la princesse 
sous sûre garde dans le bois de Vincennes. Monsieur 
envoya se plaindre à la Reine sa mère, et envoya aussi 
un gentilhomme au Roi , lequel lui fit réponse qu'il 
n'avoit rien su avant l'arrêt de la princesse Marie,' mais 
qu'il approuvoit tout ce que la R.eine sa mère avoit 
fait, comme l'ayant fait pour le bien de son service. 
Sur cela Monsieur témoigna son mécontentement. 
M. le cardinal n'approuva pas trop cette capture ; ce 
qui donna du mécontentement à la Reine , laquelle, 
persuadée par le cardinal de Berulle , sur les assu- 
rances que le père Gondran lui donna , que Monsieur 
n'avoit aucun dessein de l'enlever , et qu'il en répon- 
doit , la fit élargir quelque temps après ; et Monsieur 
s'amusa à chasser à Montargis le long de l'été. Après 
que nous eûmes conduit le Roi jusqu'à Chaumont , 
nous revînmes à Suze prendre congé de M. et de ma- 
dame la princesse de Piémont , lesquels nous fûmes 
accompagner jusqu'à Boussolenque. 

Le dimanche 29, M. le cardinal tint conseil chez lui 
de toutes les affaires de guerre ; ce qu'il fit aussi le 
lendemain. 



DE BASSOMPIERRE. [ 1629] 21 3 

Le mardi , premier jour de mai , il dépêcha le sieur 
de Cominges vers M. le cardinal de Savoie. Je fus 
visiter l'ambassadeur de Gênes et ceux de Venise. 
L'ambassadeur de Gênes me rendit la visite le len- 
demain. 

Le jeudi 3 , M. le cardinal fut à Boussolenque trou- 
ver M. le prince de Piémont, et conférer avec lui. 

Le vendredi 4> M. le maréchal de Créqui vint à 
Suze dîner chez moi. 

Le samedi 5, M. le cardinal envoya M. de Château- 
neuf trouver M. de Savoie , qui trouva M. le prince 
dé Piémont à Veillane. 

Il s'en revint le dimanche 6, dont M. le cardinal 
ne fut pas content , et le fit retourner le jour même 
trouver M. de Savoie. 

Le lundi 7, M. le cardinal alla ordonner des re- 
tranchemens aux passages et autres œuvres qu'il fal- 
loit faire. L'ambassadeur de Venise demanda à me 
voir. Je le fus trouver. 

Le mardi 8, je fus voir le marquis de Striggy, am- 
bassadeur de Mantoue. M. de Châteauneuf revint , 
qui apprit la conclusion de toutes nos affaires. 

Le mercredi 9 , on donna l'ordre pour faire partir 
les troupes qui dévoient aller joindre le Roi , et les 
faire marcher sur les étapes. 

Le jeudi 10 , M. le cardinal et nous fûmes à Bous- 
solains dîner chez M. de Créqui 5 après dîner M. le 
prince de Piémont y arriva pour nous dire adieu. 

Le vendredi 1 1 , M. de Longueville s'en alla par le 
Mont-Cenis le matin , et M. le cardinal partit l'après- 
dînée, et moi avec lui , pour retourner en France, 
laissant M. le maréchal de Créqui avec le pouvoir de- 



2l4 [1629] MÉMOIRES 

là les monts. Il nous vint accompagner jusques à 
Chaumont ; puis nous passâmes par Exiles et Salle- 
bertrau , et vînmes coucher à Oulx , où Ton apporta 
à M. le cardinal la nouvelle de la paix signée entre 
France et Angleterre. Il eut aussi nouvelle de la li- 
berté que la Reine-mère avoit rendue à mesdames de 
Longueville et princesse Marie. 

Le samedi 12, nous passâmes à Sezanne, et me fis 
porter en chaise pour passer le mont Genèvre, et 
vînmes coucher à Briancon. 

Le dimanche i3 , coucher à Embrun , souper chez 
l'archevêque, et le lundi à Gap. Le mardi à N. Le 
mercredi nous passâmes le mont du Chavre , coucher 
à Die , souper chez l'évêque ; nous y séjournâmes le 
lendemain. 

Le vendredi 18, M. le cardinal vint coucher à 
Lauriol. 

Le samedi 19, messieurs le garde des sceaux, d'Effiat 
et Boutillier vinrent voir et dîner avec M. le cardi- 
nal, qui passa le Rhône à Baye-sur-Baye , et vint 
trouver le Roi au camp devant Privas. M. de Mont- 
morency, à qui Schomberg avoit laissé, par oubliance 
ou autrement , prendre rang devant lui au conseil du 
Roi , en voulut faire de même à moi qui ne le voulus 
soufTrir. Pour cet effet le Roi ne se voulut point as- 
seoir au conseil. Je fus la nuit à l'ouverture de la 
tranchée des gardes , qui ne se commencèrent que 
cette nuit-là; puis le matin je m'en vins loger à un 
méchant logis où logeoit M. de Schomberg , et y fis 
porter le lit de mon neveu de Bassompierre , qui 
étoit avant moi en l'armée avec le Roi. 

Le dimanche 20 , M. le maréchal de Schomberg me 



l)E 1USS0MPIE11RE. [1629] 21 5 

mena voir les quartiers, le campement et les bat- 
teries de Chabaut et d'Amboise où étoit M. d'Efïiat. 
M. le cardinal y vint et me mena dîner cbez lui ; l'a- 
près-dînée la dispute de M. de Montmorency et de 
moi fut jugée en ma faveur. 

Le lundi 21 , M. le cardinal fut dîner avec M. de 
Montmorency qui étoit en colère. Les gardes fran- 
çaises et suisses , qui étoient en Piémont, arrivèrent au 
camp. Je les logeai près de moi , qui étois campé sur 
le haut , en une petite plaine , entre la ville et le logis 
du Roi. Nous fîmes, la nuit, une grande place d'armes. 

Le mardi 11 , Champagne arriva , que je campai 
proche du logis de M. le cardinal, qu'il ne tenoit pas 
sûr. M. d'Alais arriva aussi avec la cavalerie légère 
que nous amenâmes de Piémont. M. de Schomberg , 
qui avoit grande créance au même Chabaut, l'avoit 
fait travailler au quartier des gardes. Il y avoit un autre 
quartier qui attaquoit une corne, où Picardie travail- 
loit avec M. de Montmorency , à qui on avoit donné 
Le Plessis Besançon , dont je fus marri. Mais, comme 
j'avois amené Argencourt avec moi , je fis voir à M. de 
Schomberg que ce premier travail ne valoit rien; qu'il 
étoit tellement vu de la ville que nous y perdrions force 
gens, et qu'il nous éloignoit du quartier de Picardie , 
d'où noils nous devions approcher et joindre. Il s'y opi- 
niâtra de sorte que, pour le contenter, je lui laissai 
Chabaut et son ouvrage pour le faire continuer, et 
moi je fis travailler Argencourt, et le fis prendre à 
droite, Rapprochant de M. de Montmorency et Pi- 
cardie. 

Le mercredi s3 , Piémont arriva, que l'on logea au 
poste de Champagne , que nous envoyâmes à Véras. 



2l6 t 1 ^)] MÉMOIRES 

Cette nuit-là on accommoda seulement le travail com- 
mencé en la précédente. 

Le jeudi 2/J, jour de l'Ascension , je fis mes pâques. 
Les régimens de Rambures, de Languedoc , de Vaillac 
etd'Annonay arrivèrent. Piémont alla joindre Cham- 
pagne, avec lesquels on envoya M. de Portes, ma- 
réchal de camp, que j'avois ramené de Piémont pour 
attaquer le fort Saint-André vers les Boutières.Schom- 
berg tomba malade. Il y eut dispute pour les séances 
au conseil, entre messieurs de La Valette et le comte 
d'Alais : M. de La Valette le gagna. 

Le vendredi 25, nous avançâmes notre travail assez 
près de la contrescarpe aux gardes , et on gagna une 
masure proche de la ville, du côté de Phasbourg. 
Du côté de Picardie on battit la corne avec six canons. 

Le samedi 26 , j'eus , le matin en la tranchée , un 
grand coup de pierre qui me porta par terre. Il fut ré- 
solu , de mon côté , que je gagnerois l'après-clînée la 
contrescarpe, et que de celui 'de Picardie on attaqueroit 
la corne , cependant qu'en même temps Phasbourg , 
de son côté , entreprendroit quelque autre chose , 
pour faire diversion aux ennemis. C'étoit à Normandie 
à prendre la garde du soir à la tranchée : ce qui fit 
que j'envoyai quérir Manicamp et le baron de Mesley , 
et leur fis faire leur ordre devant moi ; puis les menai 
à la tranchée leur montrer ce qu'ils dévoient faire. 
Manicamp y reçut un fort petit coup de pierre, qu'il 
fit paroître bien grand: puis je les renvoyai pour se 
tenir prêts à entrer en garde de bonne heure. Je donnai 
aussi ordre que l'artillerie nous fournît toutes les 
choses nécessaires , et allai de là donner l'ordre à 
Phasbourg de ce qu'il devoit faire ; puis je me rendis 



DE BASSOMPIERRE. [162g] 217 

à la tranchée , où le régiment de Normandie étoit 
arrivé , commandé par Mesley , car Manicamp tenoi t 
le lit pour son coup de pierre. Messieurs de La Va- 
lette et d'Efïiat s'y trouvèrent aussi avec M. deBiron, 
maréchal de camp. Phasbourg commença la danse , 
força une autre maison contre la porte de la ville , 
que les ennemis avoient fortifiée. Peu après Picardie 
attaqua la corne , qui fut emportée d'abord , puis re- 
gagnée par les ennemis , que les voloiltaires gentils- 
hommes leur firent encore une fois quitter : et moi , 
en même temps , avec le régiment de Normandie , 
me vins loger au dessous de la contrescarpe; et, ayant 
fait, à l'angle de ladite contrescarpe, deuxlogemens 
de huit mousquetaires chacun, qui flanquoient à 
gauche et à droite de la contrescarpe , nous l'ôtâmes 
aux ennemis , qui nous la disputèrent trois heures du- 
rant. Messieurs de La Valette et d'Efïiat y furent plu- 
sieurs fois avec un grand péril. J'y eus de morts ou de 
blessés quelque vingt hommes. Le même soir, et en 
même temps, M. de Portes, du côté des Boutières , 
avec les régimens de Champagne et de Piémont , at- 
taqua et prit par assaut les forts de Saint- André et de 
Tournon, tuant ce qu'il y trouva dedans. 

Le lendemain matin , dimanche 27 , M. de Portes 
fut tué d'une mousquetade par la tête, reconnoissant 
un retranchement que les ennemis avoient fait à la 
montagne. Ce fut une très-grande perte , car c'étoit 
un brave et suffisant homme , qui alloit le grand che- 
min pour être maréchal de France au plus tôt. Nous 
continuâmes notre logement à la nuit. 

Sur les deux heures du matin du lundi , comme nous 
avions percé le fossé , nous avisâmes à la muraille un 



2l8 [l62Ç)j MÉMOIRES 

trou par lequel les ennemis entroient dans leur fossé, 
et on ne tiroit plus de la ville. Je fus long-temps à 
marchander avant que de le vouloir faire reconnoître. 
Enfin y ayant hasardé un sergent avec uneron-- 
dache, il entra dans la ville et n'y trouva personne, 
les ennemis l'ayant abandonnée pour se retirer au 
fort de Toulon , sur la montagne. Sur quoi nous en- 
trâmes dans la ville , que nous trouvâmes déjà occupée 
par ceux du régiment de Phasbourg, qui, ayant été 
avertis par une pauvre femme que les ennemis avoient 
abandonné Privas , y étoient entrés alors , et peu après 
tous les régimens, et de tous les quartiers, y envoyè- 
rent pour piller 5 et la plupart se débandèrent de telle 
sorte , que , si je n'eusse fait prendre les armes aux 
Suisses pour investir Toulon , les ennemis se fussent 
pu retirer sans empêchement. J'investis Toulon avec 
douze cents Suisses pendant que l'on pilloit Privas, 
et peu après on y mit le feu. Sur les deux heures 
après midi, ceux de Toulon me firent demander de 
se rendre. Je l'envoyai dire au P\.oi , qui ne les voulut 
recevoir qu'à discrétion , ce qu'ils refusèrent. Alors 
nous les investîmes de toutes parts avec les gardes , 
les Suisses , Champagne , Piémont , Normandie , Phas- 
bourg, Vaillac, Languedoc, l'Estrange et Annonay, et 
mîmes Picardie sur les avenues des Routières. Saint- 
André-Montbrun , qui commandoit dedans , demanda 
à se rendre , et se vint mettre entre nos mains à dis- 
crétion. Le Roi voulut que ceux du fort en fissent de 
même , et Saint- André leur écrivit à cet effet : même 
j'envoyai Marillac et Biron, maréchaux de camp, 
pour les recevoir } mais ils ne se purent accorder en- 
semble ni avec nous 5 et sur cela, vint une furieuse 



DE BASSOMPIERRE. [1629] 219 

pluie qui continua toute la nuit. Elle m'obligea d'être 
sur pied , craignant qu'à la faveur de cette tempête 
les ennemis ne tâchassent à se sauver, les nôtres n'é- 
tant assez soigneux de les en empêcher. Ce fut une 
des plus mauvaises nuits que j'aie passées de ma vie $ 
mais , Dieu merci , ils ne l'entreprirent pas. 

Le mardi 29 , nos soldats , qui avoient investi le 
fort de Toulon , crièrent aux assiégés que l'on avoit 
pendu Saint- André , ce qui les mit au désespoir. Le 
Roi me l'envoya pour le leur montrer, et eux fu- 
rent contens de se rendre à discrétion 5 mais à ce 
même temps nos soldats , sans commandement , vin- 
rent de toutes parts à l'assaut, et prirent le fort, 
tuant tout ce qu'ils rencontrèrent. On en pendit quel- 
que cinquante de ceux qui furent pris , et deux cents 
autres qui furent mis aux galères. Le feu fut mis au 
fort. Il s'en sauva encore quelque deux cents autres, 
qui furent rencontrés par les Suisses qui conduisoient 
le canon vers Véras , qui en tuèrent une partie. 

Le mercredi 3o, on donna ordre à envoyer les pri- 
sonniers, retirer l'artillerie au parc, et disposer le 
département de l'armée. 

Le jeudi 3i , le Roi alla voir les travaux. Je fus 
souper chez M. de Montmorency, avec lequel je m'é- 
tois raccommodé deux jours auparavant. 

Le vendredi , premier jour de juin, M. de Mont- 
morency partit pour aller réduire à l'obéissance du 
Roi plusieurs places de son gouvernement, qui s'y 
vouloient remettre. On lui donna trois régimens et 
quelque cavalerie. 

Le samedi 2 , La Gorse , Valon etBargeac s'envoyè- 
rent rendre au Roi , comme aussi , par le moyen du 



220 t 1 ^ 2 *)] MÉMOIRES 

frère de Brisson , nommé Chabrilles , furent réduits 
à son obéissance les Boutières avec les châteaux de 
La Torrette , Douan , Chalanton , La Chaise , Pierre- 
Gourde , Tour-de-Civos et de Challart. 

Le dimanche 3, jour de la Pentecôte, je fis mes 
pâques, et servis le Roi faisant les siennes. Il vint 
nouvelle des Grisons comme le comte de Merode 
avoit occupé le Steig et le pont du Rhin avec douze 
mille hommes. Le Roi fit maréchal de France M. de 
Marillac. 

Le lundi 4 ? le Roi partit avec son armée de Privas , 
passa le col desCouairons, qui est très-mauvais, alla 
à Mirebel , et vint coucher à Villeneuve- de-Sers. 

Le mardi 5 , il en partit , passa par Valon et La 
Tour-de-Salinas ; il passa la rivière d'Arbèche , laissa 
à main gauche La Gorse, et vint coucher à Bargeac. 

Le mercredi 6 , j en partis à la pointe du jour , passai 
par le quartier de Montmorency , et ensemble nous 
allâmes reconnoître Saint- Ambroix par deux côtés ; 
poussâmes les ennemis jusque dans leurs portes , qui 
étoient sortis sur nous; puis je revins rendre compte 
au Roi , qui avoit séjourné à Bargeac. 

Le jeudi 7 , je me trouvai au rendez-vous de l'ar- 
mée, qui é.toit à la vue de Saint- Ambroix dès quatre 
heures du malin, où je trouvai M. de Montmorency, 
qui me dit que ceux de la ville avoient demandé à parler 
à Févêque d'Uzès , frère de Péraut, pour se rendre 
au Roi. Le Roi y arriva peu après, qui mit lui-même 
son armée en bataille. Les députés de Saiut-Ambroix 
arrivèrent, qu'il me commanda de mener à Saint- 
Etienne, quartier de M. le cardinal, me laissant pou- 
voir de conclure avec eux , ce que je fis ; et eux ayant 



DE BASS0MP1ERRE. [1629J 22 t 

accepté de M. le cardinal la capitulation qu'il plut au 
Roi leur donner , je les menai à Saint-Ambroix , que 
je reçus d'eux en même temps , y faisant entrer les 
gardes françaises et suisses. M. de Montmorency re- 
çut leurs gens de guerre et les fit conduire en lieu de 
sûreté. Le Roi alla loger à Saint-Victon, où je re- 
tournai le trouver et y loger aussi . 

Le rendez-vous de l'armée, le vendredi 8 juin, 
fut en une. colline proche de Saint-Victon. Le Roi la 
voulut faire marcher en ordre, me commandant de 
mener l'avant-garde , qui fut campée au devant de 
Salindre , où le Roi logea. Je me brouillai le soir avec 
le premier écuyer de Saint-Simon, sur mon logis 
qu'il me vouloit ôter pour y loger la petite écurie , 
et ce par pure méchanceté , en ayant un meilleur. 
Le Roi voulut que je gardasse le mien ; mais ce petit 
monsieur me l'a depuis gardée bonne , et s'en est bien 
vengé par mille trahisons qu'il m'a faites, et mau- 
vais offices auprès du Roi. 

Le samecji 9 le rendez-vous de l'armée fut en une 
plaine proche d'Alais. Je fus reconnoître la ville, puis 
je pris la gauche, où nous passâmes la rivière et vîn- 
mes camper sur le chemin d'Anduze à Alais. Le nou- 
veau maréchal de Marillac vint avec moi, s'offrit d'y 
faire le maréchal de camp. Messieurs de La Valette et 
d'Haluin y vinrent aussi 5 et, comme j'allois reconnoî- 
tre la ville de plus près , du côté où étoit le poste du 
régiment de Normandie , les ennemis me firent une 
embuscade qui fit, de vingt pas , sa décharge sur moi, 
et étoient sur un haut , ayant une muraille qui nous 
empêchoit d'aller à eux : le cheval du baron de Saint- 
Franc, brave gentilhomme, qui m'accompagnoit , y 



222 [rô 2 *)] MÉMOIRES 

fut tué , et lui blessé à la jambe , dont il mourut cinq 
jours après. Le cheval d'Argeneourt fut aussi blessé , 
et le corps-de-garde avancé de Normandie étant venu 
pour les repousser, Campagnols, qui en étoit lieu- 
tenant , eut la cuisse rompue , dont il mourut. 

Le dimanche 10 je fus visiter nos postes , puis allai 
voir le Roi à Salindre , où il étoit retourné loger. Les 
ennemis firent une sortie du côté de Normandie , 
qu'ils repoussèrent bravement et avec perte des 
ennemis. 

A l'attaque de Picardie , que l'on avoit donnée 
à M. de Montmorency , ils prirent un retranchement 
qui étoit proche du vieux pont. J'envoyai le soir , 
pour soutenir Picardie, le régiment de Rambures et 
cinq cents hommes , à une lieue et demie du camp , 
sur l'avenue d'Anduze, pour empêcher le secours 
d'hommes qu'ils vouloient jeter dans Alais. Je fus 
attaqué de la colique bilieuse , qui est un rigoureux 
mal. 

Je fus le lundi n à Marmiraut, où le Roi s'étoit 
venu loger, et ne s'y trouva pas bien. Il en délogea 
le lendemain pour aller du côté de Picardie , où étoient 
des eaux acides bonnes à boire au Roi. 

Le mardi 1 2 mon mal me força de partir de l'armée , 
et vins coucher à Lussan. 

Je partis de Lussan le mercredi 1 3 , et vins loger à 
Bagnols pour être près des eaux de Maine, bonnes 
pour guérir mon mal. 

Le jeudi i4 Marillac fut blessé au bras devant 
Alais. M. et madame d'Uzès arrivèrent à Bagnols. 

Le samedi 16 ceux d'Alais capitulèrent , et le Roi y 
entra le lendemain , dimanche 17. 



DE BASSOMPIERRE. [1629] 11$ 

Le lundi la grande députation de Languedoc au 
Roi arrivèrent à Bagnols , qui me vinrent tous visiter. 
Ils en partirent le mercredi 5 je les fis accompagner par 
la compagnie d'Arnault que j'avois amenée avec moi , 
et par mes gardes. 

Le jeudi 21 , me trouvant mieux de mon mal, je 
partis de Bagnols pour m'en retourner à l'armée. 
M. d'Uzès vint sous mon escorte. Les bandits vinrent 
sur les chemins, que nous battîmes , et en fis pendre 
un que nous avions pris. Je trouvai le Roi à Alais, qui 
attendoit la résolution de la paix. 

Elle fut conclue le samedi 23 , et les députés de 
ceux de la religion vinrent le lendemain pour la ré- 
soudre avec M. le cardinal , qui s'en retournèrent 
sans l'avoir encore conclue, pour quelques difficultés 
qui s'y rencontrèrent. 

Le lundi 25 les députés revinrent coucher à Alais. 

Le mardi 26 elle fut tout-à-fait résolue ; et une 
partie des députés retournèrent à Anduze pour la 
faire ratifier à leur assemblée générale qui y étoit lors. 

Le mercredi 27 le Roi partit d' Alais avec son armée , 
et vint coucher à Lédignan. 

Le jeudi 28 M. le cardinal y arriva avec les dé- 
putés, qui demandèrent pardon au Roi de leur ré- 
bellion , et le Roi le leur accorda et donna la paix. 

Le vendredi 29 le Roi se trouva mal le matin , et 
voulut partir le soir de Lédignan avec son armée , 
qu'il fit marcher la nuit à cause des grandes chaleurs, 
et vint , sur la minuit , coucher à Saint- Jattes. 

Le samedi 3o M. le cardinal y arriva, qui amena 
les députés avec la ratification de l'assemblée qui 
acceptoit la paix. 



2^4 [ J ^ 2 9] MÉMOIRES 

Le dimanche , premier jour de juillet , les députés 
d'Uzès vinrent faire leurs soumissions au Roi. 

Le lundi 2 les otages des Sevennes arrivèrent , 
puis ceux d'Uzès. Léonor et Magdelon de Mirebel , 
deux excellentes beautés , vinrent au souper du Roi , 
qui partit, et vint la nuit coucher à Covillas , et M. le 
cardinal à Privas. 

Le mardi 3 les députés de Nîmes vinrent traiter 
tout le matin avec M. le cardinal. Le Roi partit, et 
son armée passa sur le pont druGard , et vint à minuit 
loger à Bessouse. 

Le mercredi 4 on séjourna à Bessouse. M. le maré- 
chal d'Estrée y vint trouver le Roi 5 je le traitai le soir. 
Le Roi vint voir son avant-garde , campée à Gervasy. 
Le chaud fut excessif. 

Le jeudi 5 M. le maréchal de Schomberg revint à 
l'armée. M. le cardinal et M. de Montmorency ame- 
nèrent les députés de Nîmes , qui firent leurs sou- 
missions au Roi. M. le comte partit.de l'armée, ma- 
lade , et alla à Sommières. 

Le vendredi 6 le maréchal d'Estrée revint à Bes- 
souse demander congé au Roi de s'en retourner à Pa- 
ris. On publia la paix à Nîmes et on y fit les feux de 
joie. 

Le samedi 7 M. de Guise vint à Bessouse : je fus 
son hôte. Ceux de Nîmes envoyèrent leurs otages , 
mais non ceux que nous demandions , et on les ren- 
voya. Le Roi partit le soir de Bessouse et vint à Beau- 
caire. 

Le dimanche 8 on tint le conseil. M. de Guise, 
qui étoit logé à Tarascon , ville de son gouverne- 
ment, venoit les matins dîner chez moi , et au conseil 



DE BÀSSOMPIERRE. [1629] 22^ 

l'après-dînée ; puis s'en retournoit à Tarascon. On 
délibéra et résolut des garnisons etlicenciemens. 

Le lundi nous fumes encore au conseil; puis nous 
vînmes, M. de Schomberg et moi, juger Besançon 
d'avoir la tête tranchée. Ceux d'Uzès vinrent prier le 
Roi d'aller à leur ville ; à quoi il se résolut. Il fut le 
soir voir Peau , la bourrasque et autres divers passe- 
temps. Nouvelles vinrent de .Sommières que M. le 
comte se portoit très-mal. 

Le mardi 10 M. de Schomberg et moi vînmes le 
matin àUzès pour donner les ordres nécessaires. Le 
Roi y arriva le soir* 

Le mercredi n nous séjournâmes à Uzès, atten- 
dant les otages de Nîmes. 

Le jeudi 11 le vice-légat d'Avignon vint faire la 
révérence au Roi ; je le traitai. M. le comte fut à l'ex- 
trémité de sa maladie. 

Le vendredi i3 nous eûmes les otages de Nîmes \ 
etleurs députés vinrent supplier le Roi de vouloir 
honorer leur ville de sa présence. 

Le samedi 14 le Roi vint à Nîmes , passa par le fort 
des Moulins , et vit celui de la tour de Maignes. Il fut 
fort bien reçu. Il alla voir les arènes. 

Le dimanche i5 le Roi partit de Nîmes pour s'en 
retourner en France, et me laissa avec M. le cardinal 
pour commander les armées sous lui aux huit pro- 
vinces où son pouvoir s'étendoit , dont plusieurs 
grands furent bien marris. Nous le fûmes conduire 
jusques à mi-chemin de Montfrin où il alla coucher, et 
revînmes à Nîmes. Il y eut quelque petite espérance 
de la santé de M. le comte. 

Le lundi 16 nous séjournâmes à Nîmes et y tînmes 

T. 2U ï5 



9.l6 ['^' 2 9J MÉMOIRES 

conseil. M. de Guise en partit, et alla voir M. le comte 
à Sommier es. 

Le mardi 17 , M. d'Efîiat traita messieurs les ma- 
réchaux de Schomberg, Marillac et moi, et M. de 
Montmorency -, et puis nous partîmes avec M. le car- 
dinal, qui alla coucher à Massilhargues , et nous à 
Lunel. 

Le mercredi 18 nous arrivâmes à Montpellier ; nous 
fûmes voir la citadelle et nous promener avec les da- 
mes à l'esplanade. Je fus logé chez M. de Greffules , de 
qui la femme accoucha comme j'entrois en son logis. 
Le jeudi 19 M. le cardinal nous festina, puis nous 
mena voir le jardin des simples du Roi. M. d'Efîiat 
nous fit festin à souper, et puis la musique ensuite. 

Le vendredi 20 M. de Longueville arriva, qui nous 
assura que M. le comte étoit hors de danger. 

Le samedi 21 on fit la réunion de la cour des aides 
à la chambre des comptes. 

Le dimanche 22, Fossé, gouverneur de Montpel- 
lier, festina messieurs de Montmorency, Bordeaux , 
d'Efîiat et les trois maréchaux -, puis nous fûmes ré- 
soudre les bâtimens de l'église et de l'esplanade , le 
lundi vérifier l'édit des Élus. L'évêque, au nom du 
clergé , vint haranguer M. le cardinal en latin. 

Le mardi 24 nous fûmes visiter l'église que l'on fai- 
soit rebâtir, où je pris une chapelle. 

Le mercredi 25 , on apporta le refus que les États 
avoient fait de vérifier redit des Élus. M. le cardinal 
envoya rompre les États , et leur fit défendre de se 
plus assembler à l'avenir. 

Le jeudi 26, la place de devant la maison de ville 
fut résolue. M. le cardinal partit , et alla coucher à 



DE BASSOMPIERRE. [1629] 227 

Frontignan. Je demeurai pour dire adieu à l'évêque 
et à mes amis. 

Le vendredi 27 je vins dîner à Loupian et coucher 
à La Grange-des-Prés , chez M. de Montmorency, 
qui nous fit de grands festins. M. le cardinal tomba 
malade. 

Le samedi 28 les députés dé Montauban arrivèrent $ 
qui firent refus d'accepter la paix, sinon en conser- 
vant leurs fortifications. On les renvoya, et Guron 
avec eux pour les conduire ; et en même temps 
M. le cardinal étant malade , dit que c'étoit à moi 
à faire obéir ceux de Montauban ou les assiéger. 

Je partis le dimanche , passai par Pésenas , dis 
adieu à messieurs de Montmorency et sa femme , 
Marillac, Schomberg et d'Effiat, et vins coucher à 
Béziers , ayant fait avancer l'armée. 
Le mardi je fus coucher à Trèmes. 
Le mercredi , premier jour d'août , je vins au gîte 
à Cilsonne, où je séjournai le lendemain pour atten- 
dre les troupes. 

Le vendredi 3 je vins au gîte à Saint-Papoul. 
Le samedi 4 à Saint-Félix-de-Caramain, où M. lé 
prince envoya M. de Nangis , son maréchal de camp , 
pour me remettre son intérêt entre les mains. Il me 
manda qu'il étoit parti pour aller voir M. le cardinal; 
Le dimanche 5 je vins coucher à Loubens-de-Ver- 
dalle , où M. de Lavaur me vint voir. 

Le lundi 6 je partis pour aller à Berfeulles. 
Le mardi 7 je vins loger à Saint-Sulpice , mais la 
peste y étoit si fort que je fus forcé d'en déloger deux 
heures après , et de m'en venir à Buzet , où je sé- 
journai. 

il 



228 [1629] MÉMOIRES 

Le lendemain le parlement de Toulouse m'envoya 
visiter, où arrivèrent messieurs de Harpajoux et de 
Biron , qui m'amenèrent les troupes qui étoient de- 
vers Castres avec M. de Ventadour. 

Le jeudi 9 messieurs de Nangis et Charlus me vin- 
rent trouver pour recevoir mes ordres pour les com- 
pagnies de chevau-légers et de gendarmes de M. le 
prince. Je priai M. le marquis de Nangis de continuer 
en l'armée du Roi la charge de maréchal de camp , 
ce qu'il accepta. J'avois amené M. de Contenant avec 
moi pour maréchal de camp 5 mais il ne s'entendoit 
qu'à piller. Je partis de Buzet et vins coucher à Fron- 
ton. Les députés de Montauban me sentant appro- 
cher, et Guron leur demandant qu'ils eussent à lui 
dire leur résolution pour me porter, me demandè- 
rent jusques au lendemain pour me répondre par lui , 
dont il m'avertit. Je lui écrivis qu'il se retirât et me 
vînt trouver , que j'allois investir Montauban. Il me 
vint trouver le lendemain et dîna avec moi. 11 m'ap- 
porta des paroles de ceux de Montauban , et je vou- 
lois des effets. Ils prièrent , s'il y voyoit quelques dif- 
ficultés , d'en venir conférer à Rennes , où les députés 
de Montauban se trouveroient : le soir je l'y renvoyai 
avec charge de leur porter des paroles aigres. Charost 
et Plessis-Praslin me demandèrent d'aller avec lui ; ce 
que je leur permis , et leur donnai pour escorte vingt 
de mes gardes. Ils m'envoyèrent dire la nuit qu'ils ne 
se vouloient porter aux choses que je leur demandois , 
et qu'ils les avoient priés de venir eux-mêmes à Mon- 
tauban parler au peuple ; ce qu'ils leur avoient ac- 
cordé si je le trouvois bon. Je leur permis; mais ce- 
pendant je fis avancer des bateaux pour faire deux 



DE BASSOMl'IEKRE. [ltV2C)J '2 r l6 

ponts au dessous et au dessus de Montauban : M. de 
Montauban m'envoya résigner ses troupes par un ma- 
réchal de camp, le vicomte de Foucade, à qui je 
conservai cette qualité en l'armée du Roi. Je lis 
avancer toute l'armée pour investir Montauban , et 
préparer toutes choses pour y aller mettre le siège 
deux jours après ; mais ce même jour Guron haran- 
gua si bien, et ils connurent leur perte si évidente , 
qu'ils acceptèrent les conditions que je leur avois en- 
voyées , et M. de Guron me le vint dire le matin. 

Alors je lui donnai les noms des otages que je de- 
mandois , et leur ordonnai d'envoyer une honorable 
députation vers M. le cardinal, qui , guéri de sa ma- 
ladie , s'étoit fait porter à Albi , où je me résolus de 
l'aller trouver et de lui mener cette députation , avec 
l'obéissance entière de la ville de Montauban. M. de 
Guron fit diligence de retournera Montauban et d'ef- 
fectuer si bien tout ce que nous avions convenu par 
ensemble , qu'il partit encore ce jour-là même avec 
vingt-deux députés , qu'il mena , avec vingt de mes 
gardes, coucher à Villemur. 

Le dimanche 12, je partis de Fronton avec mes- 
sieurs de Biron et de Harpajoux, laissant la charge de 
l'armée à Contenant, et vins ouïr messe et dîner au 
faubourg de Rabasteins , où les députés de Montau- 
ban m'attendoient. Messieurs de Foucade et de Sainte- 
Croix m'y vinrent aussi trouver , que j'emmenai avec 
moi à Albi , où je trouvai M. le cardinal. Les députés 
de Montauban ne virent point ce jour-là M. le cardi- 
nal 5 mais, le lendemain lundi i3, ils le virent, et lui 
donnèrent toute satisfaction. Après dîner je fus voir 
l'église d'Albi , qui, pour ce qu'elle contient, est, à 



23o E 1 ^ 2 *)] MÉMOIRES 

mon gré, une des plus belles de France. Je fus voir 
le soir M. le cardinal pour toutes nos affaires. 

Le mardi 14, je m'en vins coucher à Rabasteins , 
où les députés étoient arrivés, qui me vinrent trouver 
le soir pour conférer avec moi. 

Le mercredi i5 , jour de Notre-Dame , je fus dîner 
à Fronton. 

Le jeudi 16, ceux de Montauban ne voulurent 
plus tenir l'accord que leurs députés avoient fait, sur 
ce que Ton avoit désarmé ceux de Caussade, et sur 
Tinsolence de quelques soldats. 

Le vendredi 17 , tout fut raccommodé à Montauban 
par l'industrie de Guron. Ils m'envoyèrent assurer de 
• tenir leur parole , et me prier de venir en leur ville. 
Ils étoient seulement en peine de ce que le parlement 
de Toulouse n'avoit encore voulu vérifier l'édit de 
paix que le Roi avoit accordé à ceux de la religion. 
J'en avois écrit plusieurs fois à la cour , et même le 
jeudi , jour précédent , en termes bien pressans , leur 
déclarant que l'infraction de la paix et la répu- 
gnance de ceux de Montauban seroient attribuées 
à leur opiniâtreté, et que si je n'avois la vérification 
le lendemain j'ouvrirois la guerre, qui leur feroit 
plus de dommage qu'à moi qui en vivois, comme de 
mon métier. Il leur prit ce jour-là une bonne humeur , 
vérifièrent l'édit , et me l'envoyèrent par leur premier 
huissier que je trouvai à Villemur, où j'étois venu 
pensant y trouver M. le cardinal. Il étoit demeuré un 
peu malade à Saint-Gery. Ceux de Montauban jurè- 
rent la paix , firent des feux de joie, et tirèrent leurs 
canons j et une heure après ils reçurent, par Le Plessis- 



DE BASSOMPIERRE, [1629] 1?)l 

Praslin, que je leur envoyai, fédit de paix, dont ils 
furent fort satisfaits. 

Le samedi 18, j'arrivai à Montauban. Ceux de la 
ville me reçurent avec grande joie. Ils me donnèrent 
les otages que je voulus, que j'envoyai à Villemur 
dans le château. Je fus le soir voir le nonce , qui étoit 
arrivé. M. le premier président de Toulouse me vint 
voir, et ensuite le président de Montravel , envoyé 
par le parlement pour saluer M. le cardinal. 

Le dimanche 19, je mis mes gardes aux portes du 
prêche, afin qu'il se fît librement et sans scandale; 
puis je fis entrer douze compagnies des gardes , douze 
de Picardie et six de Piémont , et les plaçai aux lieux 
que je jugeai plus à propos 5 auxquels je fis observer 
tant d'ordre, qu'aucun soldat n'entra dans aucune 
maison. Madame de Roquelaure arriva , que je fus vi- 
siter. Je donnai à souper à M. le nonce , maréchal de 
Marillac, premier président et M. deLaVrillière. Je fus 
encore visité par les évêques , députés du parlement, 
capitouls de Toulouse , d'autres communautés et du 
consistoire de Montauban. 

Le lundi 20 , M. le cardinal arriva ; j'allai au devant 
de lui. On lui fit entrée, et alla descendre à l'église, 
où le Te D,eum fut chanté. Je licenciai quinze régi- 
mens , deux compagnies de gendarmes et cinq de 
chevau-légers. M. d'Epernon m'envoya le comte de 
Maillé , pour me prier de savoir de M. le cardinal 
en quel lieu il le pourroit trouver par les chemins , 
pour le voir et le saluer , ayant ouï dire qu'il partoit le 
lendemain pour s'en retourner à la cour , et qu'un 
homme de son âge s'étoit trouvé las de la traite qu'il 



232 [ lD2 9] MÉMOIRES 

avoit faite ce jour-là 5 ce qui l'avoit empêché d'aller 
jusques à Montauban , outre l'incommodité du logemen t 
qu'il eût pu rencontrer pour lui et pour sa compagnie. 
Je fus faire cette ambassade à M. le cardinal , qui la 
trouva fort mauvaise , et s'imagina que la gloire de 
M. d'Epernon ne se vouloit pas abaisser jusques à le 
venir voir dans son gouvernement de Guienne , au- 
quel le Roi avoit donné un pouvoir absolu à M. le 
cardinal. Il se mit fort en colère , et me dit que je lui 
mandasse qu'il ne le vouloit point voir par les champs ? 
ni hors de la Guienne , et qu'il iroit par Bordeaux y 
bien qu'il eût résolu son chemin par l'Auvergne, seu- 
lement afin de s'y faire reconnoître et obéir , suivant 
son pouvoir , et qu'il y établiroit un tel ordre, que la 
puissance que M. d'Epernon y avoit en seroit plus 
ravalée. Je modérai ces discours quand je fis réponse 
au comte de Maillé , et écrivis à M. d'Epernon pour 
le convier d'aller à Montauban , pour éviter de s'attirer 
cet homme tout puissant sur ses bras. Le comte de 
Maillé alla , et revint à trois heures de là me rap- 
porter réponse que M, d'Epernon viendroit le len- 
demain matin saluer M. le cardinal à Montauban, 
puisqu'il ne partoit point devant dîner , comme on 
l'en avoit assuré , et quïl me prioit qu'il me pût voir 
avant son arrivée, et M. de Montmorency aussi-, au 
surplus qu'il s'attendoit que je lui donnerois à dîner. 
Je fus le soir le dire à M. le cardinal , qui fut rapaisé, 
trouva bon que j'allasse au devant de lui , «voulut 
même que l'infanterie se mît en armes à son arrivée , 
et me dit qu'il lui vouloit donner à dîner et à moi 
aussi , et que nous lui ferions tous deux affront si 
nous en faisions autrement. M. de Montmorency fit 



DE BASSOMPJERRE. [1629] 233 

le froid d'aller au devant de lui, et je ne l'en voulus 
pas presser. 

Le mercredi 22 , j'allai à mi-chemin de Montech , 
où je trouvai M. d'Épernon , que j'amenai à Montau- 
ban. M. le cardinal étoit revenu de tenir un enfant 
de M. de Faudras , son cousin , sur les fonts , avec 
madame de Roquelaure , et attendoit M. d'Épernon 
en son logis ; il le reçut avec beaucoup d'honneur , 
néanmoins avec quelque picoterie. Après dîner , il 
le pria de s'accommoder avec M. de Bordeaux , ce 
qu'il fit avec peine ; de façon qu'ils furent plus mal en 
leur cœur que devant : même M. le cardinal en fut 
mal satisfait. M. le cardinal partit pour aller coucher 
àFronton. Il le fut accompagner , puis moi , vers Mon- 
tech, et de là m'en retournai à Montauban, dont je 
fis sortir toutes les troupes , qui s'y étoient fort bien 
comportées. Messieurs de Montauban m'avoient prié 
de demeurer dans leur ville jusques au lendemain, afin 
de me faire passer par dessus le bastion du Moustié, 
qu'ils avoient , en deux jours , tellement rasé , que 
l'on n'eût su dire où il étoit, et l'on avoitôté le fossé, 
tant tout étoit uni. Madame de Roquelaure me vint 
dire adieu , puis moi à elle et aux évêques et pre- 
mier président de Toulouse. 

Le jeudi 23 , je partis de Montauban, et vins cou- 
cher à Rabasteins. M. le cardinal étoit venu à Saint - 
Gery avec M. le nonce. 

Le vendredi 24, je fus dîner à Saint-Gery avec 
M. le cardinal, avec lequel, après dîner, nous vînmes 
à Cornes , château appartenant à M. l'évêque d'Albi , 
qui nous y fit festin. 

Le samedi 25 , M. de Montmorency prit congé de 



234 t 1 ^ 2 !)] MÉMOIRES 

M. le cardinal , qui vint coucher à Nocelles , abbaye 
de M. de Valencai. 

Le dimanche 26, nous vînmes à Rodez. L'on fit 
entrée à M. le cardinal ; M. de Noailles nous fit festin. 

Le lundi 27 , nous allâmes , avec M. le cardinal , voir 
l'église , les reliques et le clocher , qui est le plus beau 
de France. Nous mîmes d'accord l'évêque et les con- 
suls, et allâmes coucher à Espalion. 

Le mardi, à Laignol. 

Le mercredi , à Candesaignes , où nous séjournâmes 
le lendemain. 

Le vendredi, dernier jour d'août, nous vînmes à 
Coiron , maison de M. de Mongon , proche de Saint- 
Flour. 

Le samedi , premier jour de septembre , nous vînmes 
à Brioude. 

Le dimanche 2, nous fûmes voir le pont de Vieille- 
Brioude , qui est la plus belle arche de pont que j'aie 
vue, et vînmes coucher à Issoire, oùM.d'Effiatarriva. 

Le lundi 3 , nous vînmes à Clermont , où l'on nous 
lit une belle entrée. L'évêque nous fit un superbe festin . 

Le mardi, nous passâmes à Montferrand , et fûmes 
dîner à Riom chez M. Murât , lieutenant général , puis 
coucher à Effiat , où nous demeurâmes jusques au 8 
du mois à passer le temps. On y dansa un ballet, et 
se firent de continuels festins. Nous y résolûmes aussi 
les armées pour Savoie et Piémont , et mandâmes pour 
les y acheminer. 

Le samedi 8, jour de la Notre-Dame, M. le car- 
dinal ditla messe , puis partit l'après-dînée d'Effiat, et 
vint coucher à Saint-Pourçain. 

Le dimanche 9, nous nous embarquâmes proche 



DE BASSOMPIEBRE. [1629] 235 

de Moulins , et vînmes coucher à Villeneuve , puis à 
Pouilly , et de là à Briare , où messieurs de Schom- 
berg , de Nantes et d'Auxerre arrivèrent. 

Le mercredi 11 , nous vînmes coucher à Montargis. 

Le jeudi i3, nous dînâmes à Nemours, où mes- 
sieurs les cardinaux de Berulle et de La Valette , 
messieurs de Longueville, Chevreuse , Saint-Paul, 
Montbazon, La Rochefoucauld garde des sceaux, Bou- 
tillier, et quasi toute la cour, vinrent trouver M. le 
cardinal , qui s'en vint avec cette compagnie à Fon- 
tainebleau. Il vint descendre chez la Reine-mère, qui 
y étoit avec la Reine sa fille , et les princesses. La 
Reine-mère salua et reçut fort froidement M. le car- 
dinal , qui ensuite m'ayant présenté à elle , ne me dit 
pas un mot, non plus qu'au maréchal de Schomberg -, 
seulement elle parla au maréchal de Marillac. Le Roi 
arriva incontinent après , qui fit un excellent accueil 
à M. le cardinal , qui le mena au cabinet de la Reine, 
où il se plaignit du mauvais visage de la Reine sa 
mère, et lui demanda congé de se retirer. Le Roi lui 
dit qu'il les vouloit accorder-, puis étant revenu à la 
chambre de la Reine il me dit force belles paroles. 

Le vendredi i/}, la brouillerie continua, et M. le 
cardinal envoya quérir madame deComballet, M. de 
La Meilleraie et autres personnes de chez la Reine 
qui étoient ses créatures, et leur dit qu'ils se pré- 
parassent pour se retirer d'auprès d'elle , comme lui 
aussi se vouloit retirer des affaires et de la cour. Tou- 
tefois ce soir-là on fit tant d'allées et de venues , et 
le Roi témoigna tant de passion à ce raccommodement , 
qu'il se fit le lendemain samedi i5 , au contentement 
universel de toute la cour, qui demeura encore quel- 



^36 [ J ^ 2 9J MÉMOIRES 

que temps à Fontainebleau, puis s'en revint à Paris, 
peu avant la Toussaint. Cependant Monsieur, frère 
du Roi, appréhendant le retour de Sa Majesté, s'étoit 
retiré en Lorraine , où , par l'entremise de la Reine- 
mère , on envoya messieurs de Bellegarde et de Bou- 
tillier pour faciliter son retour , et le remettre aux 
bonnes grâces du Roi : ce qui réussit-, et Monsieur 
demanda de se retirer à Orléans pour quelque temps, 
sans voir le Roi. 

Cependant Casai étoit assiégé de nouveau par le 
marquis de Spinola , qui avoit succédé à don Gon- 
zalez au gouvernement du duché de Milan ; et les 
Allemands, qui entrèrent en Italie par les Grisons, 
dont ils avoient occupé le pays , étoient allés , sous le 
commandement du comte de Colalte et le nom de 
l'Empereur, assiéger Mantoue. Le Roi résolut d'en- 
voyer M. le cardinal son vicaire général en Italie , 
avec une puissante armée, de laquelle M. le maréchal 
de Créqui et moi devions êtres lieutenans généraux. 
Mais M. de Schomberg , qui ambitionnoit cette charge, 
fit faire de fortes instances par les ambassadeurs de 
Venise et de Mantoue , pour m'envoyer en Suisse à 
trois fins : l'une pour voir quels moyens il y auroit 
de mettre les Grisons en liberté , et d'en chasser l'ar- 
mée impériale -, l'autre pour empêcher que les Impé- 
riaux qui étoient en Italie ne pussent grossir leur ar- 
mée par les forces de la Suisse 5 et la troisième , pour 
y faire de puissantes levées s'il en étoit besoin : de 
sorte que M. le cardinal me dit un matin qu'il falloit 
nécessairement que je fisse un voyage en Suisse , qui 
dureroit peu, et que ma place et ma charge me se- 
roient cependant conservées en l'armée d'Italie. J'ac- 



DE BA.SS0MPIERRE. [l63o] ^7 

ceptai cette commission , puisque le Roi voulut m'en 
charger, et me préparai pour m'y acheminer , comme 
fit aussi M. le cardinal pour son voyage en Italie. Sur 
ces entrefaites , madame de Longueville mourut à 
Paris, avec qui étoit madame la princesse Marie, qui 
fut mise avec madame la comtesse de Saint-Paul , 
attendant qu'il y fût autrement pourvu par M. son 
père. M. le cardinal, peu avant son département, 
fit un superbe festin au Roi et aux Reines, avec co- 
médies, ballets et musiques excellentes. 

Le 29 de décembre il partit de la cour pour s'ache- 
miner à Lyon , m'ayant fort recommandé d'y être à 
son arrivée , pour de là passer en Suisse 5 et le der- 
nier jour de l'an le Roi me commanda d'accompagner 
M. le comte à la chambre des comptes pour y vérifier 
quantité d'édits -, étant nécessaire , quand le Roi les 
veut faire passer absolument, qu'il y envoie un prince 
de son sang, un officier de la couronne et deux con- 
seillers d'état de robe longue, qui furent lors mes- 
sieurs de Roissy et de Bullion. 

Je commençai l'année i63o par l'acquisition de 
Chaillot, dont je passai le contrat le 12 de janvier; 
et après avoir donné quelque ordre à mes affaires, et 
avoir envoyé devant mon équipage , le mercredi , 16 
de janvier, je partis de Paris pour m'en aller ambas- 
sadeur extraordinaire en Suisse , et vins coucher en 
poste à Verrant , jeudi à Bonny , vendredi à Ne vers , 
samedi à La Palisse , où je recouvrai mon train , et 
dimanche à Tarare. 

Le lundi 21 j'arrivai à Lyon, où je trouvai M. le 
cardinal. M. d'Alincourt me logea 'chez lui. Ce même 
jour arriva le comte de Saint-Maurice , de la part de 



Si38 [i63oj MÉMOIRES 

M. le prince de Piémont, qui envoya offrir à M. le 
cardinal passage et étapes par les pays du duc son 
père, et quant et quant le prier qu'il se pût aboucher 
avec lui au Pont-de-Beauvoisin , étant venu exprès 
de Turin à cet effet, et ayant couru très-grandes 
fortunes en passant parle Petit-Saint-Bernard, à cause 
du mauvais temps. M. le cardinal le reçut très-bien , 
et lui répondit qu'il conféreroit de ce qu'il lui avoit 
dit avec messieurs de La Force, moi et de Schom- 
berg , que le Roi avoit envoyés lieutenans généraux 
sous lui en ses armées , et puis qu'il lui feroit réponse 
le lendemain. J'étois présent à cette première vue dit 
comte de Saint-Maurice et de M. le cardinal ; et me 
sembla qu'il étoit bien aise de s'aboucher avec M. le 
prince de Piémont , espérant que cette entrevue pour- 
roit engendrer l'entier accommodement des affaires : 
ce qu'il désiroit pour retourner promptement à la 
cour, où il savoit que l'on luifaisoitde mauvais offi- 
ces; et je l'y exhortai en allant à Esné où il vouloit 
loger , ne se trouvant pas bien à l'Archevêché. Il 
avoit envoyé quérir messieurs de Montmorency, La 
Force, Schomberg et Alincourt, qui le vinrent trou- 
ver au jardin d'Esné, où il leur demanda leur avis sur 
ce que le comte de Saint-Maurice lui avoit proposé , 
et de l'entrevue. M. d' Alincourt dit qu'il n'y voyoit 
point d'empêchement ni d'inconvéniens 5 mais M. de 
Schomberg, qui opina après lui, soitpour montrer son 
bel esprit en fortifiant de raisons une mauvaise opi- 
nion , ou pour contrarier seulement la précédente , dit 
qu'il n'étoit point d'avis que M. le cardinal vît M. de 
Piémont au Pont-de-Beauvoisin pour plusieurs rai- 
sons : l'une , qu'il sembleroit que M. le cardinal le fût 



DE BASSOMPIERRE. [lG3o] Ù.3g 

allé chercher, et montreroit par là l'avidité qu'il avoit 
d'avoir la paix ; ce qui connu des Espagnols , ils la lui 
dqnneroient avec de plus rudes conditions \ l'autre, 
que c'étoit un amusement afin de retarder les des- 
seins et les progrès du Roi 5 que c'étoit aussi une 
gloire espagnole de ne vouloir pas souffrir que la paix, 
qu'assurément ils désiroient autant que nous, se fît, 
les armées du Roi étant sorties de France 5 finalement, 
qu'il étoit expédient pour le service du Roi de faire 
ouvertement déclarer M. de Savoie, lequel montroit, 
par plusieurs signes , de faire le neutre , et particu- 
lièrement par celui-ci, de se venir aboucher à un lieu 
qui étoit moitié à lui et moitié au Roi : ce que M. le 
cardinal ne devoit permettre , et qu'il étoit d'avis 
que M. le cardinal feroit répondre à M. le prince 
qu'ayant encore des affaires pour huit jours à Lyon , 
et son indisposition ne lui permettant pas d'aller jus- 
ques au Pont-de-Beauvoisin , s'il lui plaisoit de venir 
à Lyon il y seroit reçu comme il convenoit à un tel 
prince et beau-frère du Roi ; que s'il ne pouvoit re- 
cevoir cet honneur de le voir là, qu'il l'iroit recevoir 
à Chambéry en s'en allant en Italie, s'il lui plaisoit 
de l'y attendre. M. le maréchal de La Force > pour ne 
contrariera M. de Schomberg, approuva son opinion 5 
et M. de Montmorency inconsidérément la confirma. 
Pour moi , je la voulus contrarier ouvertement , et dis 
que, si leRoi et M. le cardinal, qui avoit la souveraine 
puissance sous lui, n'avoient quelque dessein caché, 
et qui fût connu seulement par M. de Schomberg , 
qui étoit de son conseil étroit, qui ne leur permît 
d'entendre aucune condition de paix , je ne pouvois 
comprendre à quel dessein on vouloit refuser l'offre 



^4» [ T 63°] MÉMOIRES 

de M. le prince de Piémont, de se venir aboucher 
avec M. le cardinal; que c'étoit un prince affectionné 
à la France , beau-frère du Roi , qui venoit de cin- 
quante lieues , avec péril même de sa personne, par 
un rigoureux temps d'hiver, chercher M. le cardinal 
pour lui proposer des choses qui peuvent être utiles 
aux présentes affaires et au service du Roi ; que , si 
ses propositions n'étoient de cette qualité, M. le car- 
dinal ne les accepteroit pas , et n'auroit perdu aucun 
temps de s'acheminer où les commandemens du Roi 
l'appellent, ne s'écartant aucunement de son chemin , 
et montrant à tout le monde qu'il étoit prêt d'accepter 
toutes conditions honorables , comme aussi de rejeter 
celles qu'il ne jugeroit pas avantageuses pour le Roi* 
qu'il apparoîtra que ce sont les Espagnols qui ont de 
l'avidité à procurer la paix, puisqu'ils pratiquent 
M. le prince, lequel vient de cinquante lieues ait 
devant du général de l'armée du Roi pour l'arrêter et 
son armée par un acquiescement aux volontés de Sa 
Majesté; que cette vue ne peut causer d'amusement 
ou de retardement à M. le cardinal , puisqu'il ne s'é- 
carte point de sa route ; que son armée ne s'arrêtera 
pas d'une seule heure , et qu'il ne séjournera au Pont- 
de-Beauvoisin qu'autant qu'il faudra pour écouter et 
répondre , conclure ou refuser la paix , que l'on vient 
au devant de lui pour lui présenter et offrir par les 
mains d'un tel prince, et si proche allié de Sa Majesté \ 
que je n'apercevois point en quoi consistoit cette 
gloire espagnole que M. de Schomberg avoit exagérée , 
et qu'elle me paroît plutôt gloire à la France que 
Ton lui vienne offrir sur ses frontières tout ce que 
l'on lui pourroit accorder quand il seroit avec une 



DE I3ÀSS0MPIERRE. [l63o] 2/^1 

puissante armée au milieu de l'Etat de Milan , et que 
M. de Schomberg devoit plutôt appeler prévoyance 
espagnole que gloire , de venir au devant de ses en- 
nemis et les apaiser et arrêter avec des équitables et 
justes conditions, et que je ne consentois pas seule- 
ment qu'ils désirassent la paix autant que nous , mais 
bien davantage , puisqu'ils nous Fenvoy oient requérir 
et demander jusque dans nos propres Etats; que fi- 
nalement nous ne devions point désirer une plus am- 
ple déclaration de M. de Savoie, puisque nous nous 
étions contentés de celle qu'il nous avoit offerte Tan- 
née passée , à savoir, que, si nous voulions entrer 
en guerre ouverte avec le roi d'Espagne, il suivroit 
notre parti et le fortifîeroit de dix mille hommes de 
pied et de deux mille chevaux , qu'il offroit au Roi 
pour employer à cet effet : que si nous ne nous vou- 
lions point déclarer ouvertement, qu'il n'étoit pas 
convenable à lui, qui avoisinoit le duché de Milan , 
et qui avoit l'honneur d'être cousin germain du roi 
Catholique, de faire aucune démonstration contre lui ; 
que j'avouois bien que le Pont-de-Beauvoisin séparoit 
la France d'avec la Savoie , mais que M. le prince de 
Piémont franchiroit ce pas , et entreroit dans la France 
pour traiter avec M. le cardinal , lequel } à mon avis , 
ne ravaleroit rien de sa dignité, ni de la majesté du 
Roi, d'y venir trouver M. le prince de Piémont, d'é- 
couter ses propositions , et que même il étoit très- 
important que la conclusion ou la rupture de la paix 
se fit par l'entremise de M. le prince de Piémont, qui 
fera juger à tout le monde, en cas qu'elle s'effectue , 
que Sa Majesté s'est relâchée de beaucoup de choses 
à la faveur et en considération de son beau-frère; et, 

T. 21. 16 



1^1 [l63oJ MÉMOIRES 

en cas que Ton en vienne à la guerre, que les condi- 
tions des Espagnols auroient été trop hautes, puisque 
la puissante intercession de M. le prince de Piémont 
n'aura pu émouvoir le Roi à les accepter. 

M. le cardinal écouta nos diverses opinions , et sui- 
vit celle de M. de Schomberg. Il logea à Esné, et nous 
passâmes notre temps en la maison de M. d'Alincourt , 
qui nous fit très-bonne chère ; et M. de Montmorency 
et moi , alternativement, donnâmes, les soirs, le bal 
aux dames de Lyon dans le salon de M. d'Alincourt. 

Le lundi 28, le sieur Julio Mazarini vint à Lyon de 
la part du nonce Panzirole que le Pape a voit envoyé 
pour traiter de la paix. Il le dépêcha le mardi 29 , puis 
il partit pour s'acheminer à Grenoble. Je demeurai ce 
jour-là encore à Lyon. 

Je partis de Lyon le lendemain, mercredi 3o, et 
vins coucher à Boesse. 

Le jeudi , dernier jour de janvier , je vins coucher 
à Givrieux. 

Le vendredi , premier de février, je vins coucher 
à Nantua. 

Le samedi 2 , jour de la Chandeleur , je passai le 
Petit-Credo , et vins coucher à Colonges. 

Le dimanche 3 , j'arrivai à Genève , où je fus très- 
bien reçu. 

Le lundi 4? M. le marquis Frédéric de Baden me 
vint voir. Je lui fus rendre sa visite, et je fus cou- 
cher à Nions. 

Le mardi à Morges. 

Le mercredi à Échalans. 

Le jeudi je passai par un château , nommé Pieulé , 
qui appartient à un de mes bons amis , nommé Pe- 



DE BASSOMPIERRE. [l63oJ ifô 

tenian de Erlach, lequel me festoya très-bien , et fus 
coucher à Payerne. 

Le vendredi 8 , je fus coucher à Fribourg. Je fus su- 
perbement reçu par les avoyers et conseil , qui me fi- 
rent entrée avec deux mille hommes en armes et quan- 
tité de canonnades. 

Le samedi 9, messieurs du conseil me vinrent trou- 
ver. Je traitai avec eux , puis leur fis festin 5 de là 
j'allai aux Jésuites , qui firent une comédie. 

Le dimanche j'en partis et vins coucher à Berne , 
qui me reçurent superbement , et me défrayèrent 
aussi. 

Le lundi 11 ,jefusle matin à leur conseil , et les ha- 
ranguai ; puis ils vinrent dîner avec moi , et demeu- 
râmes tout le jour à table. 

Le mardi 12, j'en partis et vins à Soleure, où ils 
me firent aussi une superbe entrée. M. de Léon , qui 
étoit ambassadeur extraordinaire pour le Roi , vint 
au devant de moi , et me donna à souper ce soir-là , 
qui étoit carême-prenant. 

Le mercredi des Cendres 1 3 , nous tînmes conseil 
sur les affaires des Grisons. J'avois amené avec moi 
M. Mesmin , qui y étoit ambassadeur pour le Roi , et 
le colonel Salis. 

Le jeudi 14, M. le nonce , résidant à Lucerne , m'en- 
voya visiter. 

Le vendredi i5, force députés me furent envoyés 
des cantons pour me saluer, et le samedi aussi. 

Le dimanche 17 , nous dépêchâmes vers les Gri- 
sons pour savoir si nous les pouvions secourir , et 
comment, et ce qu'ils pourroient faire de leur côté. 
Le lundi 18, nous envoyâmes le colonel Salis à mes- 

16. 



^44 [l63o] MÉMOIRES 

sieurs de Zurich pour savoir ce qu'ils pourraient con- 
tribuer au secours des Grisons , et leur avis sur ce que 
nous avions à faire. 

Le mardi 19, nous priâmes M. Mesmiri d'aller à Zu- 
rich pour voir, avec ces messieurs et avec les Gri- 
sons , ce qui serait à faire. 

Le mercredi 20 , M. de Léon et moi fûmes conférer 
avec l'avoyer de Rool. 

Le jeudi 21 , le fils du colonelfBerlinguer me vint 
saluer et dîner avec moi. L'ordinaire arriva , par le- 
quel je sus que le Roi sacheminoit devers Troyes , et 
que Monsieur étoit inopinément venu à Paris j et 
avoit surpris la Reine-mère , qui ne l'attendoit pas 5 
de là il s'en alla voir , à l'hôtel de Saint-Paul , la prin- 
cesse Marie , et que le lendemain il avoit été gran- 
dement visité 9 que le Roi, qui étoit à Nogent-sur- 
Seine , en ayant été averti , avoit rebroussé chemin 
vers Paris : ce que Monsieur ayant su, étoit parti le 
lendemain de Paris , et étoit allé à Orléans. 

Le vendredi 0.1 , je fus à la maison de ville à So- 
leure , et haranguai amplement dausle conseil de ville. 
Il n'y arriva rien de nouveau , sinon que messieurs de 
Glaris , de Baie et l'abbé de Saint-Gall m'envoyèrent 
leurs députés, et quelques cantons aussi , comme pa- 
reillement messieurs de Neufchâtel. 

Le lundi ^5, M. Mes min revint de Zurich, qui 
nous rapporta l'avis de ceux du canton, qui étoit, 
que le Rhin désormais n'étant plus guéable jusques 
au mois de septembre, ce serait inutilement fait d'en- 
treprendre quelque chose aux Grisons ; que le comte 
de Merode avoit très-bien fortifié les avenues du Steig 
et du pont du Rhin ^ que pour eux ils ne se vouloient 



DE BASSOMPIERKE. [l63o] 5^5 

pas ouvertement déclarer , attendu le voisinage des 
troupes de l'Empereur ; mais que , sons main , ils m'as- 
sisteroient de munitions de guerre , et que pour des 
vivres il leur étoit du tout impossible , attendu la sté- 
rilité de Tannée précédente. 

Le mardi 26, le résident de Venise , nommé Modo- 
rante Horamel, ayant eu ordre de sa république de 
se venir tenir près de moi, arriva ce jour-là. J'avois 
convoqué, par mes lettres, peu après mon arrivée, 
une diète des cantons , qui commencèrent à arriver. 

Le samedi 2 mars , et le lendemain, tous les autres 
vinrent par leurs députés, qui me vinrent saluer, 
chaque canton l'un après l'autre. 

Le lundi 4, toute l'assemblée en corps , après s'être 
entre-salués et pris leur séance, se levèrent et vin- 
rent tous les députés, avec leurs massiers devant, 
nous saluer en mon logis. Ce jour-là le chancelier 
d'Alsace, ambassadeur de toute la maison d'Autriche , 
arriva à Soleure sans me rien mander, ni envoyer 
visiter, contre la coutume usitée des ambassadeurs. 
J'entrepris de lui faire refuser audience de l'assemblée, 
dont M. de Léon tâcha tant qu'il put de me dissuader, 
disant que je ne pourrois le faire , et que l'affront nous 
en demeureroit; néanmoins, me confiant sur le grand 
crédit que j'ai en Suisse, et sur mon industrie à trai- 
ter avec ces peuples , j'opiniâtrai cette affaire et l'en- 
trepris. Pour cet effet, je fus premièrement trouver 
i'avoyer de Rool , mon bon ami , et qui manie son 
canton comme il veut , et étoit président de l'assem- 
blée. Il me dissuada tant qu'il put de m'amuser à cela , 
me disant que je ne l'obtiendrais jamais de l'assem- 
blée: ce qui fit que M. de Léon insista davantage à 



246 [l63o] MÉMOIRES 

m'en faire désister , et même employa le résident de 
Venise à me le dissuader. L'avoyer de Rool me dit : 
« Quant à ce qui est de mon canton , je vous en pro- 
mets ses voix 5 mais aucun des autres ne s'y portera. » 
Sur cette assurance j'envoyai quérir les députés du 
canton de Glaris , en qui je me fiois fort, car ils m'é- 
toieht obligés. Ils trouvèrent cette entreprise hardie, 
nouvelle et de difficile exécution , et me la dissua- 
dèrent, réassurant néanmoins de trois voix de leurs 
députés. J'avois au canton d'Uri pour députés quatre, 
dont je m'assurois de trois : je les envoyai quérir, et 
fis promettre à ces trois députés de donner leurs voix 
en ma faveur. Au canton de Schwitz il y avoit aussi 
quatre députés , dont je m'assurois du landaman Re- 
ding et Dalberg. J'eus deux de ceux de Zug et un de 
Glaris d'assurés. Tous ceuxd'Underwaldfurent contre 
moi, et ne se voulurent hasarder. Ce furent donc 
quinze députés, dont je m'assurai, et envoyai prier 
à souper les députés des quatre villes, lesquels je per- 
suadai aisément de m'assister. Ceux de Baie furent les 
plus longs à se résoudre , comme plus voisins de l'Al- 
sace; mais enfin ils y vinrent. Je n'en voulus point 
parler à ceux de Fribourg; mais je me fis fort du co- 
lonel d'Affry, député. Ainsi je me trouvai le plus 
fort en voix de l'assemblée, et vins la nuit trouver 
l'avoyer de Rool , auquel je fis voir comme j'étois 
assuré de la pluralité des voix, et que je l'entrepren- 
drois ie lendemain , sans crainte de refus. Nous con- 
sultâmes, messieurs de Léon, Mesmin, lui et moi, de 
la forme que j'avois à y tenir, qui fut : 

Que , le lendemain matin, mardi 5 , jour de Saint- 
Ours , patron de Soleure, auquel j'avois dit à l'assem- 



DE BASSOMP1ERRE. [l63o] 247 

blée que je me trouverois pour faire ma proposition, 
j'envoyai un secrétaire interprète du Roi , nommé 
Molondin , leur parler de ma part pour leur remon- 
trer qu'ayant convoqué les députés de tous les can- 
tons à une assemblée au nom du Roi , pour des affaires 
concernant le bien de leur république et de la cou- 
ronne de France , j'avois appris que le chancelier d'Al- 
sace , en qualité d'ambassadeur de l'Empereur , du roi 
d'Espagne et de toute la maison d'Autriche , étoit 
arrivé à Soleure pour y intervenir et troubler ma né- 
gociation : ce qui m'avoit obligé de leur envoyer dire 
que comme cette diète avoit été convoquée par moi 
au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne , et pour ses 
affaires particulières , je leur requérois que ledit 
chancelier d'Alsace , venu contre le service de mon 
maître , ne fût admis ni reçu ; et , qu'au cas qu'ils se 
résolussent de lui donner audience, je n'en voulois 
point avoir, et remettrois dans quelque temps , ou de 
convoquer une diète, ou de m'en passer tout-à-fait, 
laissant celle-ci audit chancelier, pour y traiter les af- 
faires de la maison d'Autriche; demandant que sur 
ce sujet l'assemblée veuille opiner, et m'en rendre 
réponse auparavant que j'entre à la diète pour y faire 
ma proposition. 

Après que Molondin eut achevé de remontrer de 
ma part les choses susdites, il se retira, et lors il y 
eutde grandes contestations dans l'assemblée , les par- 
tisans d'Espagne remontrant que c'étoit une chose 
nouvelle et inouïe de chasser un ambassadeur d'une 
diète générale, et un ambassadeur d'un Empereur, 
d'un roi d'Espagne et de la maison d'Autriche, avec 
laquelle, outre l'alliance héréditaire, il y en a tant; 



^4B [ £ 63°] MÉMOIRES 

d'autres particulières ; que ce sont de puissans princes , 
qu'il est très-périlleux de les offenser en un temps où 
ils avoient tant d'armées sur pied", si voisines de la 
Suisse , et dans ses entrailles même , au pays des 
Grisons \ que je voulois par cet artifice mettre les 
Suisses en guerre avec la maison d'Autriche, et les 
nécessiter de se mettre entre les bras de la couronne 
de France 5 que la Suisse se devoitconserver dans une 
égale balance entre les deux couronnes, qu'autrement 
elle périrait ; et plusieurs autres choses qu'ils dirent 
sur ce sujet. 

Les autres , affectionnés à la France , disoient que 
lorsque les ambassadeurs d'Espagne convoquoient 
des asemblées à Fribourg, ceux de la France ne les 
y venoient point troubler 5 que les Espagnols n'a- 
voient aucunes affaires maintenant avec eux, sinon 
de restituer la liberté aux Grisons leurs alliés, qu'ils 
leur détenoient injustement 5 qu'ils n'avoient que faire 
de venir troubler les diètes qui ne les touchoient point ; 
qu'ils n'étoient convoqués par eux ni pour eux, et 
que j'avois raison de ne le souffrir pas ; qu'au reste, je 
parlois en sorte qu'il n'y avoit rien à redire, puisque 
j'offrois de quitter cette diète audit ambassadeur de 
la maison d'Autriche , me réservant à en convoquer 
une autre quelque temps après ; et que l'assemblée 
ayant l'alternative, de conférer cette diète pour l'un 
ou pour l'autre , que c'étoità elle à choisir, et que l'on 
devoit demander les voix pour savoir auquel elle la 
donneroit , rejetant l'autre , et la remettant à une 
autre fois. 

Après ces contestations on en vint aux opinions , 
lesquelles passèrent en ma faveur. Lors les faction- 



DE BASSOMPIERRE. [l63o] '*/[<) 

naires d'Espagne, se voyant frustrés , proposèrent que 
l'assemblée me prieroit de consentir que cet ambassa- 
deur eût audience , et que lui-même me viendroit 
voir et réparer la faute qu'il avoit faite de ne m'avoir 
rien mandé ; que, de plus, il se sentiroit mon obligé 
de cette concession , qu'il tiendroit de moi. 

Ils députèrent donc vers moi pour me faire ces offres, 
auxquelles je répondis qu'au nom et de la part du 
Roi mon maître, j'avois demandé l'exclusion de cet 
ambassadeur, et qu'il n'étoit plus à moi de rétracter 
ce que j'avois dit de sa part , sans lui faire savoir ; ce 
que j'offrois de faire , et de leur en dire fidèlement 
la réponse , si ledit ambassadeur la vouloit attendre 
à Soleure, et que je lui répondrois de l'avoir du Roi 
dans huit jours. Ils virent bien que je me moquois de 
lui par ma réponse. C'est pourquoi, avec quelque hon- 
nête excuse, ils lui donnèrent son congé , qu'il prit 
avec de grandes menaces qu'il fit contre la Suisse ; 
et moi j'entrai avec M. de Léon dans la diète, en 
laquelle je fis ma proposition. Puis après , la diète en 
corps m'étant venue trouver pour me remercier, je 
leur fis un superbe festin. 

Le mercredi 6, l'assemblée envoya vers le chan- 
celier d'Alsace lui dire qu'elle ne le pouvoit ad- 
mettre à la diète, qui étoit convoquée au nom et par le 
Roi de France; mais que quand il en demanderoit 
une pour la maison d'Autriche , que Ton lui accorde- 
roit; en laquelle il pourroit faire ses propositions et 
demandes , si mieux il n'aimoit attendre la générale 
qui se tiendroit à Baden , à la Saint- Jean prochaine. Il 
s'en retourna très-mal satisfait, déclarant que les Suisses 
Soient en l'indignation de toute la maison d'Autriche. 



s5o [l63oJ MÉMOIRES 

Le jeudi 7 , la plupart des députés vinrent dîner 
et souper avec moi-, et quelques-uns des plus grands 
partisans d'Espagne, comme Berlinguer et Lusi, ayant 
découvert par ma proposition les fourbes espagnoles , 
qui ne tendoient qu'à la subversion de leur Etat , 
me vinrent voir en particulier pour m'assurer que , 
comme bons patriotes, ils se porteroient au rétablisse- 
ment des Grisons dans leur ancienne liberté, et qu'en 
cette affaire-là ils n'assisteroient point les Espagnols, 
mais leur seroient ennemis. 

Le vendredi 8 , la diète finit ; toute l'assemblée vint 
en c®rps me rendre réponse etprendre congé de moi-, 
puis chaque canton catholique vint ce jour-là me dire 
adieu, et tous les protestans vinrent conférer avec 
moi sur leurs particulières affaires. 

Le samedi 9, les protestans vinrent prendre congé 
de nous. 

Le dimanche 10, je licenciai force capitaines pré- 
tendans , et les renvoyai jusques à ce que je voulusse 
faire la levée qui m'avoit été accordée. 

Le samedi 1 1 , j'envoyai un gentilhomme à Suze 
trouver M. le cardinal , à qui je fis une ample dépêche , 
tant au sujet de la diète que des nouvelles d'Alle- 
magne et d'ailleurs. 

Le mardi 12, je me trouvai un peu mal des dé- 
bauches faites durant la diète, et me fis saigner. Je 
demeurai cependant en l'attente de ce qui devoit 
réussir des traités que M. de Savoie, le cardinal An- 
tonio Barberini , légat du Pape , et d'autres , faisoient 
avec M. le cardinal. Nous tâchions, M. de Léon et 
moi , à nous divertir. 

Le lundi 18, les capitaines Marca et Tornola, du 



DE BASSOMPIERRE. [l63o] 'à5 l 

val de Méjoc, me vinrent trouver, et proposèrent 
qu'en cas que je voulusse assister leur ville de quel- 
ques munitions de guerre , ils la maintiendroient 
en notre faveur contre les forces de Milan , et celles 
que le comte de Merode avoit aux Grisons -, ce que 
je trouvai avantageux pour le service de Roi, et 
leur fis fournir ce qu'ils désiroient. Ce même jour-là 
Favoyer de E.00I me vint porter une lettre qu'il avoit 
reçue , par laquelle il lui étoit mandé de Milan que 
la paix étoit résolue entre les deux Rois. 

Mais le lendemain , mardi 19, par une dépêche que 
j'eus de M. le cardinal, je connus que tout étoit plu- 
tôt porté à la rupture qu'à l'accommodement, et me 
donnoit avis de créer les capitaines de la levée , pour 
la faire mettre sur pied à la première dépêche que 
j'aurois de lui. 

Ce qui fit que le lendemain , mercredi 20 , j'envoyai 
Molondin aux petits cantons , et le colonel Salis à Zu- 
rich, pour préparer toutes choses. Le jeudi 21 , le co- 
lonel Fleckenstein, qui est celui qu'ils ont toujours 
accoutumé d'employer avecBerlinguer, me vint trou- 
ver en fort bel équipage. Je le fis dîner avec moi, et 
après dîner, m'ayant demandé audience, m'offrit de 
servir la France si je voulois lui donner de l'emploi. 
Je le remerciai , et lui offris pension et espérance 
d'emploi. Je ne sus découvrir s'il le faisoit pour me 
tenter et découvrir, ou pour me tromper, et finale- 
ment pour donner ombrage et jalousie de lui aux Es- 
pagnols. 

Le vendredi 1% , ledit Fleckenstein alla voir et dîner 
avec M. de Léon, et lui parla comme il avoit fait à 
moi. Àffry , gouverneur de Neufchâtel, arriva. 



2Ô2 [l63oj MÉMOIRES 

Le samedi 28 , le colonel Fleckenstein vint, prendre 
congé de moi, et me confirma ce qu'il m'avoit déjà 
dit. Je dépêchai Affry à Fribourg, lui ayant assuré 
que je le ferois colonel d'un des régimens de la levée. 

Le mercredi saint , 27 de mars, comme M. de Léon 
et moi étions aux ténèbres aux Cordeliers, un cour- 
rier de M. le cardinal arriva , qui m'apporta la rup- 
ture du traité de Savoie, avec l'entrée de M. le car- 
dinal et de l'armée du Roi dans le Piémont, comme 
il avoit passé la Doire et s'en alloit assiéger Pignerol ; 
qu'il m'exliortoit de mettre promptement six mille 
Suisses sur pied , et avoit écrit au Roi pour m'envoyer 
des forces et une patente de général pour mettre Ja 
Savoie en son obéissance. 

Le jeudi 28, je fis mes pâques , et envoyai le co- 
lonel Salis à Berne, ofTrir au colonel d'Erlach un ré- 
giment de la levée. 

Le vendredi saint 29 , le canton de Fribourg m'en- 
voya offrir le sieur Aiïry pour colonel de toutes leurs 
forces pour le service du Roi. Le bailli d'Altosan 
me vint voir, avec l'acceptation que Salis avoit faite 
de la charge de colonel. 

Le samedi je donnai les capitulations de capitaines, 
pour aller faire leurs levées, à Ulrich , François Salis , 
Stephen Votis et Vatteville. 

Le dimanche, dernier de mars, jour de Pâques, je 
donnai les capitulations aux capitaines Bilstein et Bers. 

Le lundi, premier d'avril , les capitaines Curir et 
Udes , de Baie, eurent leurs capitulations. J'eus ce 
jour-là, par le retour du gentilhomme que j'avois 
envoyé à M. le cardinal, la nouvelle de la prise de 
Pignerol, et l'espérance que le château se rendroit 



DE BASSOMPIERRE. [l63o] a53 

dans peu de jours. Je sus aussi comme le sieur de 
Cominges y avoit été tué , dont j'eus grand regret, 
tant pour l'avoir nourri vingt ans, que pour être un 
très-brave et habile gentilhomme. Ce jour-là même 
les colonels d'Erlach, de Castelac etd'Aiïry me vinrent 
voir, avec qui je conclus. 

Le mardi 2, je leur donnai leurs capitulations, 
comme aussi à Diesperg et Montenach , à de Claye, 
à Piton et au capitaine d'Erlach, cousin du colonel , 
et à Michel , gendre de l'avoyer de Berne. 

Le mercredi 3 , les capitaines Vex, Mouchet, Vallede 
et Vautrandes , vinrent prendre leurs capitulations. 
Cemêmejourm'arriva d'Arridolus, commis de M. Har- 
dière , qui m'apporta nouvelle de l'arrivée du Roi à 
Lyon, et comme Monsieur, son frère, l'y étoit venu 
trouver. Il m'apporta quant et quant ma patente 
de général pour la conquête de la Savoie. 

Le jeudi 4 arrivèrent les nouvelles d'Allemagne et 
d'Italie par les deux ordinaires. 

Le samedi je dépêchai M. de Rason à Pech. 

Le dimanche 7 , j'eus nouvelle du refroidissement 
de ceux de Zurich sur la levée , à cause que je n'avois 
pas fait le colonel de leur canton ; je leur écrivis une 
lettre par Jean Paul l'interprète. . 

Le lundi 8, le fils du colonel arriva, comme aussi 
le capitaine Goldy et Lucerne se vinrent offrir , et 
les trois compagnies de leur canton , et de servir 
contre tous et envers tous Sa Majesté. Je me fis sai- 
gner , me trouvant mal. 

Le mercredi 10, ceux deSoleure me vinrent parler 
pour leurs distributions. Jean Paul revint, qui m'ap- 
porta contentement de ceux de Zurich. 



^54 [l63o] MÉMOIRES 

Le jeudi 1 1 , les capitaines Ouf et Remurs se vin- 
rent offrir. J'eus un courrier de la part du régiment de 
la garde suisse, et un certain Fougerolles me vint 
trouver sur le sujet de la mort de Naberat , mort 
intendant , pour avoir sa place. 

Le vendredi 12, jour de ma nativité, j'eus nou- 
velle de la nouvelle amour du Roi et de mademoiselle 
de La Fayette. Une se passa rien de particulier jus- 
([ues au mercredi 17 , que le colonel Castelac me vint 
apporter la route et les étapes du pays de Berne pour 
nos troupes, à qui j'avois donné rendez-vous au bail- 
liage de Gex. 

Le jeudi 18, je fis festin à messieurs de Léon , 
au résident de Venise , à l'avoyer de Rool , et autres, 
pour commencer à prendre congé d'eux. 

Le vendredi 19, je fus à l'hôtel de ville de Soleure 
prendre congé du canton , puis ensuite du résident 
de Venise, et de messieurs de Léon et Mesmiri ; 
Reding le lendemain, et son neveu Seburg , Trogude, 
Ariguer, Zurlauben, Ranspurg et autres, arrivèrent 
pour prendre congé de moi. 

Le samedi 20 je fus dire adieu à l'avoyer Rool 5 puis 
ceux de la ville me le vinrent dire. Je donnai Tordre 
de Saint-Michel au landaman Reding- puis je partis , 
accompagné de messieurs les ambassadeurs et rési- 
dens , et de messieurs de la ville, desquels puis après 
je pris congé , et vins coucher à Arberg. 

Le dimanche 21 , je passai par Avanches , et vins 
coucher à Payscind. Ceux de Fribourg m'envoyèrent 
le chevalier Montduauch etLansbourg, députés, pour 
prendre congé de moi. 

Le lundi à Echallans , le mardi à Aubonne • le 



DE BÀSSOMPIEKRE. [l63o] ^55 

mercredi 24, j'arrivai à Gex, où M. du Sallier d'Es- 
tissac, maréchal de camp de mon armée, et plusieurs 
autres capitaines des régimens qu'il amenoit, me 
vinrent trouver. 

Le jeudi s5 , messieurs de Genève me firent une 
grande dépuration pour me saluer. Le marquis de 
Baden m'envoya voir. J'écrivis à M. du Hallier, 
pour faire avancer les régimens de cavalerie destinés 
à mon armée, et j'eus nouvelle du Roi comme il 
s'aeheminoit à Lyon. Je dépêchai un gentilhomme 
vers M. le cardinal pour l'avertir de ma venue , et 
lui envoyer des avis particuliers que j'avois eus de 
la cour. 

Le vendredi 26, les compagnies de Montchaste 
arrivèrent. 

Le samedi 27 , j'écrivis à ceux de Genève comme 
j'avois su qu'il se faisoit des levées dans leur ville 
pour le duc de Savoie , et qu'ils eussent à les em- 
pêcher-, ce qu'ils firent, et chassèrent les capitaines 
savoyards de leur ville. Les compagnies de Fribourg 
arrivèrent. 

Le lundi 29 , arrivèrent les compagnies de Berne 
et le colonel d'Erlach aussi. M. du Hallier et Le Plessis 
de Joigny me vinrent trouver. 

Le mardi , les compagnies de Zurich arrivèrent. 
M. le cardinal m'envoya L'Isle. Je fis mes ordres pour 
faire marcher l'armée par Grenoble pour entrer eh 
Savoie , au lieu d'entrer par le Chablais et le Faussi- 
gny , comme j'avois délibéré. La venue de L'Isle , 
qui me présenta ce commandement , me fit rompre 
mon premier dessein. 

Mais le mercredi, premier jour de mai, M. du Hal- 



256 [i63o] MÉMOIRES 

lier s'en alla à Châtillon-de-Michaille , pour donner 
l'ordre à cet acheminement. Les compagnies de Baie 
et de Salis arrivèrent. Du May m'apporta de l'argent 
pour la montre des six mille Suisses que j'amenois. 

Le jeudi 2 , le reste des compagnies arrivèrent. 

Le vendredi, j'accordai les rangs des capitaines. 

Le samedi , je reçus le matin un courrier du Roi , 
lequel me fit savoir qu'il vouloit lui-même en per- 
sonne faire la conquête de Savoie, et que je le vinsse 
trouver à Lyon où il étoit arrivé , pour recevoir ses 
ordres; que je fisse cependant acheminer l'armée vers 
Grenoble , où il se rendroit au plus tôt.L'après-dînée 
je fis faire la première montre aux Suisses , et prêter 
le premier serment: puis leur ayant donné leur route, 
et mis ordre au surplus de mes affaires, je partis le 
dimanche 5 mai, passai L'Ecluse et le Petit-Credo , et 
fus dîner à Châtillon-de-Michaille et coucher à Jardin. 

Le lundi 6, je dînai à Givrieux, et vins trouver 
le Roi. Je le saluai parmi les dames, galant et amou- 
reux contre sa coutume. M. de Guise me donna à 
souper. 

Le mardi 7 , je dînai chez M. d'Alincourt; fus voir 
faire la montre aux gendarmes et chevau-légers du 
Roi en Bellecour. 

Le mercredi 8, je fus voir le garde des sceaux, 
dîner chez M. d'Alincourt. Le Roi partit pour Gre- 
noble , et je demeurai encore à Lyon. M. de Châ- 
teauneuf arriva de son ambassade d'Angleterre. Je 
fus le soir chez madame la princesse de Conti. 

Le jeudi 9, M. le comte de Saulx, de Châteauneuf 
et moi, partîmes de Lyon, dînâmes à Bourgoing, et 
vînmes au gîte à La Tour-du-Pin. 



DE BÀSSOMPIERRE. [l63o] 257 

Le vendredi 10, nous dînâmes à Voiron , vînmes 
près de Grenoble saluer M. le cardinal retournant 
d'Italie, et le fûmes accompagner, en allant au de- 
vant du Roi qui vint à Grenoble. 

Le samedi, je fus dîner chez M. le cardinal ; puis 
nous fûmes au conseil chez le Roi. 

Le dimanche 12, M. le cardinal partit pour aller 
trouver les Reines à Lyon. 

Le lundi r3, l'avant-garde du Roi partit, conduite 
par M. le maréchal de Créqui. 

Le mardi 14, le Roi partit de Grenoble avec le 
reste de l'armée, que je commandai, et vînmes cou- 
cher aux Coups. 

Le mercredi i5 , nous vînmes loger à Barraux ; la 
nuit on prit le faubourg de Chambéry, où M. de 
Canaples fut blessé encore. 

Le jeudi 16 , le Roi séjourna à Barraux , et Cham- 
béry capitula : les députés de la ville vinrent trouver 
le Roi. 

Le vendredi 17 , le château de Chambéry capitula* 

Le samedi 18 , le Roi vint coucher à Chambéry. 

Le dimanche 19, jour de la Pentecôte, le Roi fit 
ses pâques-, je les fis aussi. Il y eut long conseil. 

Le lundi 20 , le Roi séjourna , attendant M. le car- 
dinal. 

Le mardi 21 , M. le cardinal revint de Lyon; et le 
mercredi 22 , le Roi tint conseil. Je fus brouillé avec 
lui sur le sujet de la munition, mais je me raccom- 
modai à Aix où il alloit au gîte. 

Le jeudi 23 , il vint coucher à Arbis. 

Le vendredi 24, il me commanda d'aller sommer 
Rumilly , et de lui choisir une plaine auprès , où il 
t. 21. H 



258 [l63û] MÉMOIRES 

pût mettre son armée en bataille , et attendis les 
troupes dans la plaine de Sanguye, proche dudit 
Rumilly , où le Roi la mit en ordre. Je m'en allai ce- 
pendant faire sommer Rumilly , qui, après quelques 
allées et venues , se rendit au Roi , qui y vint cou- 
cher, et en partit le lendemain samedi 25, par un 
très-mauvais temps, et vint coucher à Nuis. 

Le dimanche 26, il y séjourna , et le lundi encore , 
où il tint conseil avec M. le cardinal, messieurs 
d'Effiat, de Schomberg et moi , pour résoudre ce que 
je devois faire avec son avant-garde , qu'il me mit en 
main, pour faire abandonner le poste avantageux 
que le prince Thomas avoit pris à Conflans , pour 
nous empêcher l'entrée des villes de la vallée de la 
Tarantaise; et ce, en lui coupant par derrière le 
chemin de sa retraite, en entrant, par quelque moyen 
que ce fût, dans la Tarantaise. Ce jour-là, le Maza- 
rini arriva près du Roi , qui lui apporta des proposi- 
tions de paix. 

Le mardi 28 , je partis de Nuis avec huit cents 
hommes de pied et deux cents chevaux. Je donnai 
mon rendez-vous au bout du lac, en la plaine de 
Laschemy , puis vins coucher à Faverges , qui n'est 
qu'à une lieue et demie de Conflans , où le prince 
Thomas étoit arrivé. Le soir, Mazarini, qui s'en re- 
touruoit, vint coucher chez moi 5 toute la noblesse 
de la cour et les volontaires me suivirent. 
. Le mercredi 29, le Roi vint, avec sa bataille, 
prendre les mêmes logemens que j'avois quittés , et 
moi , au lieu d'aller attaquer les retranchemens du 
prince Thomas , je pris à main gauche , et vins cou- 
cher à Engine. 



DE BASSOMPIERRE. [l63o] %5g 

Le jeudi 3o, jour de la Fête-Dieu, j'en partis, ayant 
passé une très-mauvaise montagne, nommée La For- 
cela. Je vins à Beaufort, eotoyant le torrent de la 
main droite. Dès que le prince Thomas, quinepou- 
voit s'imaginer que je me voulusse enfoncer dans des 
détroits si pénibles et fâcheux, eut connu ma résolu- 
tion, il envoya en diligence deux mille hommes pour 
garder des passages qui sont d'eux-mêmes inaccessi- 
bles, à cause des cols de la Cormette, de la Lossa , 
de la Balme et d'un quatrième dont je ne me sou- 
viens du nom : et moi, deux heures après mon ar- 
rivée, je pris deux cents hommes du régiment des 
gardes , que j'envoyai tenter d'occuper le col de Cor- 
mette. Je fis reconnoître celui de la Lossa par deux 
cents hommes du régiment de La Meilleraie : je fis 
reconnoître celui dont j'ai oublié le nom par Cha- 
rost et deux cents hommes de son régiment , et celui 
de la Balme par deux cents hommes du régiment de 
Piémont, avec lesquels j'envoyai les sieurs du Plessis, 
Besançon et de Vignoles , avec ordre à tous quatre 
de me renvoyer de temps en temps des soldats pour 
m'aviser , et pour m'y acheminer si un de ces cols me 
pouvoit être ouvert. 

Le vendredi , dernier jour de mai, je demeurai à 
Beaufort, attendant des nouvelles de ceux quej'avois 
envoyés reconnoître les passages. Ceux des gardes 
revinrent, ayant trouvé le col de Cormette gardé par 
un régiment , qui étoit gardable contre tout le monde 
avec cent hommes tant seulement. M. de Charosl 
revint aussi , ayant trouvé le coi qu'il vouloit occuper 
non-seulement gardé, mais encore inaccessible. Quant 
aux deux autres , je n'en sus rien ce jour-là ; et le 

»7- 



2Ô0 [l63o] MÉMOIRES 

prince Thomas, pour tâcher de découvrir mon des- 
sein , prit occasion de me renvoyer une haquenée que 
j'avoisprêtéeàMazarini en partant de Faverges. J'avois 
avec moi M. du Hallier et le commandeur de Valen» 
cai pour maréchaux de camp , et le marquis de Nesle , 
que nous traitions quasi comme s'il l'étoit. Nous étions 
tous quatre en grand souci de ce que nous pouvions 
faire pour passer , voyant les passages gardés de telle 
sorte , et la moitié de nos gens déjà revenus sans rien 
faire, quand, sur les onze heures du soir, un soldat 
du régiment de La Meilleraie me vint dire, *de la part 
de son mestre de camp , qu'étant arrivé au col qui lui 
étoit destiné, le soir auparavant, à l'entrée de la nuit, 
les ennemis, qui n'eussent jamais su croire que l'on 
eût tenté ce passage, attendu que l'on voyoit venir 
ceux qui le voudroient entreprendre, dès le bas du 
mont, parce que le chemin est tout droit, qu'il n'y 
peut passer qu'un homme à la fois, qu'il ne se peut 
entreprendre que pendant que le soleil ne luit point , 
parce qu'il est plein de neige , qui ne tient point quand 
le soleil donne dessus, et qu'il faut monter deux 
lieues avant que d'être au sommet ; c'est pourquoi on 
n'y avoit mis que soixante hommes, par forme, pour le 
garder , qui avoient été tirés du régiment qui gardoit 
le col de Cormette qui n'est pas à mille pas de là , d'où 
on l'eût pu secourir si l'on eût aperçu que quelqu'un 
eût monté par celui de la Lossa. Mais Dieu voulut 
que La Meilleraie arriva à l'entrée de la nuit -, qu'une 
nuée le cacha aux yeux de ceux qui gardoient le col , 
qui ne laissèrent qu'une sentinelle qui les laissa mon- 
ter jusques à cinquante pas de lui sans les voir; et 
les nôtres lui ayant tiré, il se sauva dans son corps-de- 



DE BASSOMPIEJUŒ. [l63o] 26 E 

garde et les autres s'enfuirent , de sorte que M. de La 
Meilleraie l'avoit occupé ; et me mandoit que je lui 
envoyasse en diligence le reste de son régiment et des 
vivres, car ileroyoit y devoir être attaqué. La joie fit 
un excès en mon cœur à cette nouvelle, et à l'heure 
même je fis partir le régiment de La Meilleraie pour 
aller voir son mestre de camp , auquel j'envoyai des 
vivres, et l'assurai que le soir suivant je serois à lui 
avec toute mon infanterie. 

Le samedi, premier jour de juin , je renvoyai toute 
ma cavalerie , avec laquelle la plus grande partie de 
la noblesse s'en retourna, et fis cheminer sept mille 
hommes de pied qui me restoient , fort lestes et sans 
bagages, au dessous du col delà Lossa et à la vue 
de La Meilleraie , en une petite allée nommée Cla- 
cheray. On me vint, avant partir aussi, donner avis 
que Le Plessis et Vignoles , avec les hommes que je 
leur avois donnés , avoient gagné le pas de la Balme ; 
mais qu'il étoit de telle sorte qu'ils ne croyoient pas 
que l'on y pût passer, tant il étoit rude et fâcheux. Je 
poursuivis donc mon premier dessein , et vînmes 
camper à Clacheray. Nous eûmes quelques alarmes 
des ennemis qui étoient encore sur le col de Cormette 
à notre vue, mais ils ne demeurèrent guère là ; car, 
dès que le prince Thomas sut que Je col de la Lossa 
avoit été surpris , craignantd'être enfermé entre l'a van t- 
garde et la bataille du Roi ( comme il l'eût été si je 
fusse passé ), quitta son retranchement de Conflans 
cette nuit même , et , avec la diligence qu'il put, vint 
gagner Moutiers et le pas du Ciel , où il se pensoit re- 
trancher comme , trente ans auparavant , le duc son 
père avoit fait contre le feu Roi, 



262 [l63oJ MÉMOIRES 

Le dimanche 2 j'envoyai à la pointe du jour, et fis 
monter les troupes ; ce qui ne se pouvoit faire qu'un 
à un; et je me mis, à pied, à leur tête , avec M. le 
marquis de Nesle, laissant messieurs du Hallier et 
commandeur de Valençai au milieu et à la queue , 
pour les faire mieux avancer. Nous allâmes gaîment 
jusques à neuf heures du matin , quoiqu avec grande 
peine dans la neige ; mais passé cela , et que le soleil 
eut commencé à la fondre, nous eûmes de terribles 
peines , que nous surmontâmes enfin , et eûmes monté 
et descendu le col de la Lossa sur les onze heures ; 
puis nous marchâmes environ une lieue. Après quoi 
nous rencontrâmes un autre col sans neige , plus âpre 
que celui de la Lossa , et plein de pierres aiguës qui 
nous coupoient les pieds. Il s'appeloit le col deNaves : 
lequel ayant monté et descendu avec des peines in- 
croyables , nous nous trouvâmes dans un assez bon 
village , nommé Naves , où nous trouvâmes quelque 
vin qui servit bien à donner jour à nos soldats de pas- 
ser outre, plusieurs étant tout-à-fait recrus. Après 
qu'ils furent un peu rafraîchis , nous passâmes outre , 
et montâmes encore deux cols aussi fâcheux que les 
deux premiers , nommés le Grand-Cœur et le Petit- 
Cœur -, et puis nous nous trouvâmes à Aigue-Blanche, 
on, de bonne fortune , me vinrent rencontrer deux 
cents chevaux que le Roi m'avoit envoyés, croyant 
que le prince Thomas avoit tourné tête contre moi 
qui n'avois aucune cavalerie. Je montai lors à cheval 
et me mis à leur tête , croyant que nous pourrions 
rencontrer les ennemis à leur retraite, et faire quel- 
que effet-, mais ils avoient déjà passé Moutiers, qui 
se rendit à moi à mon arrivée , et une compagnie de 



DE BASSOMPJEKRE. [l63o] 263 

carabins aussi, qui s'étoient arrêtés derrière, que je 
iis démonter et désarmer; et poursuivis les ennemis 
de si près , qu'ils ne purent se conserver le pas du 
Ciel , que j'occupai sans résistance , et fis avancer la 
compagnie de Castel-Jaloux que j'y mis en garde; puis 
je revins loger à Moutiers, tellement las que je ne 
pouvois mettre un pied devant l'autre : aussi avois-je 
fait ce jour-là plus de douze lieues françaises à pied, 
toujours montant et descendant dans les neiges et le 
froid , ou dans une excessive chaleur. 

Je passai , le lendemain lundi , avec neuf cornettes 
de cavalerie, le pas du Ciel, et les fis loger à Esmes -, et 
comme mon infanterie arrivoit , je reçus , par Con- 
tenant , une lettre du Roi , qui me mandoit de l'at- 
tendre à Moutiers où il devoit arriver le lendemain , 
et résigner son avant-garde à M. le maréchal de Châ- 
tillon, qui étoit entré en sa semaine de commander : 
ce qui m'offensa extrêmement , ne pensant pas que 
puisque les mêmes troupes demeuroient avant-garde, 
que ma seule personne dût être détrônée , et qu'ayant 
levé le lièvre et poursuivant l'ennemi , un autre vînt 
profiter de mes peines et de mon travail : aussi M. de 
Châtillon arriva le même soir , auquel je résignai 
mes troupes , et attendis le Roi. 

Le Roi arriva, le lendemain mardi 4 9 à Moutiers, 
avec M. le cardinal , auquel je fis mes plaintes de 
l'outrage que l'on m'avoit fait; dont je n'eus autre sa- 
tisfaction , sinon que l'on avoit cru que , ma semaine 
étant finie, le maréchal de Châtillon devoit com- 
mander la sienne. Le Roi séjourna le lendemain à 
Moutiers. 

Le Roi partit de Moutiers le jeudi 6 pour venir lo- 



264 [l63o] MÉMOIRES 

ger à Esmes, où il eut nouvelle de l'entière retraite de 
M. le prince Thomas dans le val d'Aouste,par le Petit- 
Saint-Bernard , qui , peut-être, si j'eusse continué ma 
route , n'eût pas été si avancé qu'il fut. 

Le vendredi 7, il vint loger à Saint-Maurice-du- 
Bourg, et le jour même s'avança jusques au pont de 
Saint-Germain , où commence le Petit-Saint-Bernard, 
où l'on conclut de faire un fort. Je fus reconnoître le 
passage de Rosselan, et lui en fis mon rapport. 

Le samedi 8, le Roi séjourna à Saint-Maurice et tint 
conseil, auquel il ordonna LeHallier pour faire faire 
le fort et demeurer en ce passage. 

Le dimanche 9, le Roi partit de Saint-Maurice, vint 
dîner à Esmes et coucher à Moutiers. 

Le lundi à Conflans. 

Le mardi à Saint-Pierre-d'Albigny , où nous séjour- 
nâmes le mercredi et le jeudi. 

Le vendredi 14 le Roi partit d'Albigny et vint dîner 
à Chambéry, où il séjourna le lendemain, attendant 
le retour de Béringhen qu'il avoit envoyé à Lyon 
trouver la Reine, qui revint le soir, et le Roi résolut 
d'y aller. Il me commanda de demeurer à Chambéry 
avec le pouvoir de son armée. Il ordonna M. de Châ- 
teauneuf pour intendant de justice et finances près de 
moi , et Contenant et Vignoles pour maréchaux de 
camp. 

Le dimanche le Roi partit et me laissa ordre de faire 
marcher son armée vers la Maurienne. 

Le lundi 17, l'Isère déborda de telle sorte qu'il em- 
porta les ponts de Conflans , qui sont celui de l'Hôpital 
et celui de Chèvres. 

Le mardi 18, la ville de Montmélian se rendit, 



DE BASSOMPIERRE. [l63o] a65 

et nous conclûmes à attaquer le château par mines. 

Le mercredi 19, le château de Charbonnières se 
rendit à M. le maréchal de Créqui. On me manda que 
notre cavalerie ne pouvoit passer à Conflans pour n'y 
avoir plus de ponts. 

Le jeudi le Roi m'écrivit pour faire passer ses gardes 
françaises et suisses au port de La Gâche. 

Le vendredi , 21 juin , je fis avancer les Suisses à 
Caparcillan pour passer le 'lendemain. J'établis qua- 
torze compagnies nouvelles pour tenir garnison dans 
Chambéry , où je laissai l'ordre nécessaire , comme 
aussi pour faire refaire les ponts de Conflans pour le 
passage de notre cavalerie. 

Je partis le samedi 22 de Chambéry , avec M. de 
Châteauneuf , et passant par Caparcillan où les gardes 
vinrent loger , puis par Barraux, nous vînmes coucher 
à Caterrasse. 

Le dimanche 23, je vins dîner à Grenoble , où M. le 
cardinal étoit déjà arrivé. M. de Créqui y fut tou- 
jours mon hôte , tant que le Roi y séjourna , qui fut 
jusques au samedi 29 juin , que le Roi en partit et vint 
coucher à Gonzales. 

Le dimanche, dernier de juin, il vint coucher à La 
Roquette. 

Le lundi, premier jour* de juillet, il vint coucher 
à Aiguebelle-sous-Charbonnières , où M. le cardinal 
arriva. 

Le mardi 2, le Roi tint conseil le matin , où il résolut 
que M. le cardinal passeroit en Italie avec messieurs 
d'Effiat et Schomberg, et que le Roi arrêteroit quel- 
ques jours dans la Maurienne , retenant près de lui, 
pour commander son armée, M, le maréchal deCré- 



2tGG [l63o] MÉMOIRES 

qui et moi. M. le cardinal partit le jour même pour 
aller à Suze , d'où le Roi , à cause de la peste qui étoit 
forte à Aiguebelle, partit aussi, et vint coucher à Ar- 
gentine. 

J'y demeurai ce soir-là 5 et le mercredi 3 j'allai loger 
au quartier du Roi à Argentine. 

Il eut des nouvelles de M. le cardinal, qui le firent 
partir , le lendemain 4 > dîner à Chambotte , puis pas- 
ser par le pont Amafïré ; efrvenir coucher à Saint-Jean- 
de-Maurienne, oùs'étoitarrêté M. le cardinal pour la 
venue de Julio Mazarini , qui arriva le même soir. 

Le vendredi 5 , M. de Montmorency arriva , de qui 
on n'étoit pas content. Messieurs d'Effiat et de Schom- 
berg partirent. On dépêcha Mazarini , et le Roi , qui 
ne se portoit pas bien , se fit saigner ; j'en fis de même 
le lendemain 6 , que M. de Montmorency se réhabilita 
un peu, et on le renvoya en Italie , lui donnant mes- 
sieurs de Cramail et du Fargis pour maréchaux de 
camp. M. de Créqui arriva à Saint-Jean-de~Mau- 
rienne. Le sergent-major de Nice arriva déguisé : 
je le fis , par ordre du Roi , parler à M. le cardinal. 

Le dimanche le conseil se tint et le lundi aussi. 
Le Roi se trouva mal , mais il ne laissa pour cela de 
faire faire l'exercice , et moi la nuit. 

Ici se rapporte tout le traité de Nice, et ce qui s'y 
passa. 

Le mardi 9^ M. de Schomberg revint, à qui M. le 
cardinal commit le traité de Nice, et l'ôta de mes 
mains. 

Le vendredi 12 la nouvelle vint que M. de Mont- 
morency avoit bravement fait en un combat à Veil- 
lane, où le prince Doria avoit été pris. 



DE BASSOMPIEKRE. [l63o] 2C7 

Le samedi i3 le Roi se porta mal , et prit médecine. 
Mon bon ami Frangipani arriva. 

Le dimanche i4» on apporta une cornette et seize 
drapeaux pris au combat de Vei liane. 

Le lundi i5, Schomberg fit festin à dîner, et M. de 
Longueville à souper. 

Le lendemain, mardi 16, je leur fis festin. M. de 
Créqui s'en retourna à Grenoble. 

Le vendredi 19 , le Roi eut bien fort la fièvre , et 
disoit que si l'on le faisoit demeurer davantage à Saint- 
Jean-de-Maurienne , que l'on le feroit mourir. 

Le samedi 20 , une femme apporta des lettres des 
assiégés de Casai. 

Le mercredi 24 , le Roi résolut de se retirer de 
Saint- Jean-de-Maurienne. 

Le lendemain jeudi 25, il en partit, y laissant M. le 
cardinal et Schomberg , et vint coucher à Argentine , 
où tout étoit plein de peste : on fut contraint de cou- 
cher dans les prés. 

Le vendredi 26 , le Roi vint coucher à La Roquette , 
où messieurs de Guise , de Châtillon et l'évêque d'Or- 
léans arrivèrent. 

Le samedi 27 , le Roi alla coucher au fort Bar- 
raux, et permit à M. le comte, de Longueville et à 
moi d'aller à Grenoble ; nous vînmes coucher à Do- 
maine. 

Le lendemain dimanche 28 , nous vînmes à Gre- 
noble souper chez M. de Créqui. Nous y trouvâmes 
le garde des sceaux , que l'on avoit fait venir de Lyon 
pour le retirer d'auprès de la Reine , que l'on soup- 
çonnoit qu'il animoit contre M. le cardinal; et l'on en 
voyoit appertement la mauvaise intelligence , fomen- 



2GB [l63o] MÉMOIRES 

tée par M. de Bellegarde, qui s'étoit déclaré ennemi 
de M. le cardinal pour avoir fait donner la lieute- 
nance de roi de Bourgogne , vacante par la mort du 
marquis de Mirebeau , à Tavannes , qu'il n'aimoit pas. 
D'autre côté M. de Guise , à qui M. le cardinal vouloit 
ôter l'amirauté du Levant, prétendant qu'elle étoit 
dépendante de celle du Ponant, ne s'oublioit pas à 
lui rendre les mauvais offices qu'il pouvoit , et d'au- 
tant plus maintenant que leurs affaires étoient au pis , 
parce que M. le cardinal avoit envoyé un huissier en 
Provence pour y faire quelque acte à la marine, et 
M. de Guise l'avoit outragé, et ensuite mis prison- 
nier. Madame de Comballet aussi , que la Reine n'ak 
fectionnoit pas, aidoit bien à accroître l'aigreur de la 
Reine , qui se plaignoit qu'elle entretenoit quarante 
gentilshommes à son service, lesquels ne la voyoient 
point , et ne bougeoient d'auprès de M. le cardinal 5 
lequel , de son côté , avoit à se plaindre , que, pendant 
qu'il étoit occupé aux affaires de l'Etat et à l'agran- 
dissement d'icelui, on machinoit sa ruine en animant 
la Reine-mère contre lui ; que deux hommes, qu'il 
avoit élevés de la terre aux plus hautes dignités, par 
une ingratitude signalée, avoient tâché à le détruire ; 
à savoir M. de Berulle , que de simple prêtre il avoit 
fait faire cardinal, et M. de Marillac , à qui il avoit 
fait premièrement donner en main les finances et en- 
suite les sceaux -, qu'il ne prétendoit à l'amirauté du 
Levant que parce que ceux à qui il avoit succédé 
en l'amirauté du Ponant y avoient prétendu , et qu'il 
ne croyoit pas que , pour n'être pas homme d'épée , 
M. de Guise lui dût usurper de force ce qu'il ne de- 
mandoit qu'en justice , ni pour cela mesdames la 



DE BASSOMPIERRE. [l63o] vGç) 

princesse de Conti, d'Elbeuf et d'Ornano fassent 
continuellement à ses oreilles pour médire de lui ; 
qu'il avoit obligé M. Le Grand en ce qu'il avoit pu ; 
mais que c'était un homme qui, ayant en sa tendre 
jeunesse possédé la faveur du roi Henri III , croyoit 
quelle étoit de son patrimoine , et ne pouvoit souffrir 
ceux qui la possédoient ; que le prétexte qu'il prenoit 
de le haïr étoit injuste, vu que le Roi, et non lui, avoit 
donné la lieutenance de Roi à une personne nourrie 
dès sa jeunesse avec lui , de grande qualité, dont le 
grand-père étoit maréchal de France , et les père et 
oncle avoient possédé en Bourgogne la charge totale , 
dont le Roi ne lui en avoit donné qu'une partie en 
reconnoissance des services de ses ancêtres et des 
siens , et particulièrement pour l'affection qu'il lui a 
portée dès son enfance 5 que le marquis de Tavannes 
étoit déjà mestre de camp de Navarre , et avoit plus 
servi que ceux que M. Le Grand avoit proposés au 
Roi pour la lieutenance de roi de Bourgogne ; qu'au 
reste le Roi n'étoit pas obligé de mettre en cette 
charge ceux que le gouverneur de la province lui 
nommoit, ni même désirer qu'ils fussent trop con- 
joints d'amitié ou de dépendance. 

Le lundi 29 , M. le maréchal de Créqui mena dîner 
M. le comte, de Longueville et moi à sa belle mai- 
son de Vigiles, où nous vîmes M. de Canaples bien 
malade. Ce voyage se fit afin de donner lieu au par- 
lement de résoudre ce qu'ils feroient sur l'arrivée de 
M. le comte, leur gouverneur, que par devoir ils 
étoient obligés de visiter. Le fait étoit que le parle- 
ment de Grenoble, dont le gouverneur est le chef et 
y préside , les arrêts se faisant en son nom quand il 



27O [l63o] MÉMOIRES 

n'y a point de dauphin en France , rcndoit de tout 
temps de grands devoirs à leur gouverneur ou lieute- 
nant de Roi 5 entre autres , que , lui arrivant ou s'en 
allant , la cour lui venoit faire la révérence en corps , 
laquelle il n'alloit conduire que jusque sur le haut 
de son degré 5 et la même chose s'observoit au lieute- 
nant de Roi, dont ils étoient en possession, et qui 
n'avoit point été contestée à M. le comte ni à M. le 
maréchal de Créqui. Il arriva que, trois ans auparavant, 
M. le prince ayant un pouvoir pour commander aux 
armées du Roi contre les huguenots du Languedoc , 
son pouvoir fut étendu jusques en Provence et en 
Dauphiné, et lui s'en retournant en France, et passant 
par Lyon, le parlement députa le premier président et 
nombre de conseillers pour lui venir faire la révé- 
rence. M. le prince, qui fait plus d'honneur à un 
chacun que l'on ne lui en demande , les vint recevoir 
jusqu'au bas de son degré, et les conduisit jusqu'à leurs 
carrosses ; dont ils firent rapport au parlement , et le 
mirent sur leurs registres-, et ensuite firent un arrêt 
par lequel il fut défendu d'aller plus saluer le gouver- 
neur de la province ou le lieutenant de Roi , s'ils ne 
leur rendoient le même honneur ; ce que l'un ni l'autre 
ne voulurent faire. Ainsi M. le comte , à son arrivée 
à Grenoble l'année passée, comme le Roi alloità Suze, 
ne fut point visité par le parlement; mais on lui dit 
aussi que c'étoit parce que le Roi étoit à Grenoble, et 
que , lui présent , la cour en corps n'alloit trouver 
personne. Mais à son retour à Valence, ladite cour de 
parlement ayant envoyé le premier président et nom- 
bre de conseillers , ils firent pressentir à M. le comte 
s'il leur voudroit rendre l'honneur qu'ils préteudoient, 



DE BASSOMPIERRE. [ï63o] 1~] l 

ce qu'il leur refusa ; et eux s'étant adressés au garde 
des sceaux pour les présenter au Roi , M. le comte 
leur fit refuser audience, sous le prétexte qu'ils ve- 
noient d'une ville pestiférée. Sur cela il se traita des 
moyens d'accommodement , et on fit espérer à M. le 
comte que la cour se mettroit en son ancien devoir. 
Le premier président en ayant assuré M. de Senne- 
terre , pour cet effet M. le comte vint à Grenoble sans 
le Roi, à la sollicitation de messieurs le maréchal de 
Créqui et de Senneterre; M. de Senneterre arriva 
devant , qui fut traiter de cette affaire avec le premier 
président, et fit que M. le comte n'entra que la nuit 
dans Grenoble , et qu'il alla le lendemain matin à Vi- 
giles pour donner temps au parlement de Grenoble 
de se raviser ; mais ce fut en vain : car ils n'y purent 
être portés au retour de Vigiles. M. le comte et 
M. de Créqui, piqués de cet affront, consultèrent ce 
qu'ils avoient à faire; et je leur conseillai de tourmen- 
ter cette cour , qui les méprisoit , et de se servir de 
leur pouvoir pour les mettre à la raison, les rendant 
demandeurs 5 qu'ils fissent commander que> passé sept 
heures, personne n'eût à se promener par la ville, et 
puis faire courre le bruit que cette défense neregar- 
doit que le parlement, et dès qu'un conseiller ou prési- 
dent sortiroit, le faire prendre et l'envoyer prisonnier 
dans la citadelle ou en l'arsenal ; qu'ils avoient les 
forces pour ce faire , et te pouvoir en main. M. de 
Créqui se porta franchement à cet avis; mais Senne- 
terre divertit M. le comte de le recevoir , et fit qu'il 
ne voulut voir aucun conseiller en privé , puisqu'ils 
ne l'avoient point vu en public , et qu'il fit sa plainte 
au Roi pour avoir règlement contre ces messieurs. 



1~j1 [l63o] MÉMOIRES 

Le mardi 3o, nous dînâmes chez M. le comte ; après 
dîner il s'éleva la plus furieuse tempête que j'aie vu 
de ma vie. 

Le jeudi, premier jour d'août, M. le comte eut 
tout le jour la fièvre ; ce qui fit qu'il voulut partir le 
lendemain 2 dans mon carrosse , et venir coucher à 
Moirans, et moi je l'accompagnai, et M. de Longue- 
ville aussi. 

Le samedi 3, nous sûmes à la dînée la prise dé 
Mantoue, dont M. de Longueville fut fort affligé, et 
fûmes coucher à Arthas. 

Le dimanche 4 , nous arrivâmes à Lyon, où M. d'A- 
lincourt fut mon hôte. 

Le 7, le Roi y arriva , et ayant pris congé du Roi 
quelques jours après pour aller donner ordre à mes 
affaires à Paris, le samedi 17 d'août, je partis de 
Lyon, et vins coucher à La Bresle, puis à La Pal- 
lisse , à Nevers, à Montargis. 

Finalement, le mercredi 21 d'août,j'arrivaiàParis ? 
oùje trouvai M. d'Epernon. Monsieur, frère du Roi, y 
vint le lendemain , et peu de jours après messieurs 
le comte , de Longueville et de Guise y arrivèrent. 
Nous ne songeâmes qu'à y passer bien notre temps. Je 
m'amusai à faire bâtir Chaillot; mais à un mois de là 
j'eus nouvelle que le Roi avoit la fièvre continue , et 
qu'il n'étoit pas sans danger. Cela me fit prendre la 
poste et aller en diligence à «Lyon , où j'arrivai le len- 
demain que le Roi avoit pensé mourir, et que son 
abcès s'étoit écoulé par le bas , dont j'eus une exces- 
sive joie. 

Je vins descendre chez le Roi , qui fut bien aise 
de me voir, et moi ravi de le voir hors de danger. 



DE BASSOMPIERRE. [l63o] l^jZ 

Je vis ensuite les reines , les princesses et M. le car- 
dinalat vins loger, à mon accoutumée, chez M. d'Ali n- 
court. M. le cardinal me reçut très-bien, me fit fort 
bonne chère , et parla à moi en grande confidence ; 
mais le lendemain j'aperçus en lui quelque froideur 
pour moi , dont demandant la cause à M. de Château- 
neuf, il me dit en confidence que l'on avoit donné 
avis à M. le cardinal quej'avois porté quelques paroles 
de Monsieur à la Reine-mère , avec un pouvoir de 
l'arrêter s'il fûtmésavenu du Roi ; à quoi j'oserois ju- 
rer que Monsieur n'avoit pas eu la pensée, pource 
que , quand je partis , il ne se doutoit pas que le Roi 
fût en péril. Il me dit aussi qu'étant venu descendre 
au logis de M. d'Alincourt où M. de Créqui étoit déjà 
logé , M. de Guise étant venu une partie du chemin 
avec moi, et lui s'étant encore logé porte à porte de 
M. d'Alincourt , cela avoit pu donner quelque om- 
brage de moi ,. qui étois tous les soirs chez madame la 
princesse de Conti et tous les jours chez la Reine-mère. 
Je lui dis que je n'avois pas vu , le matin que j'étois 
parti, Monsieur, frère du Roi, et que le soir précédent 
je n'avois pris congé de lui; que je n'avois pas encore 
dit un seul mot à la Reine-mère que tout haut; que 
c'étoit l'office d'un courrier, et non d'un maréchal de 
France, d'être porteur de tels pouvoirs, qui fussent 
venus trop tard si Dieu n'eût pas miraculeusement guéri 
le Roi -, que depuis dix ans je n'avois pas eu d'autre 
logis à Lyon que celui de M. d'Alincourt, mon ancien 
ami; que ce n'étoit pas de cette heure que M. de 
Créqui et moi vivions comm'e frères , mais depuis 
notre première connoissance , et qu'il y avoit près de 
trente ans que je hantois chez madame la princesse 
t. 21. 18 



S>^4 [l63o] MÉMOIRES 

de Conti ; que Villecler et Guillemot , qui étoient 
venus en poste avec moi , pourroient témoigner que 
M. de Guise étoit parti depuis moi de Paris , qu'il étoit 
passé outre le premier jour que je couchai à La Cha- 
pelle-la-Reine ; que je l'avois rattrapé le soir suivant à 
Pouilly, et qu'à Moulins, ne m'ayant pu suivre, je 
l'avois devancé ; que je le priois d'assurer M. le car- 
dinal que je n'étois point homme de brigue ni d'in- 
trigue, que je ne m'étois mêlé jamais que de bien et 
fidèlement servir le Roi premièrement, et ensuite mes 
amis , dont il étoit un des premiers, et à quij'avois 
voué tout très-humble service : ce qu'il me promit 
de faire -, et moi, l'ayant aussi été voir , je lui dis en 
substance les mêmes choses, dont il me témoigna 
d'être satisfait. Le Roi se fit porter en Bellecour , 
dans la maison de. madame de Chaponay , où il fut 
encore bien malade ; mais Dieu lui ayant rendu sa 
santé , il partît poûY s'en revenir à Paris. Nous le sui- 
vîmes, messieurs le comte, cardinal de La Valette, de 
Longueville et moi, un jour après 5 et l'ayant attrapé 
à Roanne , nous nous embarquâmes devant lui , et 
vînmes jour et nuit à Briare, où nous trouvâmes mon 
carrosse qui nous amena à Paris, où peu de jours 
après les reines se rendirent, peu après la Toussaint, 
et on ne vit point la Reine-mère les deux ou trois 
jours après son retour , étant logée au Luxembourg. 
Le Roi la vint voir de Versailles le samedi 9 de no- 
vembre, et, pour plus grande commodité, s'en vint 
loger à l'hôtel des ambassadeurs , proche dudit 
Luxembourg -, et M. le cardinal , qui étoit venu dans 
le même bateau de la Reine en grande privauté avec 
elle , revint aussi quant et le Roi à Paris, et logea au 



DE BA.SSOMPIEKRE. [ï63o] 2j5 

Petit-Luxembourg. J'ai su depuis , et Dieu me pu- 
nisse si auparavant j'en avois eu autre connoissanee 
qu'en gros seulement, que quelquefois la Reine et M. le 
cardinal étoient brouillés , quelquefois en parfaite 
intelligence. Je sus depuis , dis-je, que souvent le Roi 
faisoit ses plaintes à la Reine sa mère de M. le cardi- 
nal, et réciproquement la Reine au Roi , qu'elle vou- 
loit ouvertement se brouiller avec lui et sortir de sa 
tutelle ; c'étoient ses mots , et que le R.oi , de temps en 
temps , l'avoit priée de dilayer , ce qu'elle avoit fait ; 
et qu'au retour du Roi à Lyon , le Roi applaudissoit 
en quelque chose à la Reine ; que , néanmoins . il l'a- 
voit priée d'attendre encore jusqu'à leur retour à 
Paris 5 que le Roi, ayant vu à Roanne la résolution 
de M. le cardinal d'attendre la Reine-mère , lui avoit 
écrit de lui faire fort bonne chère , comme elle avoit 
fait, et que le dimanche 10, veille de Saint-Martin, 
le Roi étant venu le matin trouver la Reine sa mère , 
je l'y accompagnai. Ils s'enfermèrent tous deux dans 
son cabinet ; le Roi venoit la prier de superséder en- 
core six semaines ou deux mois d'éclater contre M. le 
cardinal pour le bien des affaires de son Etat, qui 
étoient alors en leur crise , le Roi ayant commandé à 
ses généraux de delà les monts de hasarder une ba- 
taille pour le secours de Casai , et la Reine-mère avoil; 
résolu de dilayer encore ce temps-là à la prière du Roi 
son fils. Comme ils étoient sur ce discours , M. le car- 
dinal arriva , qui , ayant trouvé la porte de l'anti- 
chambre de la chambre fermée , entra dans la galerie 
et vint heurter à la porte du cabinet où personne ne 
répondit. Enfin , impatient d'attendre , et sachant les 
êtres de la maison, il entra par la petite chapelle , la 

18. 



276 [l63o] MÉMOIRES 

porte de laquelle n'ayant pas été fermée , M. le cardi- 
nal y entra , dont le Roi fut un peu étonné , et dit à la 
Reine tout éperdu : « Le voici 5 » croyant bien qu'il 
éclateroit. M. le cardinal, qui s'aperçut de cet étonne- 
ment, leur dit: « Je m'assure que vous parliez de 
moi. » La Reine lui répondit : « Non faisions. » Sur 
quoi lui ayant répliqué: a Avouez-le, madame, » 
elle lui dit que oui, et là-dessus se porta avec grande 
aigreur contre lui, lui déclarant qu'elle ne se vouloit 
plus servir de lui, et plusieurs autres choses. Sur quoi 
M. Boulillier arriva, et elle continua encore jusqu'à 
ce que le Roi alla dîner , et que M. le cardinal le sui- 
vit. Cette brouillerie fut tenue si secrète de toutes 
parts qu'aucun n'en sut rien, et qu'on ne s'en douta 
pas même. Monsieur , frère du Roi , qui avoit été jus- 
qu'à Montargis au devant du Roi , lequel, l'ayant prié 
de s'accommoder avec M. le cardinal à qui il vouloit 
mal, lui avoit répondu qu'il le supplioit très-humble- 
ment de vouloir entendre les justes raisons qu'il avoit 
de le haïr , après quoi il feroit tout ce qu'il plairoit à 
Sa Majesté lui commander ; ce que le Roi ayant écoulé 
tout au long , pria Monsieur de vouloir oublier ses 
prétendues offenses , et aimer M. le cardinal. Mon- 
sieur lui avoit promis -, mais le Roi étant arrivé le 
samedi à Paris , soit que Monsieur fût malade ou qu'il 
feignît de l'être , il n'étoit point encore venu trouver 
le Roi , qui le soir même envoya Le Plessis Praslin 
apprendre des nouvelles de sa santé; mais peu après 
Le Plessis Praslin vint dire au Roi que Monsieur, son 
frère, étoit dans le logis, qu'il le venoit trouver. Sur 
quoi le Roi envoya quérir M. le cardinal , et , ayant 
un peu parlé à Monsieur, son frère, lui présenta M. le 



DE BASS0MP1ERRE. [l63o] 277 

cardinal , et le pria de l'aimer et de le tenir pour son 
serviteur; ce que Monsieur promit assez froidement 
au Roi de faire, pourvu qu'il se portât envers lui 
comme il devoit. J'étois présent en cet accord , après 
lequel, étant auprès de M, le cardinal, il me dit: 
« Monsieur se plaint de moi , et Dieu sait s'il en a 
sujet ; mais les battus paient l'amende, » Je lui dis : 
« Monsieur , ne prenez pas garde à ce que dit Mon- 
sieur , il ne fait que ce que Puylaurens et Le Coigneux 
lui conseillent; et quand vous voudrez tenir Mon- 
sieur, tenez-le par eux, et vous l'arrêterez. » Il ne 
me dit aucune chose de sa brouillerie ; aussi Dieu me 
confonde si je m'en doutois : seulement après souper 
j'allai voir madame la princesse de Conti, ayant vu 
auparavant coucher le Roi qui n'en fit aucun semblant. 
Je lui demandai s'il partiroit demain; il me dit que 
non. Je trouvai madame la princesse de Conti en 
telle ignorance de cette affaire, que seulement elle 
n'en parla pas , et j'oserois bien jurer qu'elle n'en 
savoit rien. 

Le lundi n, jour de la Saint-Martin, je vins de 
bonne heure chez le Roi , qui me dit qu'il s'en retour- 
noit à Versailles : je ne sais point à quel dessein. J'en 
avois fait d'aller dîner chez M. le cardinal , que je 
n'avois pu voir chez lui depuis son arrivée, et m'en 
allai vers midi en son logis, On me dit qu'il n'y étoit 
pas, et qu'il partoit ce jour-là pour aller à Ponloise. 
Encore jusque-là je ne pensai à rien, ni moins en- 
core quand étant entré au Luxembourg, M. le cardinal 
y arrivant , je le conduisis jusqu'à la porte de la Reine , 
et qu'il me dit : « Vous ne ferez plus de cas d'un dé- 
favorisé comme moi. » Je m'imaginai qu'il vouloit 



278 [l63o] MÉMOIRES 

parler du mauvais visage qu'il avoit reçu de Mon- 
sieur. Sur cela je le voulus attendre pour aller dîner 
avec lui 5 mais M. de Longueville me débaucha pour 
aller dîner chez M. de Créqui avec Monsieur, comme 
il m'en avoit prié. Comme nous y fûmes, M. de Puy- 
Jaurens me dit : « Eh bien, c'est tout de bon cette fois- 
ci que nos gens sont brouillés; car la Reine-mère dit 
hier ouvertement à M, le cardinal qu'elle ne le vou- 
]oit jamais voir. » Je fus très-étonné de cette nou- 
velle , et M. de Longueville me la confirma. J'envoyai 
sur l'heure à madame la princesse de Conti, la suppliant 
très-humblement qu'elle m'en envoyât des nouvelles , 
laquelle jura à mon homme que cela étoit la première 
qu'elle en avoit eue, et qu elle me prioit de lui en en- 
voyer des particularités. Je n'en sus autre chose, sinon 
que l'on me dit que madame de Comballet avoit pris 
congé de la Reine-mère , et que le Roi et M. le car- 
dinal étoient partis. Le soir M. le comte me mena 
chez la Reine-mère, qui ne parla jamais qu'à la Reine 
et aux princesses. 

Le mardi 12, je m'en allai tout le jour à Chaillot, 
et en m'en retournant je rencontrai L'Isle, qui me dit 
que l'on avoit ôté les sceaux à M. de Marillac, et 
envoyé en Touraine avec des gardes. 

Le mercredi i3, M. de La Vrillière , revenant au 
galop de Versailles, me dit que M. de Châteauneuf 
étoit garde des sceaux 5 et le soir, au sortir de chez 
la Reine-mère, je vins chez M. de La Ville-aux-Clers , 
qui le lui vint dire de la part du Roi. 

Le jeudi 1 4, Lopes me vint voir le matin , et me dit 
que je ferois bien d'aller à Versailles voirie Roi et M. le 
cardinal ; ce que j'eusse fait à l'heure même si je 



DE BASSOMPIERRE. [l63o] 279 

n'eusse voulu saluer le nouveau garde des sceaux , 
qui étoit mon particulier ami , lequel venoit ce jour- 
là à Paris saluer les reines. Je le vis donc sur le soir, 
et, lui ayant demandé si j'étois bien ou mal à la cour, 
il me dit qu'il ne s'étoit point aperçu qu'il y eût rien 
contre moi , mais que je ferois bien de m'aller présen- 
ter; ce que je fis ce jour-là. Le président Le Jay fut 
fait premier président ; et étant entré en la chambre 
du Roi , dès qu'il me vit, il dit , si haut que je le pus 
entendre : « Il est arrivé après la bataille, » et ensuite 
me fit fort mauvaise chère. Je ne laissai point de faire 
bonne mine , comme s'il n'y eût rien eu. Enfin le Roi 
me dit qu'il seroit lundi à Saint-Germain , et que j'y 
fisse trouver sa garde suisse. J'ouïs en même temps 
que Saint-Simon , premier écuyer , dit à M. le comte : 
« Monsieur , ne le priez point à dîner ni moi aussi ; 
qu'il js'en aille comme il est venu. » L'insolence de ce 
petit punais me mit la colère dans le cœur , mais je 
n'en fis pas le semblant , car les rieurs n'étoient pas 
pour moi , et si je ne sais pourquoi. Néanmoins M. le 
comte me dit : « Si vous voulez dîner chez moi, j'ai là 
haut deux ou trois plats, ou quatre que nous mange- 
rons. » Je lui répondis : « Monsieur, je donne aujour- 
d'hui à dîner à Chaillot à messieurs de Gréqui , de 
Saint-Luc et au comte de Saulx qui m'y attendent; je 
vous rends très-humbles grâces. » Sur cela M. le 
cardinal arriva , qui me fit le froid et me parla assez 
indifféremment, puis entra dans le cabinet avec le 
Roi. Je me mis à parler avec M. le comte , et en même 
temps Armagnac me vint dire de la part de M. le 
cardinal si je voulois venir dîner avec lui ; mais , 
comme j'en avois déjà refusé M. le comte devant qui 



s8o [l63o] MÉMOIRES 

îl me parloit, je lui fis la même excuse que j'avois faite 
auparavant; dont M. le cardinal s'offensa et le dit au 
Roi. 

Le lundi 18 , le Roi arriva à Saint-Germain, où je 
me trouvai aussi , et il m'y fît le plus mauvais visage 
du monde. 

J'y revins le mercredi 20, où il ne me fit pas meil- 
leur accueil. Les reines y vinrent, auxquelles il fit 
beaucoup d'honneur, peu de privauté. Je me résolus 
enfin de demeurer à Saint-Germain , et y fus trois 
semaines durant, sans que le Roi me dît un mot que 
celui du guet. M. d'Epernon y vint le dimanche 24, 
qui fut fort bien reçu tant du Roi que de M. le car- 
dinal , mais moi toujours en un même état. M. le car- 
dinal me pria de donner à dîner à M. d'Epernon, 
parce qu'il étoit au lit 5 à quoi je m'étois préparé, et 
il me l'avoit envoyé dire. Sur ces entrefaites Puylau- 
rens etLeCoigneux s'accordèrent avec M. le cardinal, 
qui leur fit donner par le Roi à chacun 100,000 écus 
au moins , et à ce dernier la charge de président de 
la cour, qui vaut bien cela pour le moins. Cet accord 
se fit par M. de Rambouillet , qui devoit aussi avoir 
3o,ooo écus. Il fut aussi promis à Puylaurens que l'on 
le feroit duc et pair. Sur cela Monsieur vint trouver le 
Roi, qui lui fit fort bon visage. Il fut voir aussi M. le 
cardinal , et tout prenoit aussi un assez bon train; car 
M. le cardinal Bagny entreprit l'accommodement de 
M. le cardinal avec la Reine-mère, qui le fut voir au 
sortir de chez M. le prince , de qui il tint sur les fonts 
le second fils-, mais la réconciliation ne parut pas en- 
tière -, joint qu'en ce même temps-là , la Reine-mère 
eut nouvelle de la détention du maréchal de Marillac , 



DE BASSOMPIERRE. [l63l] 28 1 

qui arriva peu après que Casai eut été secouru par 
l'armée du Roi , et que la paix générale eut été jurée. 
En ce même temps Beringhen fut envoyé hors de la 
cour-, Jaquinot eut défense d'y venir; M. Servien 
fut fait secrétaire d'Etat 5 M. de Montmorency fait 
maréchal de France et M. de Toiras aussi. M. d'Effiat, 
fâché de ne le pas être, se retira en sa maison de 
Chilly , d'où peu après il revint et fut fait maréchal 
de France. Le Roi vivoit froidement avec les reines , 
et ne leur parloit quasi point au cercle , quand nous 
entrâmes en l'année i63i. 

Au commencement de cette année on me commanda 
de licencier le régiment du colonel Barlot. Javois , dès 
le mois de septembre de l'année passée , licencié celui 
du colonel AfTry ; mais sur la difficulté du paiement on 
retarda cette affaire. Cependant on chercha , à ce que 
disent ceux de Monsieur , de désunir Puylaurens et 
Le Coigneux, M. le garde des sceaux, parent du pre- 
mier , le persuadant d'abandonner son compagnon : 
de quoi Le Coigneux averti par madame de Verde- 
ronne , qui étoit le dépôt de leur amitié , et Monsieur 
en ayant su des nouvelles , tous deux en s'accordant 
ensemble conseillèrent à Monsieur de quitter la cour 
au commencement du mois de février -, ce qu'il exé- 
cuta, ayant premièrement été trouver M. le cardinal 
en son logis, et lui ayant dit qu'il renonçoit à son 
amitié. J'étoischez le président de Chevry quand j'en 
sus la nouvelle , et m'en allai à l'heure même trouver 
M. le cardinal , et savoir ce que j'avois à faire, comme 
au premier ministre en l'absence du Roi. Il me dit 
que ce soir même le Roi seroit à Paris , et qu'il avoit 
envoyé au galop M. Boutillier, tant pour l'avertir du 



282 [l63l] MÉMOIRES 

partement de Monsieur que pour le conseiller àe ve- 
nir à Paris. Il vint descendre chez M. le Cardinal, 
où tout le monde se trouva, et de là il alla chez la 
Reine-mère. Il me fit mettre dans son carrosse. Il me 
donna un sanglier qu'il avoit pris le jour même, et 
me fit très-bonne chère. Il me dit , en allant au Louvre, 
qu'il alloit quereller la Reine sa mère d'avoir fait sor- 
tir de la cour Monsieur, son frère. Je lui dis qu'elle 
seroit blâmable si elle l'avoit fait , et que je m'étonnois 
fort qui lui avoit conseillé telle chose. Il me répon- 
dit: a Si assurément, pourlahaine qu'elle porte à M. le 
cardinal. » Sur cela il entra chez la Reine sa mère , 
qui avoit ce jour-là pris quelque médecine. Peu de 
jours après le Roi se résolut d'aller passer son carême- 
prenant à Compiègne , et les reines l'y voulurent 
suivre. La veille qu'il partit pour y aller , il me donna 
encore une hure de sanglier de sa chasse , me pro- 
mettant qu'à Compiègne il me feroit un don pour ac- 
commoder mes affaires , incommodées des extrêmes 
dépenses que j'avois faites l'année précédente en 
Savoie. 

Le dimanche 16 de février, nous prîmes congé de 
madame la princesse de Conti , qui est la dernière fois 
que je l'ai vue. 

Les reines partirent, le lendemain 17 février, pour 
s'acheminer à Compiègne , où la Reine-mère fut sol- 
licitée par le Roi de s'accommoder avec M. le cardi- 
nal. Mais comme elle est très-entière et opiniâtre, et 
que la plaie étoit encore récente, elle n'y put être 
portée. 

Le dimanche 23 février, je dînai chez M. le maré- 
chal de Créqui , et de là m'en allant à la Place-Royale 



DE BASSOMPIERRK. [l63l] 283 

chez M. de Saint-Luc , je m'accrochai avec le cha- 
riot qui portoit dans la Bastille le lit de l'abbé de 
Foix , qui y avoit été mené prisonnier le matin ; ce 
qui me fit savoir sa prise. Sur le soir j'attendois 
l'heure d'aller à la comédie chez M. de Saint-Géran , 
qui la donnoit ce soir-là et le bal ensuite , quand 
M. d'Epernon m'envoya prier de venir jusques chez 
madame de Choisy où il étoit ; et y étant arrivé, il me 
dit que la Reine-mère avoit été arrêtée le matin même 
à Compiègne, d'où le Roi étoit parti pour venir cou- 
cher à Senlis ; que madame la princesse de Conti avoit 
eu commandement, par une lettre du Roi que M. de 
La Ville-aux-Clers lui avoit portée, de s'en aller à Eu; 
que le Roi avoit fait madame de La Flotte dame d'a- 
tour de la Reine, et mademoiselle de Hautefort fille 
de la Reine sa femme -, que toutes deux étoient ve- 
nues à Senlis avec elle , et que le premier médecin 
de la Reine-mère, M. Vautier, avoit été amené pri- 
sonnier à la suite du Roi, et finalement qu'il savoit 
de bonne part qu'il avoit été mis sur le tapis de nous 
arrêter, lui, le maréchal de Créqui et moi, et qu'il 
n'y avoit encore rien été conclu contre eux , mais 
qu'il avoit été arrêté que l'on me feroit prisonnier le 
mardi à l'arrivée du Roi à Paris -, dont il m'avoit voulu 
avertir , afin que je songeasse à moi. Je lui demandai 
ce qu'il me conseilloit de faire et ce que lui-même 
vouloit faire. Il me dit que s'il n'avoit que cinquante 
ans , qu'il ne seroit pas une heure à Paris , et qu'il se 
mettroit en lieu de sûreté , d'où , peu après , il pour- 
roit faire sa paix; mais qu'étant proche de quatre- 
vingts ans , il se sentoit bien encore assez fort pour 
faire une traite , mais qu'il craindroit de demeurer le 



284 [l63l] MÉMOIRES 

lendemain. C'est pourquoi, puisqu'il avoit été si mal 
habile de venir encore faire le courtisan à son âge , 
il étoit bien employé qu'il en pâtît, et qu'il emploie- 
roit toutes choses , et mettroit toute pièce en œuvre 
pour se rétablir tellement quellement , et puis de s'en 
aller finir ses jours en paix dans son gouvernement. 
Mais pour moi , qui étois encore jeune , en état de 
servir et d'attendre une meilleure fortune , il me con- 
seilloit de m'éloigner et de conserver ma liberté , et 
qu'il m'offroit 5o,ooo écus pour passer deux mau- 
vaises années , que je lui rendrois quand il en vien- 
droit de bonnes. Je lui rendis premièrement très- 
humbles grâces de son bon conseil , et ensuite de son 
offre 5 et lui dis que ma modestie m'empêchoit d'ac- 
cepter le dernier et ma conscience d'effectuer l'autre , 
étant innocent de tout crime , et n'ayant jamais fait 
aucune action qui ne méritât plutôt louange et ré- 
compense que punition j qu'il a paru que j'ai toujours 
plus recherché la gloire que le profit, et que, préfé- 
rant mon honneur , non-seulement à ma liberté , mais 
à ma propre vie, je ne me mettrois jamais en com- 
promis par une fuite qui pourroit faire soupçonner 
ma probité ; que depuis trente ans je servois la France, 
et m'y étois attaché pour y faire ma fortune ; que je 
n'en voulois point, maintenant que j'approche l'âge de 
cinquante ans , en chercher une nouvelle , et qu'ayant 
donné au Pioi mon service et ma vie, je lui pouvois 
aussi bien donner ma liberté qu'il me rendroit bientôt, 
quand il jèteroit les yeux sur mes services et ma fidé- 
lité 5 qu'au pis aller , j'aimois mieux vieillir et mourir 
dans une prison, jugé d'un chacun innocent , et mon 
naaître ingrat , que par une fuite inconsidérée me faire 



DE BASSOMPIERRE. [l63l] ^85 

croire coupable et soupçonner méeonnoissant des 
honneurs et charges que le Roi ma voulu départir; 
que je ne me pouvois imaginer que Ton me veuille 
mettre prisonnier, n'ayant rien fait, ni m'y retenir 
quand on ne trouvera aucune charge contre moi; 
mais quand on voudra faire l'un et l'autre , que je le 
souffrirai avec grande constance et modération, et 
qu'au lieu de m'éloigner je me résolvois , dès demain 
matin , de m'aller présenter au Roi à Senlis , ou pour 
me justifier si l'on m'accuse , ou pour entrer en pri- 
son si l'on me soupçonne, ou même pour mourir 
si on avère les doutes que l'on a pu prendre de moi , 
et, quand on ne trouveroit rien à redire à ma vie ni à 
ma conduite , pour mourir aussi et généreusement et 
constamment , si ma mauvaise fortune ou la rage de 
mes ennemis me pousse jusqu'à cette extrémité. 

Comme j'achevai ce discours , M. d'Epernon , les 
larmes aux yeux , m'embrassa , et me dit : « Je ne sais 
ce qui vous arrivera, et je prie Dieu de tout mon 
cœur que ce soit tout bien; mais je n'ai jamais connu 
gentilhomme mieux né que vous, ni qui mérite mieux 
toute bonne fortune. Vous l'avez eue jusques ici , Dieu 
vous la conserve ! Et bien que j'appréhende la réso- 
lution que vous avez prise, je l'approuve néanmoins, 
et vous conseille de la suivre , ayant ouï et pesé vos 
raisons. » Il me pria ensuite de n'éventer point ceUe 
nouvelle , qui bientôt seroit publique , et me pria 
qu'au sortir de la comédie il me donnât à souper chez 
madame de Choisy, où ill'avoit fait apprêter : et sur 
cela nous allâmes à la fête chez M. de Saint-Géran, 
où je trouvai M. le maréchal de Créqui , à qui M. d'E- 
pernon le dit devant moi , et ce que je voulois faire, 



s 86 [l63l] MÉMOIRES 

qui l'approuva, et dit que pour lui qu'il fêroit ce 
qu'il pourroit pour détourner l'orage , mais qu'il l'at* 
tendoit. Peu après madame la comtesse divulgua l'arrêt 
de la Reine-mère, et nous ouïmes la comédie, vîmes 
le bal, et à minuit vînmes souper chez madame de 
Choisy, où M. de Chevrense vint, qui ne fut guère 
touché de l'éloignement de sa bonne sœur de la cour, 
et fut aussi gai que de coutume. Comme nous nous 
retirions, M. du Plessis-Praslin y arriva, qui dit à 
M. de Chevreuse, de la part du Roi, que non par 
haine qu'il portoità sa maison, mais que pour le bien 
de son service il avoit éloigné madame sa sœur d'au- 
près de la Reine sa mère. 

Le lendemain , lundi 24 février , je me levai devant 
le jour et brûlai plus de six mille lettres d'amour 
que j'avois autrefois reçues de diverses femmes , ap- 
préhendant que si on me prenoit prisonnier on me 
vînt chercher dans ma maison , et qu'on y trouvât 
quelque chose qui pût nuire , étant les seuls papiers 
que j'avois qui eussent pu nuire à quelqu'un. Je mandai 
à M. le comte deGrammont que je m'en allois trouver 
le Roi à Senlis , et que s'il y vouloit venir je l'y mè- 
nerais; ce qu'il fit volontiers : et l'étant venu prendre 
en son logis, il monta en mon carrosse, et nous allâmes 
jusqu'au Louvre, où nous trouvâmes M. le comte, M. le 
cardinal de La Valette et M. de Bouillon , qui mon- 
toient en carrosse après s'être chauffés, pour passer 
à Senlis. Il voulut que M. de Grammont et moi nous 
nous missions dans son carrosse, pour y aller de com- 
pagnie , et me dit que je me vinsse chauffer 5 puis , en 
montant en la chambre quant et moi , il me dit : « Je 
sais assurément que Ton vous veut arrêter 5 si vous 



DE BASSOMPIERRE. [l63l j 287 

m'en croyez vous vous retirerez , et si vous voulez , 
voilà deux coureurs qui vous mèneront bravement 
à dix lieues d'ici. » Je le remerciai très-humblement * 
et lui dis que n'ayant rien sur ma conscience de. si- 
nistre , je ne craignois rien aussi , et que j'aurois l'hon- 
neur de l'accompagner à Senlis , où nous arrivâmes 
peu après , et trouvâmes le Roi avec la Reine sa femme 
dans sa chambre , et madame la princesse de Guéme- 
née. Il vint à nous et nous dit: « Voilà bonne compa- 
gnie. » Puis , ayant un peu parlé à M. le comte et à 
M. le cardinal de La Valette, il m'entretint assez long- 
temps , me disant qu'il avoit fait ce qu'il avoit pu pour 
porter la Reine sa mère à s'accqmmoder avec M. le 
cardinal, mais qu'il n'y avoit rien su gagner, et ne 
me dit rien de madame la princesse de Conti. Puis je 
lui dis que l'on m'avoit donné avis qu'il me vouloit 
faire arrêter , et que je l'étois venu trouver afin que 
l'on n'eût point de peine à me chercher, et que si je 
savois où c'est, je m'y enirois moi-même sans que l'on 
m'y menât. Il me dit là -dessus ces mêmes mots : 
« Comment, Bestein, aurois-tu la pensée que je le 
voulusse faire? tu sais bien que je t'aime. » Et certes 
je crois qu'à cette heure-là il le disoit comme il le 
pensoit. Sur cela on lui vint dire que M. le cardinal 
étoit dans sa chambre, et lors il prit congé de la com- 
pagnie , et me dit que je fisse , le lendemain matin de 
bonne heure , marcher la compagnie qui étoit en garde, 
afin qu'elle la pût faire à Paris -, puis me donna le mot. 
Nous demeurâmes quelque temps chez la Reine , et 
puis nous vînmes tous souper chez M. de Longueville, 
et de là nous retournâmes chez la Reine , où étoit venu 
le Roi après souper. Je vis bien qu'il y avoit quelque 



î>88 [l63l] MÉMOIRES 

chose contre moi ; car le Roi baissoit toujours la tête, 
jouant de la guitare, sans me regarder, et en toute 
ia soirée ne me dit jamais un mot. Je le dis à M. de 
Grammont, nous allant coucher ensemble en un logis 
que l'on nous avoit apprêté. 

Le lendemain, mardi a5 février, je me levai à six 
heures du matin, et comme j'étois devant le feu avec 
ma robe , le sieur de Launay , lieutenant des gardes du 
corps , entra dans ma chambre , et me dit : « Mon- 
sieur, c'est avec la larme à l'œil, et le cœur qui me 
saigne , que moi , qui depuis vingt ans suis votre soldat, 
et ai toujours été sous vous , sois obligé de vous dire 
que le Roi m'a commandé de vous arrêter. » Je ne 
ressentis aucune émotion particulière à ce discours , 
et lui dis : « Monsieur , vous n'y aurez pas grand'peine, 
étant venu exprès à ce sujet , comme l'on m'en avoit 
averti. J'ai été toute ma vie soumis aux volontés du 
Roi , qui peut disposer de moi et de ma liberté à sa 
volonté. » Sur quoi je lui demandai s'il vouloit que 
mes gens se retirassent 5 mais il me dit que non , et 
qu'il n'avoit autre charge que de m'arrêter , et puis 
de l'envoyer dire au Roi, et que je pouvois parler à 
mes gens , écrire et mander tout ce que je voudrois, 
et que tout m'étoit permis. M. de Grammont alors se 
leva du lit et vint pleurant à moi , dont je me mis à 
rire , et lui dis que s'il ne s'affligeoit de ma prison non 
plus que moi , il n'enauroit aucun ressentiment, comme 
de vrai je ne me mis pas beaucoup en peine , ne 
croyant pas y demeurer long -temps. Launay ne vou- 
lut jamais qu'aucun des gardes qui étoient avec lui 
entrât dans ma chambre, et peu après arrivèrent 
devant mon logis un carrosse du Roi, ses mousque- 



DE BÀSSOMPIERRE. [l63l] 289 

taires à cheval et trente de ses chevau-légers. Je me 
mis en carrosse avec Launay seul , et rencontrai , en 
sortant, madame la princesse qui montra être touchée 
de ma disgrâce. Puis marchâmes , toujours deux cents 
pas devant le Roi, jusques à la porte Saint-Martin , 
que je tournai à gauche ; et passant par la Place-Royale, 
on me mena dans la Bastille, où je mangeai avec le 
gouverneur, M. du Tremblay, et puis il me mena dans 
la chambre où étoit autrefois M. le prince, dans la- 
quelle on m'enferma avec un seul valet. 

Lemercredi26, M. du Tremblay me vint voir et me 
dit, de la part du Roi , qu'il ne m'avoit point fait ar- 
rêter pour aucune faute que j'eusse faite , et qu'il me 
tenoit son bon serviteur , mais de peur que l'on ne me 
portât à mal faire , et que je n'y demeurerois pas long- 
temps; dont j'eus beaucoup de consolation. Il médit, 
de plus , que le Roi lui avoit commandé de me laisser 
toute liberté, hormis celle de sortir ; que je pouvois 
prendre avec moi tels de mes gens que je voudrois, 
et me promener par toute la Bastille. Il ajouta encore 
à mon logement une autre chambre auprès de la 
mienne pour mes gens. Je ne pris que deux valets 
et un cuisinier, et fus plus de deux mois sans sortir 
de ma chambre , et n'en fusse point du tout sorti si 
le ventre ne m'eût enflé de telle sorte que je crus 
mourir deux mois après mon emprisonnement. Je fis 
savoir si le Roi avoit agréable que mon neveu de 
Bassompierre le vît , qui me fit répondre que non- 
seulement il l'agréoit , mais il le désiroit , et qu'il ai- 
moit mon neveu pour l'amour de lui-même , aussi bien 
qu'à ma considération. 

Le Roi partit, incontinent après le carême-prenant, 
T. ai. 19 



2qo [ T 63l] MÉMOIRES 

pour aller à Orléans forcer Monsieur , son frère , de le 
venir trouver. Mon neveu fit demander encore au Roi 
ce qu'il lui plaisoit qu'il fît , et le Roi lui fit dire qu'il 
seroit bien aise qu'il vînt à ce voyage avec lui ; sur 
quoi je le fis mettre en très-bon équipage et l'en- 
voyai à sa suite. Monsieur, frère du Roi, sentant le 
Roi venir et s'approcher de lui , ne le voulut attendre, 
et s'en alla par la Bourgogne à Besançon avec mes- 
sieurs d'Elbeuf et de Bellegarde. Le Roi le suivit jus- 
quesàDijon, et, s'en retournant à Clianceaux, on fit 
dire à mon neveu que le Roi n'agréoit pas qu'il le 
suivît , ni même qu'il demeurât en France, mais qu'il 
trouvent bon qu'il vînt prendre congé de lui : ce 
qu'il fit, et se retira vers son père en Lorraine. Le 
Roi vint aux contours de Paris, et je fis solliciter ma 
liberté; mais ce fut en vain. Je tombai malade, dans 
la Bastille , d'une enflure bien dangereuse, provenue 
peut-être de n'avoir pas pris d'air ; aussi dès que j'eus 
été promener sur la terrasse je commençai à désenfler. 
Je sus en même temps la mort de madame la prin- 
cesse deConti, dont j'eus l'affliction que méritoitl'hon- 
neur que , depuis mon arrivée à la cour, j'avois reçu 
de cette princesse, qui, outre tant d'autres perfections 
qui l'ont rendue admirable, avoit celle d'être très- 
bonne amie , et d'être très-obligeante. J'honorerai sa 
mémoire , et la regretterai le reste de mes jours. Elle 
fut tellement outrée de douleur de se voir séparée de 
la Reine-mère , avec qui elle avoit demeuré depuis 
qu'elle vint en France , et si affligée de voir sa maison 
persécutée , et ses amis et serviteurs en disgrâce , 
qu'elle n'y voulut ni ne sut pas survivre , et mourut à 
Eu un lundi, dernier jour d'avril de cette malheureuse 



DE BASSOMPIERRE. [l63l] 291 

année i63i. Pendant cela on fit quelques propositions 
à la Reine-mère de s'aller tenir a Moulins ou à Châ- 
teau-Thierry 5 mais elle se résolut de sortir de France : 
et ayant fait traiter avec Vardes pour la recevoir à La 
Capelle , le père , qui étoit l'ancien gouverneur , ayant 
été averti de quelques pratiques qui se faisoient dans 
la place, y courut nuit et jour, et y arriva le soir 
dont la Reine s'y devoit rendre le lendemain \ et y 
étant entré au desçu de son fils , parla aux soldats , 
qui étoient ses créatures , qui le reconnurent pour 
gouverneur, et en chassa son fils. La comtesse de 
Moret et Besançon , qui y étoient , s'en allèrent au 
devant de la Reine-mère , qu'ils trouvèrent à une 
lieue de là , lui dirent l'accident qui les empêchoit de 
la servir selon son désir , et l'accompagnèrent jusques 
à Avesnes , où de là elle alla à Bruxelles , où elle s'est 
tenue depuis \ ce qui fut cause de faire saisir son bien 
et son douaire. M. le comte de Saint-Paul mourut peu 
après ; ce qui fit rentrer Château-Thierry en la pos- 
session du Roi. La duchesse de Rouanois, qui avec 
madame d'Elbeuf avoit eu ordre de se retirer quand 
la Reine-mère fut laissée à Compiègne , étoit venue 
trouver madame la princesse de Conti à Eu, après la 
mort de laquelle, ayant su que la Reine-mère étoit 
sortie de France , s'embarqua à Eu et l'alla trouver en 
Flandre. 

Le roi de Suède, qui l'année précédente étoit entré 
dans l'Allemagne , et avoit fait de signalés progrès, 
qu'il continuoit encore en la présente , s'avança de 
telle sorte qu'il vint joindre l'électeur de Saxe , qui 
avoit pris les armes contre l'Empereur , qui envoya le 
comte de Tilly , grand et heureux capitaine , pour lui 

T 9- 



2Q5 [l63l] MÉMOIRES 

faire tête, lequel, auprès de Leipsick , étant venu 
donner la bataille au duc de Saxe, laquelle il gagna, 
le roi de Suède , averti que le comte deTilly marchoit 
contre l'électeur , marcha toute la nuit avec quatre 
mille chevaux à son secours 5 mais il le trouva en dé- 
route, et si à propos, qu'il y mit et défit à plate- 
couture le comte de Tilly , victorieux du Saxon , et 
le poursivit si vivement qu'il ne lui donna le loisir 
de se reconnoître jusques à Erfurt, qui est auprès de 
là , tuant tout ce qui demeura par les chemins des 
restes de l'armée du Tilly -, ce qui porta une telle cons- 
ternation aux affaires de l'Empereur, que si le duc 
de Bavière , avec une puissante armée , ne se fût op- 
posé aux Suédois , il n'eût rien trouve en toute l'Al- 
lemagne qui lui eût fait résistance. M. de Lorraine, 
qui en ce temps-là avoit quelques troupes sur pied , 
en leva encore en toute diligence , et avec huit mille 
hommes de pied et deux mille chevaux passa en Al- 
lemagne , au secours du duc de Bavière, son oncle. 
Mon frère et mon neveu s'y signalèrent. Mon cousin , 
le comte de Papenheim , vint aussi , et s'opposa au 
roi de Suède , qui tourna tête vers la Franconie , prit 
Wirtzbourg , Mayence et Francfort, qui n'étoient for- 
tifiés ni .pourvus, et mit la terreur et l'effroi de telle 
sorte dans l'Allemagne que tout se rendoit. Pendant 
que M. de Lorraine étoit en Allemagne , et Monsieur, 
frère du Roi , à Nancy , où il étoit venu se tenir peu 
après s'être retiré de Besançon , le Roi s'en vint à 
Metz , et son armée à la frontière de Lorraine ; et 
M. de Lorraine étant averti qu'un si puissant prince 
étoit avec de tellesforces sur ses confins, ayant en di- 
ligence ramené les siennes en son pays, et Monsieur 



PK BA6SOMPIERRE. [l632J 2<)3 

s'étant derechef retiré à Besancon , il fut fait quelque 
traité entre le Roi et M. de Lorraine, par lequel 
Moyenvic kii fut rendu, et la ville de Marsal mise 
en ses mains pour quatre ans. Comme le Roi étoit à 
Metz , la cour de parlement , qui , pour avoir donné 
quelque arrêt qui n'avoit pas plu au Roi l'été précé- 
dent, avoit été commandée de venir à pied trouver 
en corps le Roi au Louvre et lui porter ses registres, 
auxquels elle déchira de sa propre main lesdits ar- 
rêts, et y fit enregistrer un de son conseil , qui n'étoit 
pas à leur avantage, donna encore depuis quelques 
autres arrêts qui ne plurent pas à Sa Majesté ; ce qui 
fit quelle interdit cinq conseillers ou présidens de la 
cour, et manda que le premier et second présidens, 
accompagnés de nombre de conseillers , le vinssent 
trouver à Metz. Elle leur fit une forte réprimande. De 
là le Roi ayant envoyé le marquis de Brezé , son am- 
bassadeur, vers le roi de Suède, il s'en revint aux 
contours de Paris achever l'année i63i. 

Au commencement de l'année i632, peu après le 
retour du Roi de son voyage de Metz, on me donna 
quelque espérance de ma liberté; mais je crois que ce 
fut plutôt pour redoubler mes peines par cette espé- 
rance trompée , que pour alléger mes maux par une 
meilleure condition-, car, peu après, je vis bien que 
l'on ne me vouloit pas élargir. J'eus pour comble de 
mes maux la mort de mon frère , qui survint bientôt 
après , à cause des travaux de la guerre d'Allemagne 
de l'année précédente , et par les déplaisirs de ma lon- 
gue détention. M. le cardinal ensuite fut fait gouver- 
neur de Bretagne ; et le maréchal de Marillac ayant 
été longuement détenu à Sainte-Menehould prison- 



^94 [l632] MÉMOIRES 

nier , où on lui instruisoit son procès , fut enfin amené 
prisonnier à Ruel; et des juges nouveaux établis pour 
lui faire et parfaire son procès, lui ayant été permis 
de choisir du conseil, il fut jugé le 8 de mai, et exécuté 
en Grève le lundi ensuivant. 

Force pratiques se firent en France de tous côtés 
en faveur de Monsieur, mais principalement dans le 
Languedoc, où M. de Montmorency se révolta, atti- 
rant avec lui plusieurs villes, seigneurs et autres par- 
tisans. D'autre côté , le Roi étoit en doute du roi d'An- 
gleterre , puis aussi de M. de— Savoie, qui souffroit 
impatiemment que la ville et citadelle de Pignerol 
demeurât entre les mains du Roi , bien que , par traité 
particulier, il l'eût délaissée au Roi, qui avoit aussi 
quelque ombrage du maréchal de Toiras , pour l'é- 
troite intelligence qu'il avoit avec M. le duc de Savoie , 
pour avoir mis aussi dans la citadelle de Casai le ré- 
giment de son neveu et s'y être rendu le plus fort , 
pour la mauvaise intelligence où il étoit avec M. Ser- 
vien, ambassadeur du Roi vers M. de Savoie, et fi- 
nalement pour les brigues et menées que Sa Majesté 
savoit que son frère , qui dépendoit absolument de 
lui , faisoit dans le Languedoc , du côté de Roussillon. 
Il étoit venu par mer huit mille Italiens ; on levoit 
aussi des Espagnols. M. de Lorraine étoit puissam- 
ment armé, sous prétexte des Suédois qui avoisinoient 
son pays ; mais le Roi se doutoit que ce fût en faveur 
de Monsieur , dont on lui avoit donné avis que le ma- 
riage se brassoit avec la princesse Marguerite, sœur 
dudit duc. Monsieur, de son côté, avoit deux mille 
chevaux sur pied, et quelque infanterie; de sorte 
que tout cela donnoit bien à penser au Roi , qui ne put 



DE BASSOMPIERRE. [16^2] 295 

être persuadé de se saisir de la personne de M. de 
Montmoreney , bien qu'il en eût eu des avis bien cer- 
tains , mais l'envoya en son gouvernement pour y 
faire tenir les États et pour se préparer contre les 
forces qui étoient au comté de Roussillon. Cepen- 
dant Sa Majesté s'achemina avec une forte armée en 
la Lorraine , au temps que l'armée hollandaise , ayant 
pris Venloo, Ruremonde et quelques autres places sur 
les Espagnols, étoit venue attaquer Maëstricht , et 
s'étoit tellement retranchée devant , que l'armée es- 
pagnole , assistée de celle du comte de Papenheim 
qui s'en approcha, ne la put secourir, ni empêcher 
d'être prise sur la fin de l'automne , et ensuite le du- 
ché de Limbourg. Cependant qu'en Allemagne le roi 
de Suède s'étoit mis en campagne au renouveau, et 
avoit mis l'Alsace sous sa puissance avec le marquisat 
de Burgau, rétabli le palatin dans ses pays usurpés , 
délivré le duc de Wirtemberg du joug de ses enne- 
mis , et pris Donawert et tout le duché de Bavière , 
à Ingolstat près , quand le Wallestein , avec une très- 
puissante armée , s'avança à Nuremberg, qu'il eût 
prise si le roi de Suède n'y fût promptement accouru , 
et ne se fût retranché entre la ville et lui ; le due de 
Bavière, se joignant à Wallestein , et tenant le^roi de 
Suède sur cul jusqu'à l'hiver , arrêtèrent le cours de 
ses victoires pour cette année-là : et ensuite le Wal- 
lestein étant allé en Bohême , et de là vers la Saxe 
pour châtier l'électeur, le roi de Suède y accourut et 
le Papenheim le suivit , et s'étant rencontrés ledit Roi 
et le Wallestein à Lutzen , ils se donnèrent la bataille 
que le roi de Suède gagna ; mais il y fut tué et aussi 
le Papenheim , qui y arriva comme la bataille se don- 



296 [l63'2j MÉMOIRES 

noit. Le duc Bernard de Weimar prit le soin de l'ar- 
mée après la mort du roi de Suède. 

Le Roi vint fondre avec une puissante armée dans 
la Lorraine , prit le duché de Bar et La Motte ; puis , 
sans résistance, vint se saisir de Saint-Mihiel et de 
Pont-à-Mousson. M. de Lorraine, joint avec Monsieur, 
avoit bien une armée suffisante pour lui résister; 
mais comme Monsieur étoit appelé en Languedoc, il 
se sépara de lui , qui , en même temps , traita avec le 
Roi, et lui donna, pour assurance, trois places en 
dépôt pour trois ans; qui furent Stenay, Jametz et 
Clermont-en-Argonne ; puis , étant venu trouver le 
Roi quand il s'en retourna , il l'assura de son service. 
En même temps Monsieur , avec plus de deux mille 
chevaux, entra dans le duché de Bourgogne. Le Roi 
envoya M. de La Force après , puis encore M. le ma- 
réchal de Schomberg, avec des forces suffisantes. Il 
envoya , en ce même temps , en Alsace M. le maré- 
chal d'Effiat avec une armée, et lui, avec le reste de 
ses troupes , suivit la piste de Monsieur, son frère , 
qui alla dans l'Auvergne , pour passer de là en Lan- 
guedoc : et lors M. le maréchal de La Force entra 
vers Beaucaire dans le Languedoc, tandis que M. de 
Schomberg passa du côté d'Albi. M. de Montmorency 
se joignit alors à Monsieur avec force troupes de pied 
et de cheval , et Monsieur envoya vers Beaucaire 
M. d'Elbeuf pour s'opposer au maréchal de La Force, 
tandis qu'il vint pour attaquer M. de Schomberg qui 
avoit assiégé Saint-Félix-de-Caramain qu'il prit; et 
se voulant retirer à Castelnaudary , il trouva Mon- 
sieur en tête avec des forces beaucoup plus grandes 
que les siennes : mais M. de Moret ayant voulu aller 



DE BASSOMPIERRE. [l632] 2QJ 

voir détrousser les ennemis, fut rapporté mort, et 
M. de Montmorency, pensant être suivi du reste de 
l'armée qui ne bougea , chargea avec cinquante ou 
soixante chevaux , fit des merveilles ; mais enfin son 
cheval fut tué et lui blessé de vingt coups , pris pri- 
sonnier , mené à Castelnaudary ; et l'armée de Mon- 
sieur , étonnée de ces deux grandes pertes, se retira 
sans combattre , et se débanda peu après. Le Fargis , 
qui étoit allé chercher les Espagnols qui dévoient ve- 
nir au secours de Monsieur , s'avança pour lui en dire 
la nouvelle, qu'.il trouva ayant déjà envoyé vers le 
Roi pour en obtenir quelque forme de paix ; ce qu'il 
fit , et fut renvoyé se tenir à Tours ou aux environs. 
Le Roi reçut les nouvelles à Lyon de cet heureux 
succès , envoya de son côté Aiguebonne trouver 
Monsieur, son frère , et lui offrir des avantages qu'il 
accepta. Puis Sa Majesté passa à Beaucaire , à Mont- 
pellier, àPésenas et Béziers, où il fit faire quelques 
exécutions; puis, étant arrivé à Toulouse, traita un 
peu mal ceux de la ville qui avoient témoigné par 
trop leur affection à M. de Montmorency , lequel avoit 
été transporté à Leitoure pour le faire guérir, d'où le 
Roi le fit amener à Toulouse, et la veille de la Tous- 
saint, dernier jour d'octobre, lui fit trancher la tête 
dans l'hôtel de ville de Toulouse ; d'où il partit le 
lendemain , après avoir fait M. de Brezé maréchal de 
France , pour s'en revenir vers Paris par Limoges , la 
Reine et M. le cardinal s'en retournant par Bordeaux 
et par La Rochelle. 

M. le maréchal d'Effiat , étant entré dans l'Alsace , 
étoit pour y faire de grands progrès , car il avoit de 
belles forces et bien payées , qui s'y comportoit fort 



2C)8 [l633] MÉMOIRES 

bien, et tous les princes, seigneurs et villes se ve- 
noient mettre sous la protection du Roi , redoutant 
ses armes et appréhendant celles de Suède qui les 
avoisinoient ; mais une soudaine maladie le fit mourir, 
et trancha le fil de tant de belles espérances. 

Monsieur, frère du Roi, qui n'avoit traité, à ce qu'il 
disoit , que sous l'espoir de la délivrance de M. de 
Montmorency , ayant su qu'il avoit eu la tête tran- 
chée ; se retira à grandes journées au comté de Bour- 
gogne, et de là s'achemina en Flandre. 

La Reine , avec M. le cardinal , M. le garde des 
sceaux et M. de Schomberg, s'embarqua sur la Ga- 
ronne à Toulouse et vint descendre jusques à Cadil- 
hac , où M. le. duc d'Épernon les reçut superbement; 
puis ensuite arriva à Bordeaux, où M. le cardinal 
tomba en une extrême maladie. La Reine passa à 
Blaye avec le garde des sceaux , et M. de Schomberg 
mourut en même temps d'apoplexie à Bordeaux ; où 
il vint une si grande quantité de noblesse de toutes 
parts, mandée par M. d'Épernon pour faire honneur 
à la Reine, que cela mit en ombrage M. le cardinal, 
qui se fit inopinément porter dans une barque et con- 
duire à Blaye. Cependant la Reine s'achemina à La 
Rochelle , où M. le cardinal la fit superbement rece- 
voir , et lui , à petites journées , se fit porter à Riche- 
lieu, et vers la fin de l'année 16Z1 vint trouver le 
Roi à Dourdan , où toute la cour fut au devant de lui. 

Au commencement de l'année i633 j'eus une grande 
espérance de liberté. M. de Schomberg m'avoit fait 
dire qu'à ce retour du Roi on me sortiront de la Bas- 
tille : M. le cardinal l'ayant témoigné à plusieurs, et 
le Roi s'en étant ouvert à quelques personnes , tous 



DE BASSOMPIERRE. [l633] 299 

mes amis s'en réjouissoient avec moi, quand on fit 
servir le partement de Monsieur , frère du Roi , de 
prétexte pour ma détention ; et , en même temps, au 
lieu de me délivrer on m'ôta cette partie de mes ap- 
pointemens qui m'avoit été payée les deux années 
précédentes, bien que je fusse prisonnier, qui mon- 
toit au tiers de ce que j'avois accoutumé de tirer par 
an. Cela me fitbien voir qu'on me vouloit éternisera 
la Bastille : aussi dès lors cessai-je d'espérer qu'en Dieu. 

Au mois de février, M. le garde des sceaux com- 
mença de sentir le revers de fortune, et recevoir 
moins bon visage du Roi et de M. le cardinal qu'il 
n'avoit accoutumé : ce qui continua de sorte , que le 
25 de février , à pareil jour que j'avois été arrêté deux 
ans justement auparavant, il fut mis prisonnier à 
Saint-Germain-en-Laye , et le lendemain, en bonne 
et sûre garde , conduit au château d'Angoulême où il 
est demeuré. On prit en même temps son neveu de 
Leuville , le chevalier de Jars son confident , son 
secrétaire Menessier , Mignon et Joly : on délivra peu 
après ces deux derniers. On mit en liberté Menessier 
qui avoit perdu le sens. Le chevalier de Jars fut mené 
dans la Bastille quant et Leuville ; mais il en fut re- 
tiré au bout de deux mois, mené à Troyes , où, son 
procès lui ayant été fait et parfait , il fut condamné à 
avoir la tête tranchée , amené sur l'échafaud, et puis 
on lui cria grâce ; mais en effet ce fut commutation de 
peine , car il fut ramené dans la Bastille , où il a de- 
meuré depuis. Quant au marquis de Leuville , il y a 
toujours demeuré ; et le Roi donna les sceaux au pré- 
sident Séguier. 

Peu de temps après , les Suédois vinrent prendre 



3oo [l633] MÉMOIRES 

sur le duc de Lorraine une ville _, dont le duc s'é- 
tant plaint au Roi, qui lui avoit promis d'empêcher 
qu'ils ne touchassent à ses États , il n'en eut point de 
radresse : ce qui le porta à lever des troupes , et , 
contre le désir du Roi, d'entrer dans l'Alsace; dont 
le Roi indigne, qui déjà avoit eu nouvelles du ma- 
riage de Monsieur, son frère, avec la princesse Mar- 
guerite, sœur du duc, bien que les uns et les autres 
lui eussent toujours nié , s'avança vers Château- 
Thierry en même temps que la petite armée du duc 
fut défaite par les Suédois en Alsace. Ce qui fit que 
le Roi s'avança promptementà Châlons, où le cardi- 
nal de Lorraine le vint trouver , et fut très-bien vu 
et reçu de lui ; mais, comme lejendemain il étoit au 
conseil avec le Roi, pour traiter des affaires du duc 
son frère , le Roi lui dit qu'il avoit divers avis que 
depuis un an , sans son aveu , Monsieur , son frère , 
s'étoit marié avec la princesse Marguerite , sœur du 
duc et la sienne , et qu'il désiroit savoir ce qui en 
étoit. Le cardinal répondit que si on le lui eût de- 
mandé il en eût dit la vérité, ne sachant jamais men- 
tir , et qu'il étoit vrai que le mariage avoit été fait 
et consommé dès l'année précédente. Alors le Roi lui 
dit qu'il ne vouloit aucun traité, et fit avancer ses 
troupes contre Nancy. Le duc se retira avec les sien- 
nes dans les Vosges, tandis que le cardinal faisoit des 
allées et venues pour quelque paix ; et en même 
temps , bien que Nancy fût investi , la princesse Mar- 
guerite en sortit déguisée et vint à Thionville , et 
Monsieur lui envoya, avec Puylaurens, ses car- 
rosses et officiers pour l'amener à Bruxelles. Alors 
le Roi vint pour assiéger Nancy et y faire une forte 



DE BASSOMPIERRE. [l63/[] 3oi 

circonvallation ; mais le cardinal de Lorraine moyenna 
une paix par laquelle le duc mit Nancy entre les 
mains du Roi , outre les autres places qu'il lui avoit 
données, et ce pour la tenir en dépôt trois années du- 
rant; et le duc vint trouver le Roi. Puis Sa Majesté 
entra dans Nancy , où , après avoir mis une forte gar- 
nison et à la vieille ville aussi , en laquelle ledit duc 
demeuroit, il s'en revint aux environs de Paris où. 
il finit l'année i633. 

Au commencement de l'année i634 on me fit dire 
de l'épargne que mes appointemens de colonel des 
Suisses, de deux mille livres par mois , qui , en l'an- 
née précédente, avoient été suspendus, étoient en- 
core en fonds entre les mains du trésorier de l'épar- 
gne, et que, si j'en voulois faire dire un mot, on 
croyoit qu'ils me seroient délivrés. J'avois prémédité 
de garder le silence sur cette affaire-là, sans me plain- 
dre du retranchement que l'on m'en avoit fait, ni sans 
en poursuivre le rétablissement ; puisque l'on me 
donnoit avis, qui, peut-être, venoit de plus loin, 
j'eus crainte que mon silence ne fût attribué à gloire 
ou à dépit 5 cela fut cause que je priai le gouver- 
neur de la Bastille de dire de ma part à M. le cardinal 
que je le tenois si généreux, qu'il ne m'auroit pas 
voulu donner cette petite mortification , de me faire 
ôter mes appointemens avec ma liberté, et que je le 
priois de me procurer cette grâce auprès du Roi , 
qu'elle me donnât le moyen de pouvoir payer les 
arrérages des rentes que j'avois constituées en le 
servant. M. le cardinal me manda qu'il me vou- 
loit obliger en cette occasion, qu'il me promettoit 
d'en parler avec efficace et se promettoit de l'obtenir 



302 [l634] MÉMOIRES 

du Roi y même m'en fit donner l'ordonnance. Mais 
comme on la présenta devant M. le cardinal à M. de 
Bullion pour la faire payer , il dit que le Roi lui avoit 
expressément défendu de la payer : sur quoi M. le 
cardinal , sans contester , rompit l'ordonnance ; ce que 
l'on me fit savoir, et je n'y pensai plus. En ce même 
temps fut donné un rude arrêt du conseil contre 
M. d'Épernon , sur quelques excès commis par lui en 
la personne de l'archevêque de Bordeaux; néanmoins 
le Roi voulut et opiniâtra que M. le cardinal éloignât 
ledit archevêque de lui ; ce qu'il fit. 

Le prince Thomas de Savoie se retira en ce temps-là 
d'auprès de son frère, et quitta la pension de France 
pour se retirer en Flandre. 

M. de Lorraine , après la paix obtenue du Roi , en- 
voya ce qu'il avoit de troupes avec celles de l'Empe- 
reur, commandées parle marquis de Baden, Edouard, 
et par le comte de Salms ; desquelles troupes M. de 
Lorraine donna le commandement à mon neveu de 
Bassompierre. Et voyant le duc que le Roi ne se pou- 
voit satisfaire de ses actions, et que ses ennemis lui 
rendoient de perpétuels mauvais offices auprès de lui, 
il envoya premièrement le cardinal son frère en France 
pour se justifier; et voyant qu'il ne le pouvoit faire, se 
résolut de quitter son état , et de le renoncer à sondit 
frère : ce qu'il fit par acte authentique-, et puis , ayant 
mis sondit frère en possession, il se retira à Besançon. 
Et à ce même temps , les troupes impériales de l'Al- 
sace étant venues aux mains avec les suédoises, elles 
furent défaites sans résistance par le rhingrave Otto , 
Suédois; et mon neveu qui ne vouloit pas fuir comme 
les autres , allant bravement avec peu de gens charger 



DE BASSOMPIERRE. [l634] 3o3 

les ennemis , fut enfin blessé en deux endroits , et 
son cheval tué , sous lequel il fut pris prisonnier. Les 
ennemis le traitèrent bien , comme parent et ami du 
comte Otto, et le firent panser, et enfin sortit à petite 
rançon , et alla trouver son maître en Tyrol , où il étoit 
retiré auprès du cardinal Infant , qui , étant dès Tannée 
précédente passé en Italie, s'étoit acheminé en Tyrol 
pour de là passer en Flandre. Après que le nouveau 
duc, cardinal de Lorraine, fut, par résignation, entré 
en possession, il envoya au Roi pour le lui faire sa- 
voir , lequel ne le voulut reconnoître tel à cause 
que , n'admettant cette loi salique que l'on a voit voulu 
établir en Lorraine, il disoit cet Etat appartenir aux 
deux filles du feu duc, et que le duc Charles n'avoit 
droit qu'à cause de sa femme ; laquelle , bien qu'elle 
en eût fait quelque renonciation à son profit, n'en 
pouvoit pas frustrer sa jeune sœur ; outre qu'elle avoit 
fait quelque protestation en renonçant, et qu'elle étoit 
en intelligence secrète avec le Roi. Lors le cardinal, 
pour se plus assurer en son nouvel Etat , se résolut 
d'épouser la jeune princesse, sœur de la duchesse, 
dont les ministres du Roi en Lorraine ayant eu le 
vent', se mirent en état de l'empêcher -, envoyèrent 
prier le nouveau duc , qui étoit à Lunéville , de venir 
à Nancy avec les princesses. Le même jour le duc se 
maria et vint coucher à Saint-Nicolas , où le lende- 
main matin se trouvèrent vingt compagnies de cava- 
lerie française pour les arrêter tous; mais ils trou- 
vèrent le duc couché avec sa femme dans le lit. 
On les amena tous au château de Nancy avec sûre 
garde. La princesse de Phalsbourg se sauva à quel- 
ques jours de là , et s'en alla à Besançon trouver le duc 



3o4 [rô^/f] MÉMOIRES 

Charles son frère , et puis alla en Flandre auprès de 
madame sa sœur. Cependant les autres princesses et 
le duc étoient à Nancy avec grande garde au château, 
outre celle qui étoit aux deux villes. Néanmoins le 
duc et sa femme trouvèrent moyen de s'échapper, 
premièrement du château, le soir du dernier jour de 
mars, et le lendemain matin, premier jour d'avril, 
de sortir de la ville. Un carrosse l'attendoit.hors de 
la ville, où ils se mirent, et, allant en diligence à 
Mirecourt , sortirent de Lorraine et se sauvèrent à 
Besançon. Cependant en Allemagne le Wallestein, 
qui , depuis son rétablissement à l'état de général des 
armées de l'Empire , avoit toujours eu dessein de se 
révolter contre son Empereur, et qui l'année précé- 
dente n'avoit voulu faire aucun effet avec la grande 
armée qu'il avoit, retenu par les intelligences qu'il 
avoit avec les Suédois et autres princes , et par une 
ambition de se faire roi de Bohême , enfin se déclara 
ouvertement contre l'Empereur , fit prêter à l'armée 
le serment en son nom , et donna aux soldats deux 
montres de son argent. Mais sur ces entrefaites étant 
venu à Egra, l'Empereur ayant donné chargea ses 
fidèles serviteurs d'exterminer ce rebelle, et tous 
souffrant impatiemment comme lui de devenir sujets de 
cet homme , de soi insupportable , de maison médio- 
cre , et que la plupart avoient vu leur égal , ils firent 
une entreprise pour le tuer , qu'ils exécutèrent le i5 
février , et avec lui massacrèrent le colonel Tertski , 
Quinski et un autre son secrétaire , et un page qui 
se voulut mettre en défense. Ensuite on jeta les corps 
par la fenêtre , qui furent quelque temps en spectacle 
sur le pavé , puis mis en quartiers en divers endroits, 



DE BASSOMPIERRE. [l634] 3o5 

pour y être vus et remarqués. L'armée fit ensuite nou- 
veau serment à l'Empereur , qui donna lalieutenance 
générale de ses armées à son fils aîné , l'élu roi de 
Hongrie, lequel vint assiéger Ratisbonne, prise l'année 
précédente sur l'Empereur , où le duc de Lorraine , 
qui avoit cédé son Etat à son frère , s'en alla avec la 
charge de l'armée sous ledit Roi-, et mon neveu étant 
sorti de prison s'y en alla le trouver. Le roi de Hon- 
grie prit enfin Ratisbonne , y ayant perdu beaucoup de 
gens devant, et de là s'en alla reprendre Donawert, 
que le roi de Suède deux ans auparavant avoit prise ; 
puis vint mettre le siège devant Nordlingen. Cela ai- 
je voulu dire de suite , pour ne le point entremêler 
avec d'autres choses. 

Après que M. le nouveau duc de Lorraine se fut 
sauvé avec sa nouvelle femme , comme il a été dit ci- 
dessus , le Roi , qui ne vouloit pas qu'il en arrivât 
de même à la] duchesse de Lorraine , femme du duc 
Charles, la fit emmener , avec bonne et sûre garde , à 
Paris où elle demeura en toute liberté , et la reçut à 
Fontainebleau, où elle lui vint faire la révérence, avec 
beaucoup d'honneur; et en même temps se saisit de 
tout le duché de Lorraine, sans résistance qu'à La 
Mothe et à Bitche , lesquels il fit assiéger. Le der- 
nier dura peu à se rendre \ mais La Mothe s'est con- 
servé tant que son gouverneur, nommé Jehea, a vécu, 
et encore six semaines après sous son lieutenant, 
nommé Vatteville , Suisse , et le frère du mort , qui 
est capucin. 

Comme le Roi étoit à Fontainebleau, M. le cardinal, 
qui est soigneux d'observer les paroles qu'il donne , 
parla au Roi sur le rétablissement de mes appointe- 
t. 21. 20 



3o6 [ r 634] MÉMOIRES 

mens de colonel général des Suisses , et fit que le Roi 
ordonna qu'ils me seroient payés. En ce même temps 
je fis offrir de me défaire de madite charge, en pre- 
nant quelque récompense pour aider à payer mes 
dettes . et fis très-humblemement supplier M. le car- 
dinal, par M. du Tremblay, de le faire agréer au Roi; 
et parce que ledit sieur du Tremblay étoit parfait ami 
de Rochefort, qui est beau-fils de Montmort, et que 
je jugeai la bourse de Montmort capable de me bien 
payer cette charge, je proposai audit sieur du Trem- 
blay de faire office pour Rochefort, à ce qu'il pût avoir 
permission de la récompenser ; ce qu'il fit , et obtint 
l'un et l'autre. Mais ce vilain de Rochefort , pour es- 
pérer d'en avoir quelque meilleur marché , après m'en 
avoir offert 400,000 francs , dont autrefois j'en avois 
réfusé 800,000 , vint pratiquer vilainement M. le car- 
dinal, pour faire ordonner que je lui laisserois à ce 
prix, et ensuite vint trouver ceux qui traitoient avec 
moi pour d'autres de la même charge, afin de les 
détourner d'en rien offrir. Ils firent aussi que mes ap- 
pointemens , deux fois promis , furent pour la seconde 
fois refusés. Et moi je continuai ma misérable prison 
dans la Bastille, avec grande incommodité dans mes 
affaires domestiques. Peu après il fut convenu entre 
les Suédois et les commissaires du Roi , étant à l'as- 
semblée de Francfort, que Philisbourg seroit mis 
entre ses mains , aux conditions qui furent stipulées 
entre eux et le Roi , qui avoit près de cent vingt mille 
hommes sur pied, et envoya une forte armée en Al- 
lemagne , sous M. le maréchal de La Force , qui néan- 
moins ne passa pas sitôt le Rhin. 

Le roi de Hongrie assiégeoit cependant Nordlingen 



DE BASSOMPIERRE. [l634] ^°7 

avec l'armée impériale et celle de la ligue catholique, 
dont le duc de Bavière avoit résigné la généralité au 
duc de Lorraine son neveu, et l'infant cardinal d'Es- 
pagne s'avançoit pour se joindre a eux ; mais les ar- 
mées suédoises s'assemblèrent , tant pour les empêcher 
de se mettre en un corps, que pour secourir Nordlingen , 
et en faire lever le siège. Mais l'armée de l'Infant étant 
jointe aux autres, ce que les Suédois ignoroient, et 
ne voulant attendre lerhingrave, qui leur amenoitde 
belles troupes de secours, vinrent présenter la ba- 
taille aux Impériaux, laquelle , après une grande con- 
testation, les Impériaux gagnèrent, et prirent le gé- 
néral Horn prisonnier , et ensuite la ville de Nordlin- 
gen-, et mon neveu se trouva à la suite du duc de 
Lorraine , et s'y signala. 

Le dimanche 8 octobre, Monsieur, frère du Roi, 
quitta la Flandre, et vint , sur des coureurs, le même 
jour à La Capelle. Il vint trouver le Roi à Saint-Ger- 
main le samedi 21 du même mois, qui le reçut très- 
bien. Il vint le lendemain à Ruel chez M. le cardinal 
qui le festina; puis revint à Saint-Germain, et en 
partit le lundi 23 pour aller à Limoux , où mademoi- 
selle sa fille l'attendoit. 

Le dimanche 26 novembre, les fiançailles furent 
faites au Louvre de M. de La Valette avec la fille 
aînée de M. de Pont-Château , cousin germain de M. le 
cardinal de Richelieu; et en même temps celles de 
Puylaurens avec la fille puînée dudit Pont-Château ; 
et ensuite de M. le comte de Guiche avec la fille de 
M. du Plessis de Chivrai , qui est aussi cousin ger- 
main de M. le cardinal. 

Le mardi 28 , qui fut le jour des noces , madame de 

20. 



3o8 L x ^4] MÉMOIRES 

Comballet lit festin à dîner aux fiancés et aux fiancées 
et à quelques-uns des parens -, puis la Reine se rendit 
sur les quatre heures à l'Arsenal , où M. le cardinal 
la reçut avec forces canonnades et feux d'artifice ; 
puis elle fut à une très-belle comédie, et de là à un 
superbe festin ; puis , après force musique et le bal , 
les mariés allèrent consommer leur mariage. 

Le 7 décembre , M. de Puylaurens prêta le serment, 
et fut reçu en parlement duc et pair d'Aiguillon. 

Le lundi n ensuivant, Monsieur, frère du Roi, 
arriva en poste pour voir Puylaurens , qui s'étoit 
blessé tombant dans un carrosse. 

Le jeudi i4 , M. du Tremblay, gouverneur de la 
Bastille , me parla de la vendition de ma charge , et 
me dit, si j'y voulois entendre, qu'ensuite il voyoit 
ma liberté assurée. Je lui répondis que j'avois toujours 
offert de la laisser , et résigner à un des proches de 
M. le cardinal , pour le prix que mondit seigneur le 
cardinal y voudroit ordonner , et que pour un autre 
ce seroit à plus haut prix que je pourrois. Il me ré- 
pondit qu'il ne pouvoit pas dire pour qui c'était , mais 
qu'il y avoit grande apparence qu'une telle charge ne 
tomberoit pas qu'en bonnes mains , et me fit bien com- 
prendre que ce seroit pour un de ses parens. Alors je 
consentis aux 4oo,ooo francs offerts, pourvu que l'on 
me fît quant et quant payer de mes appointemens de 
madite charge , qui m'étoient dus depuis ma captivité: 
ce qu'il me promit de représenter, et que dès le len- 
demain matin il iroit porter ma réponse au père Jo- 
seph , son frère , qui étoit venu de Ruel exprès pour 
cette affaire. 

Le lendemain ledit père fut mandé de grand matin 



DE BASSOMPIERRE. [l635J 30O, 

par M. le cardinal pour l'aller trouver à Ruel; c'est 
pourquoi M. du Tremblay s'y en alla. 

Le lendemain, samedi 16, il lui porta ma réponse, et 
quant et quant la demande que je faisois des appoin- 
temens échus de madite charge ; ce que le père Jo- 
seph et messieurs de Boutillier, père et fils, trouvèrent 
raisonnable , et me mandèrent par M. du Tremblay 
qu'ils étoient très-aises que je me fusse franchement 
porté à ce que l'on désiroit de moi ; qu'ils feroient en- 
tendre ma réponse à M. le, cardinal, qui en seroit 
assurément bien satisfait-, qu'ils ménageroient mes 
prétentions de mes appointemens en sorte que j'en 
aurois contentement, et que j'eusse bonne espérance 
de ma prochaine liberté , et que tous trois entrepre- 
noient mes affaires et s'en vouloient charger , partant 
que je les laissasse faire. M. du Tremblay me dit de 
plus, de lui-même, qu'il ne pensoit pas que je dusse 
être à Noël à la Bastille. Il me fit aussi soupçonner 
que madite charge tomberoit entre les mains de M. de 
Pont-Château, et en survivance à M. le marquis de 
Coislin son fils. Le Roi dès lors commença son ballet 
et le recorda à Saint-Germain jusque vers Noël , qu'il 
s'en revint à Paris avec toute la cour, où l'on lui 
fit agréer la personne du marquis de Coislin pour 
me succéder en la charge de colonel général des 
Suisses v et M. le garde des sceaux Séguier lui en 
fut rendre grâces deux jours avant le premier joui 
de l'année i635. 

En cette année il fut divulgué que le marquis de Cois, 
lin seroit colonel général , et M. le garde des sceaux 
m'en fit faire quelques complimenspar M. duTremblay. 
Alors lebruit qui avoitété six semaines auparavant fort 



3lO f~l635] MÉMOIRES 

grand de ma sortie s'augmenta si fort, que quantité 
de personnes venoient tous les jours voir à la Bastille 
si j'y étois encore , et l'on tenoit pour assuré que l'on 
me sortiroit aux Rois. Néanmoins cela retarda tout le 
mois de janvier , à cause de la multitude des affaires 
qui ne permirent pas au père Joseph de prendre l'ordre 
de M. le cardinal pour me venir parler, jusqu'au sa- 
medi 27 janvier qu'il en reçut le commandement. 

Le lundi 29 arriva la nouvelle de la prise de Phi- 
lisbourg sur le Rhin, par les troupes impériales com- 
mandées par le colonel Bamberg, qui en avoit autre- 
fois été gouverneur : ce qui l'occupa de telle sorte , 
qu'il remit à me venir parler au jour de la Chan- 
deleur 5 mais, par malheur, la veille, qui fut le jeudi, 
premier février, il tomba en allant voiries Filles Béné- 
dictines au Marais du Temple , et se blessa de telle 
sorte qu'il en fut plusieursjours au lit. Cependant M. le 
premier écuyer de Saint-Simon fut en ce temps -là 
honoré de la dignité de duc et pair de France. 

Le mercredi 14, sur quelque connoissance que 
le Roi eut que le duc de Puylaurens traitoit et pra- 
tiquoit avec les étrangers et autres ennemis de l'État, 
contre les assurances qu'il avoit données à Sa Majesté 
depuis sa dernière abolition, elle le fit arrêter pri- 
sonnier par Gordes, capitaine aux gardes , clans son 
cabinet, qui le mena de là dans la chambre de M. de 
Chevreuse au Louvre 5 et en même temps Charost , 
aussi capitaine aux gardes, arrêta, dans la cour du 
Louvre, Le Fargis, et Le Coudray-Montpensier le 
fut chez M. le garde des sceaux, et, peu après , mené 
à la Bastille. L'on prit aussi , en même temps , Char- 
nisay , Saint- Surin, les deux frères Henauters et du 



DE UASSOMPIERRE. [l635J 3ll 

Plessis, gentilhomme du duc de Puylaurens, qui 
furent menés chez le chevalier du guet. Le Roi parla 
à Monsieur et le satisfit. 

Le jeudi i5, au matin, on mena, avec grande es- 
corte , le duc de Puylaurens et Le Fargis dans le bois 
de Vincennes , au donjon. Monsieur, frère du Roi, 
fut voir M. le cardinal , et sortirent bien ensemble. 
On mit Brion à la place de Puylaurens au ballet du 
Roi. On mena les deux Henauters à la Bastille, et on 
fit tout saisir chez le duc de Puylaurens. Madame 
de Verderonne et ses deux fils , dont l'un étoit chan- 
celier de Monsieur, eurent ordre de se retirer en leur 
maison de Stors. 

Le vendredi 16, M. Boutillierme fit dire qu'il me 
viendroit trouver , de la part du Roi , à sept heures 
du matin ; mais , lui étant arrivé un courrier qui lui 
apporta la nouvelle que M. de Lorraine étoit entré 
dans la Lorraine , et étoit à Lunéville , comme aussi 
de la défaite de la compagnie du baron de Flesse- 
lières par les Impériaux , il en fut le matin porter la 
dépêche au Roi et à M. le cardinal , et remit la partie 
au soir : à quoi il ne manqua pas sur les neuf à dix 
heures du soir , et m'assura des bonnes grâces du Roi 
et de M. le cardinal , comme aussi de ma sortie , sans 
m'en spécifier le temps. Il me dit, de plus, que le Roi 
me nommoit le marquis de Coislin pour être , en ma 
place, colonel général des Suisses , lequel me donne- 
roit, moyennant ce, quatre cent mille livres comp- 
tant; et que, pour ce qui concernoit les gages et ap- 
pointemens qui m'étoient dus de ladite charge , que 
mes amis , savoir , son père , lui et le père Joseph , 
n'en avoicnt voulu faire ouverture, remettant à moi- 



3 11 [l635] MÉMOIRES 

même d'en traiter après ma sortie : à quoi je n'eus 
autre chose à faire qu'à y acquiescer. 

Le dimanche 18, le Roi dansa un grand' ballet au 
Louvre avec la Reine. 

Le lundi 19, M. Tudert, doyen de Notre-Dame et 
conseiller de la grand'chambre, me vint trouver de 
la part de M. le garde des sceaux son neveu , pour 
conclure notre traité de ma charge de colonel géné- 
ral des Suisses pour le marquis de Coislin , fils de 
M. de Pont-Château, neveu de M. le cardinal et gen- 
dre dudit garde des sceaux ; lequel , après avoir assez 
long-temps conféré avec moi, remit à parler à M. le 
garde des sceaux sur toutes les difficultés en l'affaire , 
et ne revint point le mardi 20, jour de carême-pre- 
nant, nile jour des Cendres suivant, que l'on amena en- 
core à la Bastille un des gentilshommes de Monsieur, 
frère du Roi , nommé Saint-Quentin , prisonnier. 

Le jeudi 22, M. Tudert revint en compagnie de 
M. Desnoyers, intendant des finances, avec lesquels 
je passai compromis de madite charge , en faveur de 
M. le marquis de Coislin, pour la somme de quatre 
cent mille livres, payables dans quinze jours sui- 
vans. Le même jour les sceaux de Monsieur, frère du 
Roi, furent ôtés à Verderonne , qui, peu de jours au- 
paravant, en avoit été pourvu, et furent donnés à 
M. Boutilîier le fils. 

Le dimanche iS de février, jour auquel, quatre ans 
auparavant, j'avois été amené prisonnier à la Bastille, 
on dansa un ballet à l'Arsenal, où le Roi, la Reine et 
Monsieur se trouvèrent, au sortir duquel Monsieur 
prit congé du Roi et s'en alla, avec six chevaux de 
poste, à Blois. Le Roi s'en alla le même jour à Senlis. 



DE BASSOMPIERRE. [l635] 3l3 

Et le lundi 26 , M. le garde des sceaux dit à mon 
intendant qu'il' me feroit donner deux cent mille 
livres comptant de ma charge de colonel général des 
Suisses pour son beau-fils de Coislin , et qu'il enten- 
doit qu'ensuite je lui misse ma démission en main , et 
qu'à loisir, après être reçu, il me feroit donner les 
deux autres cent mille livres : ce qui me mit en co- 
lère , et lui mandai que je ne donnerois point ma dé- 
mission que je ne fusse entièrement payé. 

Le mardi 27, M. Desnoyers, intendant, me vint 
voir, et je lui dis franchement ma résolution pour la 
faire savoir à M. le garde des sceaux. 

Le mercredi 28, il m'envoya le sieur Lopès , avec 
lequel je m'accordai qu'il m'enverroit toute la somme 
dans la Bastille , que M. du Tremblay , gouverneur , 
recevroit en dépôt pour me la donner lorsque je don- 
nerois ma démission. 

Le jeudi, premier jour de mars, M. le garde des 
sceaux m'envoya visiter par son secrétaire, et me 
prier de lui envoyer copie de mes provisions : je la 
lui envoyai. 

Le dimanche 4, je rentrai en de nouvelles difficultés 
avec M. le garde des sceaux , qui me fit dire qu'il en- 
tendoit me donner des pistoles , ce qui étoit contraire 
à ce que j'avois convenu avec messieurs Desnoyers 
et de Tudert. Je lui mandai que je n'en ferois rien. 

Le lundi 5 , il m'envoya Lopès , auquel j'accordai 
que jç prendrois quatre mille pistoles seulement. 

Le mardi 6, un nommé Pépin, intendant de M. le 
garde des sceaux, me vint prier de sa part de pren- 
dre jusques à cinq mille pistoles : ce que je lui ac- 
cordai, et le même jour il commença à m'apporter 



3l4 [^S] MÉMOIRES 

trente-trois mille livres. Ce même jour j'eus assurance 
de ma prochaine liberté , et que M. Boutillier fils étoit 
allé à Senlis pour prendre la forme du Roi pour 
l'exécuter. 

Le mercredi 7 , Pépin m'apporta 53,353 livres. 

Le jeudi 8, le même Pépin m'apporta encore 200,000 
livres. 

Le samedi 10 Pépin m'apporta 4o,ooo livres. 

Le dimanche 11, M. le cardinal arriva à Paris , 
parce que Mademoiselle voulut danser son ballet chez 
lui 5 et M. le garde des sceaux, qui désiroit que son 
gendre allât le lendemain trouver le Roi avec lui 
pour prêter son serment de colonel général des Suis- 
ses, me fit prier d'anticiper le temps porté pour lui 
donner ma démission , sur l'assurance qu'il m'enver- 
roit le lendemain le reste de mon argent : ce que 
je lui accordai: mais il se ravisa, et ne la voulut 
point. 

Le lundi 12 de mars, Pépin et Lopès me vinrent 
apporter le reste des 4 00 ? 000 livres convenus , à 
savoir 73,647 livres, et moi je leur donnai quit- 
tance générale et ma démission : ce qui se passa à 
même jour, mois et heure que, vingt-un an aupara- 
vant, javois prêté serment , entre les mains du Roi , 
de la même charge de colonel général des Suisses. 

Le dimanche 18 ensuivant, M. Boutillier le fils me 
vint trouver à la Bastille -, et , après m'avoir fait des 
recommandations de M. le cardinal de Richelieu , il 
me dit que mondit sieur le cardinal de Richelieu avoit 
parlé au Roi de ma liberté , laquelle il avoit accordée , 
et qu'au premier jour je sortirois. Néanmoins je le 
pressai fort de me dire à quel jour précisément je 



DE BA3S0MP1ERRE. [l635J 3l5 

sortirois , ce qu'il ne voulut faire. Bien , me dit-il , 
que , si dans huit jours je n'étais en pleine liberté , je 
lui en écrivisse à Blois , où il alloit faire sa charge de 
chancelier de Monsieur , une lettre de reproche. 

Le dimanche des Rameaux arriva , qui fut le pre- 
mier jour d'avril, sans que j'eusse aucune nouvelle 
de ma sortie -, et celles qui vinrent de la prise de Trê- 
ves et de l'électeur servirent de prétexte à ceux qui 
m'assuroient de ma liberté , de me dire que cette 
prise et l'arrivée d'Oxenstiern qui se retiroit d'Alle- 
magne , donnoient tant d'affaires à M. le cardinal , 
qu'il ne pouvoit penser aux miennes. Ainsi je passai 
mes Pâques, et même Quasimodo , sans savoir aucune 
nouvelle. 

Le lundi 16, j'appris pourtant que M. le prince , le- 
quel ayant été mandé pour l'envoyer commander en 
Lorraine, étoit venu à la cour deux jours auparavant, 
me manda que M. le cardinal lui avoit dit que l'on 
m'alloit faire sortir, et ce avec honneur et les bonnes 
grâces du Roi. 

Ce même jour , M. le cardinal arriva à Paris , et 
Monsieur , frère du Roi , que l'on avoit aussi envoyé 
quérir, et qui étoit arrivé le jeudi auparavant, fut à 
la comédie et à souper chez M. le cardinal, qui dit à 
ceux qui lui parlèrent de ma part que, le lende- 
main , il en parleroit au Roi; mais Sa Majesté partit 
le lendemain pour aller à Compiègne. Deux jours 
après M. le cardinal s'y achemina , comme aussi fit , 
peu après , le chancelier de Suède Oxenstiern , qui 
s'en retournoit en Suède. Le Roi le défraya et reçut 
très-bien. Il vint aussi un ambassadeur de Hollande. 
Toutes lesquelles choses servirent encore de prétexte 



3l6 [i635] mémoires 

à retarder l'effet de ma liberté, tant de fois promise ; 
de sorte que ceux quej'avois envoyés la solliciter s'en 
retournèrent comme ils étoient venus, ayant vu 
partir, le dimanche 22, M. le cardinal, et le Roi 
le lundi 3o, et le dernier jour d'avril, pour aller à 
Péronne 5 mais le soir même le père Joseph écrivit 
à son frère du Tremblay , gouverneur de la Bastille , 
qu'il me pouvoit assurer que je recevrois mon entière 
liberté par le retour à Paris du jeune Boutillier , qui 
me la devoit porter ; lequel arriva le 5 de mai à Paris ; 
et ma nièce de Beuvron l'ayant été voir, il lui dit 
qu'il avoit eu entre ses mains la dépêche de ma li- 
berté , mais que la nouvelle qui étoit venue au Roi 
que Monsieur, son frère, étoit parti de Blois, lui 
sixième, et s'en étoit allé en Bretagne, peut-être pour 
s'aller embarquer pour aller en Angleterre , avoit été 
cause que l'on avoit retiré la dépêche , et que s'il étoit 
vrai que Monsieur fût sorti de France , je n'étois pas 
pour sortir sitôt ; si aussi cela n'étoit point , comme il 
l'espéroit, ma liberté étoit indubitable, dès qu'il au- 
roit mandé qu'il seroit auprès de lui , où il s'en alloit 
endiligence. Et de fait il partit en même instant, bien 
en peine de cet accident , dont il ne fut éclairci qu'en 
arrivant à Saumur, où il trouva heureusement Mon- 
sieur en la même hôtellerie où il venoit, et dépêcha 
aussitôt à la cour pour y faire savoir ces bonnes nou- 
velles , et que Monsieur étant allé voir M. le comte 
du Lude, ils s'en étoient de là allés à Machecoul 
voir M. de Retz : mais pour cela ma liberté n'en fut 
pas avancée. 

Peu après l'armée du Roi , qui s'assembloit aux en- 
virons de Méxières , sous la charge des maréchaux de 



DE BASSOMPIERRE. [l635] ZlJ 

Châtillon et de Brezé, entra dans les pays du roi 
d'Espagne par le pays de Liège , et le prince Thomas 
de Savoie, s'étant avancé avec une armée inégale pour 
s'opposer à leur passage , leur présenta la bataille à 
Avein , où il fut défait le 20 mai -, et ensuite notre ar- 
mée se joignit à celle des Etats de Hollande , com- 
mandée par le prince d'Orange , prirent Diest et Tir- 
lemont ; en laquelle ville , prise d'assaut , furent com- 
mises des cruautés et méchancetés effroyables. Les 
Français disent crue ce furent les Hollandais , et eux , 
sans s'en excuser , disent que les Français n'en firent 
pas moins qu'eux. Ils perdirent beaucoup de temps 
inutilement , et donnèrent loisir aux Espagnols de se 
reconnoître et se mettre en état de s'opposer à eux. 
Ils se rencontrèrent encore en un lieu avantageux 
pour les Espagnols , qui mirent une petite rivière de- 
vant eux ; mais nos armées l'ayant passée pour les 
aller attaquer , ils se retirèrent , et mirent la leur dans 
les villes de Bruxelles, de Marines et deLouvain. Les 
armées française et hollandaise vinrent assiéger cette 
.dernière, qui soutint leur furie, les incommoda par 
de grandes et fréquentes sorties ; mais elles le furent 
bien plus du manquement des vivres qui les contrai- 
gnit de se retirer àRuremonde, ayant été incessam- 
ment suivis et harcelés par l'armée espagnole , forti- 
fiée de celle que l'Empereur avoit envoyée à son se- 
cours sous la charge de Piccolomini. DeRuremonde 
elles se retirèrent vers Venloo , et peu de temps après 
ils surprirent le fort de Schenck , qui fut une perte in- 
dicible aux Hollandais , qui les obligea de les aller in- 
vestir en diligence avec deux armées, pensant la 
reprendre : mais , ayant trouvé l'effet impossible , ils 



3l8 [^35] MÉMOIRES 

mirent , dès Je mois suivant , leur armée et la nôtre en 
garnison, sans espoir de rien entreprendre le reste 
de l'année, et notre armée extrêmement diminuée et 
dépérie, n'ayant moyen de retourner en France que 
par mer. J'ai mis tout à la fois ce qui s'est passé en 
Flandre tout l'été , afin de n'avoir point à en parler si 
souvent. 

Cependant le Roi alla visiter sa frontière de Picar- 
die, et donna ordre de fortifier Péronne d'un côté où 
il étoit nécessaire de travailler ; et ayant passé ensuite 
par Saint-Quentin et La Fère , s'en alla en pèlerinage 
à Notre-Dame-de-Liesse , et puis s'en vint à Château- 
Thierry. Ma belle-sœur de Remonville , désespérée 
de sa santé , et les médecins n'y trouvant remède , 
étant hydropique formée, et ayant, outre cela, une 
hydropisie de poumons , elle désira d'aller mourir 
entre les bras de son père et en son pays natal. 

Pour cet effet, elle partit de Chaillot le mardi 11 de 
mai pour s'en retourner en Lorraine. Aucun des mé- 
decins , ni de ceux qui la voyoient , ne pouvoient se 
persuader qu'elle y pût aller en vie-, néanmoins Dieu 
lui fit cette grâce d'y arriver. Le jour même qu'elle 
partit, je m'avisai qu'un minime, qui, par bref du Pape, 
avoit eu la permission de demeurer avec moi, et le- 
quel avoit miraculeusement guéri une autre fois d'une 
hydropisie feu ma tante deChantelou, excellent mé- 
decin, nommé père Nicolas d'Ormançay, lui pourroit 
apporter quelque remède s'il pouvoit arriver près 
d'elle avant qu'elle mourût; j'envoyai au même temps 
au couvent de la Place-Royale savoir où il demeu- 
roit alors ; et m'ayant été mandé qu'il demeuroit à 
Lyon , j'envoyai , par la voie de la poste, le quérir; 



DE BASSOMPIERRE. [l635J 3 If) 

il arriva à Nancy deux jours après ma belle-sœur , si 
heureusement pour elle qui n'attendoit plus de vivre 
trois jours , qu'il lui rendit une parfaite santé. 

Le mercredi a3 M. le marquis de Coislin me vint 
dire adieu, et me fit quelques complimens de la part 
de M. le cardinal qui l'en a voit chargé. Il s'en alloit 
trouver le Roi à Château-Thierry, et emmena avec 
lui mon maître d'hôtel Dubois, commissaire du régi- 
ment des gardes françaises et encore de celui des 
Suisses , pour leur faire faire la montre. 

Le vendredi 25, comme ledit Dubois entra dans 
la chambre du Roi, comme Sa Majesté le vit, il dit à 
M. de Boutillier le père à qui il parloit : « Voilà Du- 
bois , monsieur Le Maître ( ainsi le nommions-nous 
devant La Rochelle , à la différence de son frère que 
l'on appeloit Dubois le Gendarme ) ; c'est le maître 
d'hôtel du maréchal de Bassompierre -, il nous a fait 
souvent bonne chère. » Et ayant dit cela tout haut, 
M. de Boutillier ensuite , sortant de la chambre, tira 
Dubois par le manteau, et lui dit qu'il le suivît: ce 
qu'ayant fait jusques à son logis, il lui demanda s'il 
s'en retournoit bientôt à Paris. Il lui dit que dès le 
lendemain, après qu'il auroit fait la montre. Il lui 
dit : a Attendez encore, et ne partez qu'après la Pen- 
tecôte, et je vous donnerai la dépêche de la liberté 
de M. de Bassompierre , que j'expédierai lundi après 
que j'aurai parlé à M. le cardinal. » Dubois arrêta 
sur cette bonne nouvelle, et dépêcha en poste pour 



m'en avertir. 



Le lundi 28 M. Boutillier alla trouver M. le cardi- 
nal à Condé où il logeoit , et dit en partant à Dubois , 
qu'à son retour il lui donneroit assurément cette dé- 



320 [l635] MÉMOIRES 

pêche , qu'il se tînt prêt pour partir le lendemain. 
Dubois le fut trouver le soir pour avoir la dépêche ; 
mais il lui dit qu'il n'avoit pu parler de mon affaire à 
M. le cardinal, qui avoit toujours conféré avec le 
nonce Mazarini et lui , pour des affaires importantes , 
et que M. le cardinal lui avoit dit qu'il allât accom- 
pagner, en sortant, ledit nonce avec lequel il étoit 
venu -, mais que M. le cardinal viendroit mercredi à 
Château-Thierry trouver le Roi , et que là l'affaire se 
résoudroit. 

M. le cardinal ne revint point à la cour, comme il 
avoit dit à Dubois , le mercredi. 

Il vint le vendredi , premier de j uin -, mais après qu'il 
fut parti Dubois ayant été trouver M. Boutillier, il lui 
dit qu'il y avoit eu tant d'affaires sur le tapis que l'on 
n'y avoit su mettre celle de ma liberté , mais que je 
m'assurasse qu'à la première occasion il n'y manque- 
roit pas -, que je le tinsse assuré , et qu'il étoit mon 
serviteur; que lui Dubois, s'il vouloit, pouvoit aller 
faire un tour à Paris , et puis s'en revenir , et bien 
honteux de m'avoir donné de si fortes espérances 
pour m'apporter enfin de si foibles effets. 

Le samedi 2 , M. le comte me fit dire qu'il savoit 
de très-bonne part que ma liberté étoit résolue, et 
que dans vingt-quatre heures je sortirois sans faute* 

Mais le lundi 4 , je vis Dubois , qui me fit voir que 
ce n'étoit que pure tromperie ; et , bien que M. le 
premier président m'eût fait dire le même jour qu'il 
savoit de bon lieu que je sortirois avant la fin de la 
semaine , je ne crus rien de ma liberté. 

Le mercredi 6, M. Boutillier le jeune , revenant de 
Blois , fut vu par ma nièce de Beuvron , à qui il dit 



DE BASSOMPIERRE. [l635] 321 

que ma liberté avoit déjà été cinq ou six fois résolue, 
et puis retardée ; qu'il s'en alloit à la cour, et que si je 
ne sortois à son retour je ne m'y devois plus attendre , 
vu que la cause du dilayement n'avoit été fondée que 
sur le subit département de Blois de Monsieur. 

Je n'eus aucunes nouvelles jusqu'au jeudi 21 , que 
M. du Tremblay me vint dire, de la part de messieurs 
Boutillier père et fils , que je ne les tinsse jamais pour 
gens de bien si j'étois encore quinze jours prisonnier, 

Le vendredi 29, M. du Tremblay me dit encore, 
de la part de M. Boutillier le fils , que M. le cardinal 
lui avoit donné encore parole de ma liberté, et lui 
avoit permis de me l'envoyer donner. 

Le samedi, dernier jour de juin, M. le prince arriva 
à Paris , retournant de son emploi de lieutenant géné- 
ral du Roi en son armée de Lorraine , et avoit laissé 
ordre en partant pour démolir mon château de Bassom- 
pierre; ce qui a depuis été exécuté. 

Le dimanche, premier jour de juillet, mourut au 
bois de Vincennes J^L de Puylaurens , à deux heures 
après minuit , qui étoit prisonnier. 

Le mercredi 4* M. le cardinal de La Valette est 
parti pour aller succéder à M. le prince en la lieute- 
nance de l'armée du Roi en Lorraine. 

Ma maison de Bassompierre fut rasée le 6, un 
vendredi. 

Le mercredi 1 1, les prélats de l'assemblée du clergé 
signèrent leur avis sur la nullité du mariage de Mon- 
sieur , frère du Roi. 

Le jeudi 19, M. du Tremblay me vint dire, de la 
part de M. Boutillier, que ma liberté avoit été ce jour- 
là tout-à-fait résolue, et qu'ils m'en répondoient. 
t. 21. 21 



322 [l635] MÉMOIRES 

Le vendredi 20 , ma nièce de Beuvron me manda 
que les mêmes personnes lui avoient envoyé dire la 
même chose , et des gens de leur logis m'en firent dire 
autant. 

Ma nièce de Beuvron fut trouver , le lendemain 
samedi 21 , M. Boutillier le père, qui lui reconfirma 
la même chose , avec des assurances très- grandes , la 
pria de me les donner de sa part, et me fit dire en- 
core le même jour la même chose par M. du Trem- 
blay , lequel me fit aussi voir une lettre que le père 
Joseph son frère lui écrivit le mardi 24, par laquelle 
il l'assuroit que M. Boutillier le fils me devoit apporter 
dans deux jours les dépêches de ma liberté ; lequel 
vint le lendemain mercredi , et ne m'apporta aucunes 
nouvelles , et m'en dit une qui ne m'agréa guère , que 
le Roi partoit le jour même pour aller coucher à 
Chantilly, et de là passer en Lorraine ; car je me dou- 
tai bien que , pendant son absence , je n'étois pas pour 
sortir d'un lieu où j'étois détenu depuis quatre ans et 
demi. 

M. duTremblay,quifutlelundi29 àRuel voir M. le 
cardinal , ne m'apporta rien de bon , et depuis ce 
temps- là je n'ai eu aucune espérance de ma sortie -, et 
même ma nièce de Beuvron , qui a été vingt fois aux 
lieux où se tenoit M. le cardinal pour lui parler , n'a 
jamais su avoir accès auprès de lui , ni même faire en 
sorte que l'on lui dît qu'elle étoit là. 

Cependant l'arrière-ban de Normandie, composé 
de près de deux mille chevaux, fut amené par M. le 
duc de Longueville. 

Le samedi n août, il fit montre auprès de Saint- 
Denis , et ensuite s'achemina à Châlons , où étoit leur 



DE BASSOMPIERRE. [l635] , 323 

rendez-vous. Le Roi aussi demanda aux cantons une 
levée de douze mille hommes suisses qui lui fut 
accordée. 

Le i^ d'août, M. le garde des sceaux m'écrivit, 
par l'ordre de M. le cardinal , pour avoir mon avis 
sur la façon que l'on devoit tenir pour l'achemine- 
ment de cette campagne et levée dont je lui envoyai 
des amples mémoires qui n'ont pas été suivis. Le Roi 
peu après donna la lieutenance générale de son armée 
à M. le comte , et Sa Majesté s'achemina à Châlons. 

Dès le mois d'avril auparavant , M. le maréchal de 
Créqui avoit été déclaré par le Roi son lieutenant 
général en Italie en son armée, laquelle il préparoit 
pour attaquer le duché de Milan , et attaquer les Es- 
pagnols de ce côté-là , ayant ligué avec lui la répu- 
blique de Venise , les ducs de Savoie , de Mantoue , 
de Parme et de Modène , et le Pape ne lui étant pas 
contraire. 

Le maréchal de Créqui entra en Italie en juillet , et 
assiégea Valence sur le Pô , dépendante du duché de 
Milan. Les Espagnols mirent quatre mille hommes de 
pied et deux cents chevaux dedans, qui firent tous 
les jours de grandes sorties. Le duc de Parme y arriva 
en ce mois , et le duc de Savoie partit après , qui a le 
principal commandement dans l'armée du Roi. 

Mon neveu de Bassompierre fut fait , au commen- 
cement de cette année , sergent-major général de l'ar- 
mée de l'Empereur, et n'ai eu de lui aucune nou- 
velle que par des prisonniers qui se sont sauvés des 
mains des gens de l'Empereur , de qui les affaires ont 
grandement prospéré , quasi tous les princes d'Alle- 
magne , au moins les principaux, s'étant accommo- 

31. 



3^4 [l635J MÉMOIRES 

dés avec lui; ne restant plus que le landgrave de 
Hesse , lequel même on tient qui traitera. Le duc de 
Wirtemberg, spolié de ses Etats, s'est retiré à Stras- 
bourg, et les palatins des Deux -Ponts , de Bircken- 
feld , de La Petite-Pierre , les marquis de Baden , 
comte de Hanau , Nassau , Salms et quantité d'autres 
réfugiés à Metz; Heidelberg , Worms et autres places 
rendues à Galas un de ses lieutenans généraux. M. de 
Lorraine en ce mois étoit rentré en Lorraine , et y 
faisoit quelques progrès. M. deRohan, que le Roi 
avoit envoyé dès le printemps avec d'assez grandes 
forces en la Valteline , l'avoit occupée sans résistance ; 
mais les troupes impériales y étant survenues , elles 
avoient passé malgré lui, et puis lui en avoient laissé 
la jouissance jusqu'à ce qu'il leur prît fantaisie d'en 
faire autant. Le duc Bernard de Saxe-Weimar s'étoit 
retiré de deçà le Rbin qu'il avoit repassé, et étoit 
venu assez vite jusqu'à Sarbruck , lorsque M. le car- 
dinal de La Valette s'approcha pour le soutenir avec 
l'armée que nouvellement il commandoit ; et lors ils 
furent considérables aux Impériaux , car le duc Ber- 
nard avoit bien amené sept à huit mille chevaux ; de 
sorte que Le Galas > ayant assiégé Deux-Ponts, et 
ayant déjà capitulé avant que les nôtres arrivassent au 
secours, il se retira la nuit et repassa le Rhin. En ce 
temps-là la ville de Francfort , se voyant abandonnée 
de secours , n'y ayant plus d'armées delà le Rhin que 
celle du landgrave de Hesse , bien empêchée de gar- 
der ses propres pays, envoya des députés au roi de 
Hongrie pour se mettre en la protection de l'Em- 
pereur , lorsque le landgrave et le duc Bernard, 
jugeant de quelle importance pour le parti étoit la 



DE BÂSSOMPIEIIRE. [ï.635] 3*5 

conservation de cette puissante ville, mandèrent au 
cardinal de La Valette de passer le Rhin à Mayence , 
et que le landgrave se joindroit au duc Bernard 
et à lui pour tâcher de secourir Francfort , et que 
peut-être il y auroit moyen de s'en saisir j qui seroit 
un grand avantage pour leur parti , et un moyen de 
faire hiverner leurs armées delà le Rhin $ qu'il ne le 
croyoit point du tout impossible , puisque nous avions 
encore une forte garnison à Saxenhausen , qui est un 
faubourg fortifié delà le Mein. Mais comme , au com- 
mencement de septembre , M. le duc de Weimar et 
M. le cardinal de La Valette eurent passé le Rhin à 
Mayence , pour se joindre au landgrave qui s'étoit 
approché à une journée d'eux, ceux de Francfort 
avertis, ou se doutant du dessein que nous avions de 
nous saisir de leur ville , se résolurent de chasser la 
garnison de Saxenhausen et de traiter avec le roi de 
Hongrie. Ils firent le premier sans résistance de la 
garnison , et le second aux conditions qu'ils voulu- 
rent ; dont le landgrave étant averti , se retira en son 
pays, et nos armées se campèrent proche de Mayence, 
et celle de Galas à une lieue d'elles , les unes et les 
autres s'étant retranchées -, la nôtre en extrême né- 
cessité de vivres , et celle de Galas se grossissant des 
garnisons voisines et des troupes qui avoient bloqué 
Manheim, qui se rendit. En même temps, Galas fit des- 
sein de couper le retour et le chemin des vivres à notre 
armée ; pour cet effet il fit passer le Rhin à trois mille 
Croates ( ce fut le 20 de septembre ) , et avec le reste se 
prépara pour les suivre ; dont le duc de Weimar et le 
cardinal de La Valette ayant eu avis , et se jugeant 
perdus si Galas se mettoit entre la France et eux , 



326 [l635] MÉMOIRES 

laissèrent les malades à Mayence , et ayant troussé 
bagage repassèrent le Rhin pour s'en retourner. Ils 
firent à peu de là rencontre de ces Croates jà passés, 
les chargèrent; et eux , selon leur coutume ordinaire , 
lâchèrent le pied et s'évanouirent devant eux : nos 
gens ravis pensoient avoir défait l'armée de Galas , 
ayant même rencontré trois petites pièces de cam- 
pagne qu'an cheval peut traîner; de sorte qu'ils 
croyoient leur retour assuré , quand , à quatre heures 
de là,' ces mêmes Croates retournèrent à les harceler, 
et ne les ont quittés qu'à six lieues de Metz , tuant 
ce qui demeuroit derrière , ou qui ne gardoit pas bien 
son ordre. Nous y perdîmes huit pièces de canon et 
presque tout le bagage de notre armée, et ceux qui 
ne purent suivre trente-six heures durant que la re- 
traite dura , sans loger ni repaître , avec mille incom- 
modités. Et Galas , qui les suivoit, les faillit de six 
heures, sans quoi cette armée eût tout-à-fait été per- 
due. Le Roi étoit lors à Châlons avec quantité de 
troupes et de gentilshommes des arrière-bans, qui 
s'avança pour soutenir ses armées , et pour assiéger 
Saint-Mihiel , que Lesmon avoit pris pour M. le duc 
de Lorraine. Le duc d'Angoulême demeuroit sans 
rien faire campé proche de Lunéville , laissant per- 
dre son bagage à Saint-Nicolas ; et peu après encore 
au même lieu les ennemis prirent un convoi de cinq 
cents charrettes de farine qui alloit à Lunéville; et 
laissoit payer la contribution à la plupart de la Lor- 
raine au duc de Lorraine sans y remédier. Le Roi lui 
envoya commander de s'avancer à Baccarat , proche 
deRambervilliers. Ma maison de Harouel fut pillée par 



DE EA.SSOM PIERRE. [l635j 3 27 

les troupes de M. de Lorraine , commandées par un 
nommé du Parc , qui y mit garnison , ayant précé- 
demment brûlé Cartenay, un de mes villages proche 
de ladite maison , et pris les chevaux et le bétail de 
quinze autres villages de la même terre , faisant payer 
les contributions à mes sujets et enlever les blés qu'il 
fait porteràRambervilliersoù le duc est campé. Ainsi, 
sans aucune résistance, le duc et ses troupes font con- 
tribuer jusqu'à une lieue de Nancy. Toutes ces cho- 
ses convièrent le Roi à partir de Châlons avec toutes 
les forces qu'il y avoit ; et , ayant fait son lieutenant 
général M. le comte de Soissons , il l'envoya, au 
commencement du mois d'octobre , investir Saint- 
Mihiel , où commandoit Lénoncourt de Serres , que 
M. de Lorraine y avoit jeté avec quelques troupes , 
mais qui se rendit à discrétion , ne pouvant tenir 
dans cette méchante place devant le Roi qui s'étoit 
avancé à Cœur. Après la prise de Saint-Mihiel , le 
Roi donna une partie de son armée au cardinal de 
La Valette , pour joindre au reste de celle qu'il avoit 
et aux troupes de Weimar , afin que , toutes jointes 
ensemble , ils pussent repousser Galas delà le Rhin ; 
et Sa Majesté envoya le reste de ses troupes à 
M. d'Angoulême , lequel , à l'arrivée de Galas , crai- 
gnant d'être enfermé entre son armée et celle du duc de 
Lorraine, s'étoit retiré à Saint-Nicolas, et le duc de Lor- 
raine s'étoit avancé à Pont-Saint-Vincent 5 et le Roi lui 
manda qu'il se perdît ou qu'il fît repasser le duc de Lor- 
raine en son ancien retranchement de Rambervilliers. 
Après ses ordres donnés , Sa Majesté tourna tête vers 
Paris , et arriva à Saint-Germain le lundi 22 octobre. 



328 [^35] MÉMOIRES 

Ce même jour on amena prisonniers à la Bastille les 
sieurs de Lénoncourt de Serres et de Mangeau, qui 
avoient été pris dans Saint-Mihiel. 

Le mardi a3 , le comte de Carmain fut aussi amené 
à la Bastille , et ce même jour ma liberté fut remise 
sur le tapis, M. le cardinal ayant dit au gouverneur 
de la Bastille qu'on m'en alloit faire sortir. 

Le jeudi a5, ledit gouverneur étant allé trouver le 
Roi à Saint-Germain , le nonce Mazarini lui dit que , 
le mardi précédent, en soupant avec M. le cardinal, 
il lui avoit dit qu'il m'alloit faire sortir, et qu'il me 
le pouvoit dire de sa part. 

Cela m'obligea d'envoyer ma nièce de Beuvron 
trouver M. le cardinal à Ruel le mardi 3o, pour le sol- 
liciter de ma part. Elle le vit, et lui, avec un visage 
rude , lui demanda à qui elle en vouloit. Elle lui ré- 
pondit qu'elle le venoit, en toute humilité, supplier 
de moyenner ma liberté , de laquelle depuis cinq 
années j'étois privé. Elle ne put jamais tirer autre 
chose de lui, sinon qu'il en parleroit au Roi ; ce qu'il 
lui réitéra par quatre fois , puis la quitta. Elle me vit 
le lendemain , et me dit le peu d'apparence qu'il y 
avoit à ma sortie, à quoi je ne m'attendis plus. 

Ma cousine , l'abbesse d'Epinal , à qui j'avois fait 
donner , par feu ma tante , ladite abbaye , mourut le 
premier jour de novembre : ce qui fit réveiller les 
anciennes prétentions que ceux de Bourbonne avoient 
sur cette pièce, dont ma nièce étoit coadjutrice , et 
envoyèrent au Roi lui demander le brevet. 

Peu de jours après, le père Joseph étant venu rendre 
ses derniers devoirs à la présidente Le Clerc , sa nièce, 
qui mourut le jeudi 8 dans la Bastille, ledit père me 



DE BASSOMPIERRE. [l636] 3*9 

fit dire que, dans deux jours s'en retournant, il par- 
leroit de moi à M. le cardinal , et qu'il se promettoit 
que ce ne seroit pas sans fruit ; mais , reconnoissant 
combien de fois j'avois été repu de ces vaines espé- 
rances , je n'y ajoutai aucune foi. Au contraire, le mer- 
credi 18 décembre, ma nièce de Beuvron étant allée 
à Ruel pour parler à M. le cardinal , il ne voulut ja- 
mais lui donner une minute d'audience, bien qu'en 
s'en revenant à Paris à l'heure même, il eût passé 
contre son carrosse. 

Le Roi arriva le lendemain 19, et fit prêter le serment 
de chancelier de France au garde des sceaux Séguier. 

Le Roi fut le lendemain 10 en son parlement pour 
y faire vérifier quantité d'édits. 

J'eus en ce temps-là nouvelle comme , le pénul- 
tième du mois précédent , la garnison mise par les 
gens du duc Charles de Lorraine à Harouel en étoit 
sortie, et que le marquis de Sourdis y en avoit remis 
une autre pour le Roi , le samedi premier jour de dé- 
cembre, 

L'année i636 commença par quelques désordres 
qui arrivèrent au parlement, sur ce que les enquêtes 
se voulurent assembler pour voir les édits vérifiés le 
20 du mois passé, le Roi étant en son lit de justice , 
et pour voir de tirer quelque meilleur parti de ce 
surcroît que l'on avoit fait de vingt-quatre conseillers 
et d'un président à mortier. Le premier président 
dit aux enquêtes qu'il avoit une lettre du Roi à son 
parlement, qui leur interdisoit l'assemblée. Eux in- 
sistèrent de voir la lettre , et lui ne le voulant, ils re- 
vinrent prendre place le mercredi 2. 

Et le vendredi 4 , étant revenus à la graud'chambre 



33o [j636] mémoires 

prendre place, ils reçurent une lettre du Roi, qui 
leur commandoit une députation vers lui , de trente 
du corps, pour le lendemain. 

En ce même temps le conseiller Laine accusa le 
premier président. 

Le lundi suivant on envoya en diverses demeures 
le président Barillon, les conseillers Laine, Foucaut, 
Sevin, d'Arbonne. * 

J'eus en ce temps avis de l'extrémité de maladie de 
ma nièce , la secrète de Remiremont , du peu d'ap- 
parence de vie plus longue à ma belle-sœur, et que de 
mon neveu, revenu de l'année passée, je n'en devois 
rien attendre. Toutes ces choses, avec le peu d'espé- 
rance de liberté , me mirent dans une extrême mé- 
lancolie, m 

Enfin , le 12, je reçus la triste nouvelle de la mort 
de ma nièce, la secrète de Remiremont, et peu de 
jours après on me manda comme les commissaires des 
vivres du Roi avoient enlevé les blés de ma maison 
de Harouel , qui est mon principal revenu , et ce non- 
seulement sans payer , mais sans en avoir voulu don- 
ner le certificat de l'avoir pris. 

Le mois de février arriva , au commencement du- 
quel on me manda de Lorraine , qu'un nommé le sieur 
Villarceaux avoit commission du Roi de raser ma 
maison de Harouel , qui me fut bien cruel -, et fis 
faire instance à M. le cardinal pour détourner cet 
orage. 

Le vendredi 8 , M. le prince fut en parlement y 
faire commandement de par le Roi d'y recevoir Co- 
lombel : ce qui fut fait avec grand opprobre pour ledit 
Colombel. 



de bassompierre. [i636] 33 e 

Le mardi i3 , Bullion fut reçu président à mortier, 
et le même jour le Roi dansa son ballet. 

Le samedi 16, le duc de Parme arriva à Paris. 

Le mardi 19, M. le cardinal fit un superbe festin 
audit duc. 

Le 5 mars, un mercredi, un nommé La Rivière, 
qui étoit lors le premier aux bonnes grâces de Mon- 
sieur, frère du Roi, fut mené prisonnier à la Bastille. 

Le lendemain, jeudi 6 , quatre des siens furent éloi- 
gnés d'auprès de sa personne, quiétoient, le vicomte 
d'Autels , le chevalier de Bueil , d'Epinay et son pre- 
mier valet de chambre, nommé Le Grand. 

Le samedi 8 , le duc Bernard de Weimar arriva à 
Paris. 

Le mercredi 12 , Monsieur, frère du Roi , en partit. 

Le mardi suivant, 18 du même mois, le duc de 
Parme s'en alla. 

Le jeudi 20 , le nonce Mazarini , qui s'en alloit le 
lendemain en sa vice-légation d'Avignon, et qui se 
disoit fort mon ami , me voulut venir dire adieu , et 
me dit force choses de ma liberté ; mais le connoissant 
comme je fais, je n'eus guère de peine à reconnoître 
que ce n'étoient que chansons. 

Le 24 5 ^i étoit I e lundi de Pâques, M. l'évêque 
de Lisieux désira de me voir, qui ne me dit pas da- 
vantage cuie ce que m'avoit dit Mazarini. 

Je passai depuis tout le mois d'avril sans aucune 
espérance de liberté , et avec une tristesse infinie. 

Le mois de mai ne fut pas moins douloureux ; car je 
sus que le maître des requêtes Gobelin avoit fait 
prendre dans ma maison de Harouel les blés , qui 
étoient au nombre de quinze cents réseaux; et ayant 



332 f l636] MÉMOIRES 

eu une ordonnance du Roi pour les ravoir , ce mé- 
chant homme, qui durant ma bonne fortune étoit mon 
intime ami, ne voulut jamais en donner la main-le- 
vée, ains s y opposa formellement, et même vint exprès 
à la cour pour en parler au conseil , et Bullion fit ré- 
pondre que le Roi garderoit lesdits blés , et que l'on 
les feroit payer sur l'épargne , qui est à dire rien. Et 
ensuite , comme on en parla à M. le cardinal de Ri- 
chelieu , on me dit qu'il avoit trouvé bien étrange que 
je demandasse l'argent de mes blés au Roi, vu que 
j'étois si riche que je bâtissois un somptueux édifice 
à Chaillot, que je faisois faire de si riches meubles 
que le Roi n'en avoit pas de pareils, et que je gardois 
un grand train depuis six ans , et qu'il n'y avoit pas 
moyen de me mater. 

Peu de jours après, le duc de Weimar eut dépar- 
tement du Roi pour rafraîchir son armée dans le 
comté de Vaudemont et dans mon marquisat de Ha- 
rouel , qui lui fut donné au pillage : ce qu'il fit si bien 
exécuter , que toutes les pilleries , cruautés et inhu- 
manités y furent exercées , et ma terre entièrement 
détruite, au château près, qui ne put être pris par 
cette armée qui n'avoit point de canon. 

En ce temps je pensai perdre ma nièce, l'abbesse 
d'Epinal, qui avoit le pourpre. Je sus que mon neveu 
de Bassompierre s'étoit retiré d'avec M. le duc de 
Lorraine , avec lequel il étoit très-mal ; et pour la fin 
du mois de mai , les troupes dudit duc Bernard de 
Weimar attaquèrent notre château de Removille, où 
cinq ou six cents paysans, de tout âge et sexe, s'é- 
toient retirés , lequel ils forcèrent enfin , le mercredi 
!i8 mai , et tuèrent les hommes et vieilles femmes 



DE BASSOMPIERRE. [l636] 333 

qui y étoient , emmenèrent les jeunes après les avoir 
violées , et brûlèrent les enfans et le château après 
l'avoir pillé. Ge même mois, M. le prince de Condé, 
général de l'armée du Roi , se jeta dans le comté de 
Bourgogne , et vint mettre le siège devant Dole , qu'il 
trouva mieux muni d'hommes et plus en défense qu'il 
ne se l'étoit imaginé ; et force noblesse du pays s'étant 
jetée dans la ville , faisoient de continuelles sorties 
sur les nôtres , qui en recevoient tous les jours quel- 
que échec; et le duc de Weimar, avec M. le cardinal 
de La Valette , s'acheminèrent vers la frontière d'Al- 
lemagne avec leur armée , que l'on avoit grossie de la- 
plus grande partie de celle de M. le comte , qu'il avoit 
en Champagne, pour faire quelque progrès dans l'Al- 
sace : ce qu'ils firent au commencement du mois de 
juin, allant assiéger Saverne , qui se voulut d'abord 
rendre à composition ; mais le duc de Weimar , qui 
étoit outré contre celui qui commandoit dans la ville, 
qui avoit auparavant rendu le château de Lanquetel 
aux Impériaux , ne les y voulut point recevoir , dont 
il ne fut pas à se repentir; car les assiégés, se voyant 
hors d'espérance de grâce , tâchèrent de vendre chè- 
rement leurs vies, et par diverses sorties incommo- 
dèrent extrêmement les troupes dudit duc , lequel fut 
aussi bien battu en divers assauts qu'il fit donner à 
la ville qu'il avoit attaquée sans canon. Il perdit un 
doigt à ce siège , d'une mousquetade. Le colonel Hé- 
bron, brave et vaillant soldat, qui étoit un de ses 
maréchaux de camp , y fut tué , et le vicomte de Tu- 
renne blessé au bras d'une mousquetade. Pendant ce 
mois aussi le siège de Dole continua peu heureuse- 
ment pour nous , par les continuées sorties de ceux 



334 [l636] MÉMOIRES 

de dedans , qui firent , entre autres choses , un grand 
échec sur le régiment de Picardie en l'une d'icelles. 
Et les Hollandais, qui avoient le mois auparavant re- 
pris le fort de Schenck , voyant les deux Rois , selon 
ce qu'ils avoient toujours désiré, embarqués par une 
forte guerre l'un contre l'autre , les laissèrent vider 
par ensemble , et mirent leur armée en garnison pour 
tout l'été : ce qui donna courage au cardinal Infant 
de tourner ses desseins contre la France. Pour cet 
effet , ayant joint ses forces à celles du duc de Lor- 
raine , de Jean de Weert et du prince François , évê- 
que de Verdun , entra en ce même mois avec une 
armée de vingt mille chevaux et dix mille hommes 
de pied dans la France, et mit le siège devant La 
Capelle , qu'il prit le septième jour, et se vint camper 
devant Guise. Le Roi , qui prenoit des eaux à Fon- 
tainebleau , où il avoit demeuré depuis le commence- 
ment du printemps, ayant su cette nouvelle, s'en 
revint à Paris le mardi i5 juillet, comme fit aussi 
M. le cardinal. Il y eut le même jour conseil auLouvre , 
et le lendemain aussi -, puis l'un et l'autre partirent , 
le Roi pour Versailles , et M. le cardinal s'en revint à 
Charonne, m'ayant en passant envoyé demander en 
prêt ma maison de Chaillot , pour y aller loger durant 
le temps que le Roi demeûreroit à Madrid. Je jugeai 
à propos de lui écrire, tant pour le faire souvenir de 
moi , que pour m'offrir aux occasions de porter ma 
vie où le service du Roi me la voudroit destiner , et 
lui envoyai la lettre par le gouverneur de la Bastille , 
le jeudi 17 , qui la lui donna comme il sortoit de 
Charonne pour aller à Paris , pour tenir sur les fonts 
Mademoiselle, filfe unique de Monsieur, dont la 



DE BASSOMPIERRE. [l636] 335 

Reine fut la commère , qui la nomma Anne-Marie , et 
fu t baptisée dans la chambre de la Reine au Louvre ; puis 
il s'en revint à Charonne, où il n'étoit pas sans affaires ^ 
car il y avoit vingt mille chevaux dans la France , 
lesquels après avoir pris La Capelle avec dix mille 
hommes de pied, qui s'étoient joints à eux, s'étant 
séparés , savoir , la grosse cavalerie alla devers Guise 
avec l'infanterie , le duc Charles et le prince François 
tirèrent devers Vitry , et Jean de Weert battoit la cam- 
pagne en Picardie, en File -de-France et en Cham- 
pagne. Ils firent semblant d'assiéger Guise 5 mais ils 
trouvèrent six à sept mille hommes que l'on y avoit 
jetés , composés des seize compagnies des gardes du 
régiment de Champagne, de celui de Saint-Luc et 
de ceux de Vervins et de Langeron , qui firent une 
forte sortie sur eux quand ils s'en voulurent appro- 
cher ; de sorte qu'ils ne s'y opiniâtrèrent pas. 

Le cardinal Infant vint dîner à La Capelle le lundi 
29 de ce mois , et y tint conseil de guerre 5 et M. le 
comte de Soissons , en même temps , ayant ramassé 
toutes les troupes qu'il avoit pu de Champagne et Pi- 
cardie, s'étoit venu camper devant La Fère avec trois 
mille chevaux et dix mille hommes de pied , auquel 
tous les jours nouvelles troupes arrivoient pour faire 
tête aux Espagnols. De l'autre côté , le siège de Dole 
alloit lentement, celui de Savernecontinuoit encore, 
bien que ce ne fût qu'un pouillier , où l'on avoit perdu 
plus de douze cents hommes et davantage de blessés, 
entre autres le duc de Weimar qui y avoit perdu un 
doigt d'une mousquetade , et ensuite avoit eu une 
autre blessure à la cuisse. Le colonel Hebrony fut tué 
d'une mousquetade dans la gorge , qui lut une grande 



336 [^36] MÉMOIRES 

perte, car il étoit brave homme ; le jeune comte de 
Hanau aussi, et plusieurs gens de marque : et sur la 
mer les vents contraires avoient fait écarter notre 
armée navale, et détourner sa route. Dans l'Italie, 
M. le cardinal de La Valette fut attaqué sur le bord 
du Tésin , où il fit merveille de se bien défendre , et 
fut bien secouru par M. de Savoie , et à propos , car 
il étoit pressé. Enfin ils. eurent avantage sur les Es- 
pagnols , mais ce ne fut pas sans perte des nôtres. Fi- 
nalement le colonel de Mercy , gouverneur de Louvain, 
voyant que M. le comte avoit quitté son gouverne- 
ment pour aller en Picardie s'opposer aux Espagnols, 
se mit en campagne avec deux régimens de cavalerie 
joints au sien , et se vint jeter en Barrois qu'il trouva 
dégarni. Les croquans et paysans mutinés de Sain- 
tonge , Angoumois , Limousin et Poitou , s'avancèrent 
jusques à Blanc en Berri. 

Le mois d'août arriva , auquel les Espagnols assiégè- 
rent et prirent en deux jours Le Castelet, et vinrent sur 
le bord de la rivière de Somme pour la passer. M. le 
comte vint sur l'autre rive pour s'y opposer , mais en 
vain; car les ennemis passèrent, ayant taillé en pièces 
le régiment de Piémont : ce qui fit retirer M. le comte 
en diligence à Noyon. Ces nouvelles firent aussitôt 
venir à Paris le Roi et M*, le cardinal , qui firent ap- 
peler tous les ordres et États , et leur demandèrent 
aide sur le nouvel accident. Chacun s'efforça de con- 
tribuer noblement ce qu'il put , et aucun ne refusa , 
selon sa portée , de fournir hommes , chevaux , hardes 
et argent. 

Le dimanche 10 ma nièce de Beuvron alla trouver 
M. le cardinal pour lui parler de ma liberté , auquel 



DE BASSOMPIEERE. [l636] 337 

elle parla en sortant de sa chambre -, mais lui , en se 
moquant, lui répondit que je n'avois encore été que 
trois ans en la Bastille , et que M. d'Angoulême y 
avoit été quatorze ans 5 qu'à propos il étoit revenu 
afin qu'il lui pût donner un bon avis sur le sujet de 
ma liberté, et qu'il en consulteroit avec lui. 

J'oubliois à dire qu'à l'alarme du passage de la 
Somme messieurs d'Àngoulême , de La Rochefou- 
cault , de Valençai et autres exilés furent rappelés ; 
mais la haine et la colère continua contre moi de telle 
sorte, que non-seulement on n'eut pas considération 
ni compassion de mes longues misères , mais qu'au 
contraire on les voulut accroître par cette dérision et 
moquerie. Ce n'est pas que le peuple et tous les ordres 
de Paris ne parlassent hautement de ma liberté , et né 
la demandassent avec instance. 

Ce même jour 10 , M. le cardinal alla voir, proche 
de Saint-Denis , les troupes qu'à la hâte ceux de Paris 
avoient levées pour opposer aux ennemis. Ce jour le 
Roi se trouva un peu mal , qui l'empêcha d'aller voir 
ces troupes. 

Le lundi 1 1 , le parlement , qui avoit, le jour pré- 
cédent , promis au Roi d'entretenir à ses dépens deux 
mille six cents hommes de pied , s'étant assemblé pour 
aviser où se prendroit de l'argent pour cet effet , et 
en quelle forme , il fut proposé d'envoyer douze con- 
seillers dudit parlement à l'hôtel de ville , tant pour 
donner l'ordre nécessaire à la garde de Paris , comme 
aussi pour avoir l'œil à ce que l'argent que chacun 
donnoit lors au Roi pour lever et entretenir de grandes 
forces , fût bien employé. A quoi le premier président 
s'opposa , disant qu'ils n'étoient pas assemblés pour 
t. 21. 22 



338 [i636] mémoires 

cette affaire-là 5 mais le président de Mesmes , par une 
longue harangue, fit résoudre que Ton en parleroit. 
Lors M. le premier président sortit, et M. le prési- 
dent de Bellièvre l'ayant voulu suivre , fut arrêté 
pour tenir 'le parlement comme second président ; 
lequel enfin, après avoir promis de ramener le pre- 
mier président, comme il fit, on laissa sortir ; et 
étant revenus l'heure de sortir étant sonnée , on re- 
mit les délibérations au lendemain. Mais , dès l'après- 
dînée , le Roi ayant envoyé quérir les grands prési- 
dens , le premier président et doyen de chaque cham- 
bre , il leur fit une rude réprimande , et leur défendit 
de parler ni de se mêler à l'avenir d'antre chose que 
de procès. 

Le mardi 12, on fit commandement par Paris d'a- 
battre les auvents des boutiques, et de boucher tous 
les soupiraux des caves-, mais cette ordonnance fut 
aussitôt révoquée. 

Le mercredi i3 , il y eut arrêt du conseil pour faire 
cesser les ateliers et faire ôter tous les serviteurs et 
apprentis , hormis un en chaque boutique ; et le 
samedi 16 le Roi partit pour aller à Senlis , où étoit le 
rendez-vous de l'armée. 

Le dimanche 17, le bruit fut commun de la prise de 
Corbie , où commandoit le sieur de Saucourt ; et 
en même temps on sut l'événement du siège de 
Dole. 

Le mardi 19, Monsieur arriva en poste, et, après 
avoir été voir M. le cardinal , s'en alla trouver le Roi 
à Senlis. 

Le lundi , premier septembre , le Roi et M. le car- 
dinal partirent pour aller à l'armée 5 et en ce même 



DE BASSOMPIERRE. [i636] 33g 

temps le coche de Nancy, qui m'apportoit plusieurs 
hardes que je faisois venir, et de l'argent pour mon 
entrelènement , fut volé. Et comme je pressois en- 
core le payement de mes grains enlevés , on me fit 
dire que je n'en pouvois rien espérer : aussi n'y pen- 
sai-je plus , et lis mon jubilé le dimanche , 21 de ce 
même mois, pour me mettre entre les mains de Dieu, 
puisque je ne pouvois rien espérer des hommes. 
Je sus quasi en même temps que le Roi avoit fait 
raser, puis brûler le château de Dommartin, ap- 
partenant à mon neveu de Bassompierre , que l'on 
me manda aussi être hydropique formé , et en grand 
danger. 

En ce mois le Rpi donna sa lieutenance générale à 
Monsieur , son frère , qui en vint prendre possession , 
et l'armée passa la rivière de Somme après avoir failli 
de défaire l'arrière-garde des ennemis , qui la repas- 
sèrent en même temps et se retirèrent en Flandre 
après avoir muni les trois places qu'ils avoient prises, 
autant que le peu de temps que l'on leur en donna 
leur permit, et avoir enlevé et défait le colonel De- 
guefeld avec son quartier. 

En ce temps il arrivoit de tous côtés des troupes 
et de la noblesse, de sorte que l'armée du Roi étoit 
de cinquante mille hommes; lesquels s'occupèrent 
à faire la circonvallation de Corbie, munie de plu- 
sieurs grands forts capables de tenir huit ou dix mille 
hommes , huttes dans le côté seulement de la Somme , 
afin de les affamer l'hiver prochain , attendu qu'ils 
manquoient de moulins pour moudre leur blé dont 
ils avoient à foison. Ainsi se passa le mois de 
septembre, 

22. 



34o [l636] MÉMOIRES 

Vers le commencement d'octobre le duc Charles de 
Lorraine ayant remis ses troupes sur pied, et le comfe 
de Galas s'étant joint à lui, ils entrèrent en le duché 
de Bourgogne; ayant passé la Saône, Galas prit Mi- 
rebeau et pilla Cîteaux. Le duc de Lorraine assiégea 
Saint-Jean-de-Losne qui se défendit si bien que le 
duc de Weimar , qui avoit enfin pris Saverne , et le 
cardinal de La Valette , eurent loisir de la venir se- 
courir. On fit cependant, par commissaires, le pro- 
cès au sieur de Saucourt, qui fut condamné à être 
tiré à quatre chevaux, et son arrêt exécuté , en effigie, 
à Amiens* 

Les cardinaux de Savoie et Aldobrandin quittèrent 
en ce même temps le parti de France à Rome , et le 
premier , ayant remis la protection de France qu'il 
avoit j prit celle d'Allemagne. 

L'armée navale du Roi , ayant heureusement passé 
le détroit , s'en alla vers les côtes de Provence , en 
dessein de reprendre les îles de Saint-Honorat , de 
Lérins et de Sainte-Marguerite sur les ennemis ; mais 
le mauvais ordre qu'avoit donné Févêque de Nantes , 
auparavant nommé l'abbé de Beauvau , de tenir prê- 
tes toutes choses nécessaires pour ce passage , en 
empêcha lors l'exécution , dont il fut disgracié 5 comme 
le fut aussi le sieur de Saint-Simon, qui étoit 
un fantôme de favori, commandé de se retirer à 
Blaye. 

M. le cardinal de La Valette eut aussi comman- 
dement d'aller trouver M. d'Épernon en Guienne. 

Le Roi s'en retourna vers la fin du mois à Chan- 
tilly , laissant l'armée occupée à la construction des 
huttes et des forts de la circonvallation de Corbie, 



DE BASS0MP1ERRE. [l636] Z/\ J 

Les Espagnols cependant entrèrent en France par le 
côté de Fontarabie , prirent et pillèrent les bourgs de 
Saint- Jean-de-Luz et de Somboure , et se saisirent 
de Socoa qu'ils fortifièrent 5 et ayant, en ce même 
temps , fait une descente par mer en la côte de Bre- 
tagne , dénuée de vaisseaux par le partement de la 
flotte du Roi , ils vinrent attaquer l'abbaye de Laprè- 
dre proche de Rennes , d'où ils furent repoussés , ce 
qui les fit rembarquer. 

Le marquis de Sourdis fut , en ce temps^là , rap^ 
pelé de Lorraine où on l'avoit envoyé pour comman- 
der, et le grand prévôt d'Hocquincourt envoyé en sa 
place. 

On fit commandement à ma belle-sœur , à ses père 
et mère et enfans , de sortir de Nancy, qui se vinrent 
tous retirer à ma maison de Harouel. Vignoles fut mis 
à Péronne; et on en tira, par récompense, M. de 
Blérencourt qui en étoit gouverneur. M. le cardinal 
fut à Abbeville, et porta les habitans de donner vingt- 
cinq mille écus pour travailler à leurs fortifications , 
lesquels on a depuis convertis à la construction 
d'une citadelle. On tira aussi Comeny de Corbie , et 
on mit en son lieu le chevalier de Commines , et 
Montcaurel remit Ardres au Roi par récompense , 
qui en donna le gouvernement à Saint-Preu.il. En ce 
même temps M. de Longueville amena de grandes 
troupes au Roi, lequel lui commanda de les mener 
en Bourgogne, pour , avec celles qui y étoient déjà , 
faire une forte armée pour en chasser Galas. 

Au mois de novembre il y eut quelque traité fait à 
Corbie pour la remettre es mains du Roi 5 ce qui fit 
que l'on commença, au commencement du ropis, de 



34^ [l636] MÉMOIRES 

l'attaquer de force. Ils capitulèrent le 10, et les trou- 
pes du Roi y entrèrent le 14 , dont on chanta le Te 
Deum le 17 à Paris , où Monsieur , frère du Roi, y 
étant venu en poste la nuit du ig au 20, lui, M. le 
comte et M. de Retz, en partirent à onze heures du 
soir ce même jour 5 Monsieur pour aller à Blois , M. le 
comte pour se retirer à Sedan , et le duc de Retz à 
Machecoul. 

Le 21 on fit renfermer les serviteurs de Monsieur, 
déjà prisonniers , à la Bastille. 

Le Roi revint à Paris le 22. M. le cardinal , qui étoit 
demeuré en Picardie , en fut de retour le 3*4- 

Le 28, il y eut une révocation de gages du parle- 
ment; mais, comme cela se faisoit en un temps mal 
propre, on leva cette révocation peu de jours après. 

En même temps vint la nouvelle de l'excès que 
M. le maréchal de Vitry avoit fait en la personne de 
M. de Bordeaux , à Cannes en Provence. 

Le mois de décembre arriva , le 4 duquel un cer- 
tain charlatan , qui disoit avoir trouvé la pierre philo- 
sophale , et duquel on se promettoit force millions 
d'or, fut découvert pour un affronteur et mené pri- 
sonnier au bois de Vincennes 7 où ceux qui Font pro- 
posé font encore espérer qu'il la fera réussir. Cet af- 
fronteur s'appeloit Dubois , étoit de Coulommiers en 
Brie où il avoit été capucin , puis , s'étant fait apostat, 
s'étoit marié. 

On fit aussi commandement aux deux frères de Ba- 
radas de sortir du royaume dans six jours. 

M. de Chavigny partit le 6 pour aller trouver Mon- 
sieur à Blois de la part du Roi , où Bautru l'aîné avoit 
déjà été envoyé , qui avoit été très-mal reçu. On 



DE BASSOMPIERRE. [.1687] v 3/[3 

envoya aussi M.deLiancourtvoir M. le comte à Sedan, 

M. de Chavigny en revint le 16 et y fut renvoyé 
aussitôt après ; et le cardinal de La Valette, étant 
venu faire hiverner son armée en Lorraine , assiégea 
deux châteaux appartenant à mon neveu , qui avoient 
auparavant été démolis, et où des voleurs étoient re- 
tournés s'y nicher; et, après quelques volées de ca- 
non , il les reprit et brûla : ils se nomment le Châtelet 
et Dommartin. Les nouvelles vinrent aussi que le roi 
de Hongrie avoit été élu roi des Romains le 22 de ce 
mois, et que l'on n avoit rien pu entreprendre sur les 
îles de Saint-Honorat, de Lérins et Sainte-Margue- 
rite, comme notre armée navale enavoiteu comman- 
dement de la cour. 

Le 19 décembre la grande duchesse Chres tienne est 
morte âgée de 74 ans. Elle étoit petite-fille de la reine 
Catherine de Médicis , fille du duc Charles de Lor- 
raine. 

Le 22 de ce même mois, Ferdinand III , roi de Hon- 
grie et de Bohême, a été nommé roi des Romains à la 
diète de Ratisbonne. 

Au commencement de l'année 1687 , î'éloignement 
de Monsieur et de M. le comte , et les accidens que 
l'on craignoit qui en pourroient arriver , ne me permi- 
rent pas seulement de penser à faire parler de ma li- 
berté , sachant bien que mes peines et mes soins en 
cette sollicitation seroient inutiles : à quoi je n'étois 
pas aussi guère porté , quoique mes amis me fissent 
instance de la faire poursuivre ; car la mauvaise et 
indigne réponse que M. le cardinal avoit faite à ma 
nièce de Beuvron , après que , lui ayant écrit une si 
humble et soumise lettre , je l'avois envoyée faire une 



344 C 1 *^] MÉMOIRES 

tentative lorsque les ennemis passèrent la Somme l'an^ 
née précédente , m'avoit fait résoudre à ne l'importu- 
ner de ma vie, et à mourir plutôt dans ma captivité 
que de souffrir encore de nouveaux affronts , mettant 
ma seule espérance en Dieu et aux accidens qui pour- 
roient causer mon élargissement. M. le prince , néan- 
moins , lequel m'a fait ,' durant ma prison , beaucoup 
de grâce par le témoignage de sa bonne volonté et du 
déplaisir qu'il avoit de mes longues souffrances , avec 
les assurances qu'il m'a de temps en temps données , 
que s'il voyoit lieu d'aider à ma liberté par ses con- 
seils et instances, qu'il le feroit avec soin et passion , 
me fit dire qu'il voyoit du jour à ma liberté, et que, 
siles affaires de Monsieur s'accommodoient et qu'elles 
fussent suivies d'une trêve générale, comme on la 
pratiquoit avec espoir qu'elle pourroit réussir , que 
ma liberté, en ce cas , étoit assurée, et qu'il m'en pon- 
voit répondre. Mais , comme je ne me suis jamais 
imaginé que les Espagnols acceptassent une longue 
trêve , ni que le Roi en accordât une courte , vu leurs 
différends , je n'ai point cru ma liberté par ce moyen, 
dont je voyois les causes si éloignées. 

On me manda de Lorraine la continuation de la dé- 
solation de mon bien , la retraite de presque tous les 
habitans de la terre d'Harouel dans le bourg et dans 
la maison , lesquels la remplissoient de maladies et 
d'infections , et la diminution , à vue d'oeil , de la 
santé de ma belle-sœur, avec laquelle je n'étois pas 
en fort bonne intelligence , parce qu'elle ne vouloit 
pas que ma nièce d'Épinal se mariât selon mon inten- 
tion ; et , pour m'en empêcher , comme je lui eus trouvé 
un sortable parti , elle ne voulût jamais me dire ni 






DE BÂSSOMPIERRE. [1687] ^4^ 

déclarer ce qu'elle lui pourroit donner, dont j'étois 
fort affligé. 

Le mois de février me fut extrêmement infortuné , 
non-seulement par la continuation de ma captivité, 
mais encore par la perte que je fis de ma belle-sœur, 
laquelle avoit un soin particulier de ses enfans et de 
conserver, autant qu'elle pouvoit, la* maison de feu 
mon frère dans les malheurs présens. Elle décéda à 
Harouel le ... du courant , laissant ses deux derniers 
fils mineurs sous la tutelle de M. le comte de Tor- 
melle son père, quelle fit aussi exécuteur de son tes- 
tament. Sa mort m'a laissé depuis en une perpétuelle 
inquiétude de cette pauvre famille , seul reste de notre 
maison. 

Je perdis aussi , le 11 du même mois , le dimanche 
de carême-prenant , le sieur d'Almeras , ci-devant gé- 
néral des postes , et lors simple prêtre , mais très- 
grand homme de bien tant envers Dieu qu'envers les 
hommes \ lequel je regretterai tant que je vivrai pour 
la parfaite amitié que je lui portois depuis près de 
quarante ans sans intermission , et qui m'a toujours 
chèrement aimé : Dieu mette son ame en paradis. 

L'empereur Ferdinand II mourut aussi ce même 
mois le i5, lequel étoit un très -bon prince \ le- 
quel j'avois connu à Ingolstat lorsqu'il y étudioit et 
moi aussi. Il me faisoit l'honneur de me vouloir du 
bien , et , à ma considération , en a fait à mon neveu 
de Bassompierre , qu'il avoit honoré de la charge de 
sergent de bataille général de ses armées et ensuite 
de celle de lieutenant de maréchal de camp , qui est 
une grande charge en Allemagne. 

Depuis le partement inopiné de Monsieur, fréîfc du 



346 C 1 ^;] MÉMOIRES 

Roi , et de M. le comte , on avoit continuellement tra- 
vaillé à les faire revenir à la cour , tantôt par le ren- 
voi du père Gondran , son confesseur , vers lui , puis 
par ceux du comte de Guiche et de Chavigny. Et en- 
suite on mit l'abbé de La Rivière, prisonnier depuis 
long-temps à la Bastille, en liberté, sur l'assurance 
qu'il donna de servir le Roi près de Monsieur , selon 
les intentions de Sa Majesté. Finalement , le Roi , 
qui s'étoit déjà acheminé à Fontainebleau , s'en vint 
à Orléans e\i intention de pousser Monsieur jusques à 
ce qu'il l'eût fait rentrer à son devoir 5 à quoi il se 
disposa. Et ayant conclu, avec les susdits et avec 
M. de Léon qui y fut aussi envoyé , les points de son 
accord , il revint trouver Sa Majesté , le 8 de ce mois 
de février , à Orléans , où il fut fort bien reçu du Roi , 
qui , s'en étant aussitôt retourné à Paris, fut suivi de 
Monsieur peu de jours après. 

Ce même mois, le comte d'Harcourt, général de 
la flotte du Roi aux mers du Levant , n'ayant pu 
exécuter le dessein que le Roi lui avoit donné , de 
reconquérir sur les Espagnols les îles de Saint-Hono- 
rat et Sainte-Marguerite , se remit en mer, et vint , 
avec ladite flotte , descendre en l'île de Sardaigne ; 
mais , ayant été vivement repoussé par ceux de l'île , 
il fut contraint de s'embarquer sans y avoir rien fait. 
Finalement le duc de Parme, qui, dès l'année i635, 
s'étoit mis en guerre contre le roi d'Espagne pour se 
conserver la forteresse de Sarrianette qu'il prétendoit 
lui appartenir, après avoir vu ruiner tout son plat 
pays, et prendre toutes ses places, à Parme et Plaisance 
près, se voyant hors d'espérance d'être secouru du 
côté d .: la France , parce que l'on n'avoit aucun moyen 



DE 13ASS0MPIERRE. [1687] Z^J 

de passer à lui , fut contraint d'accepter les condi- 
tions que le grand duc, son beau-frère, lui putmoyen- 
ner pour se remettre bien avec ledit roi d'Espagne , 
et de recevoir pour quelque temps les gens de guerre 
dudit grand duc dans les citadelles de ces deux villes, 
qui lui furent déposées par le duc de Parme pour le 
temps qu'il fut convenu par son traité. 

Le Roi s'achemina , au commencement du mois de 
mars , vers Rouen avec quelques forces de pied et de 
cheval, sur le mécontentement qu'il eut du parlement 
et de la ville, de ce que le premier avoit absolument 
refusé la vérification de tous les édits qui lui avoient 
été présentés, afin de recouvrer de l'argent pour en- 
tretenir les grandes guerres où le Roi étoit embarqué; 
et la ville avoit refusé de payer l'emprunt que le Roi 
lui avoit demandé, comme à toutes les autres villes 
de son royaume. Mais comme il y avoit dillérens 
partis, tant dans la ville que dans le parlement, et 
que plusieurs n'étoient point d'avis de ces divers re- 
fus , ceux qui étoient encore dans la bonne grâce 
du Roi , furent les* entremetteurs , tant pour apai- 
ser le Roi que pour faire condescendre les autres à 
obéir à ses commandemens ; de sorte que le Roi ne 
passa point Dangu -, mais il envoya M. le chancelier 
à Rouen pour passer ses édits , et faire payer à la ville 
ladite contribution ; lequel chancelier fut précédé par 
les gardes françaises et suisses , et quelques autres 
régimens que l'on fit entrer dans la ville , et y loger 
tant que ledit chancelier y fut; et aussi on y fit loger 
douze ou quinze compagnies de cavalerie, après que 
le Roi revint à Paris. 

Le mois d'avril fut assez infortuné, outre mes mal- 



348 [ I ^^7] MÉMOIRES 

heurs ordinaires ; car j'eus nouvelle que mon neveu 
de Bassompierre, qui, outre l'affection que je lui dois 
porter, étant ce qu'il m'est, et la particulière ten- 
dresse et amour que j'ai pour lai , semble être main- 
tenant le seul espoir de notre maison, et celui qui 
apparemment, s'il vit, et continue comme il a bien 
commencé , la doit remettre en son ancienne splen- 
deur , étoit retombé malade de la première maladie 
qu'il avoit eue , qui le menaçoitd'hydropisie, dont je 
ressentis un violent déplaisir. Et, outre cela, ce même 
mois , je commençai une affaire de laquelle j'ai eu 
depuis mille sujets de me repentir ; et Dieu veuille 
que je n'en aie point de plus grand à l'avenir. 

Il arriva le même mois deux affaires importantes $ 
l'une fort préjudiciable à la Fiance , l'autre à sa per- 
pétuelle gloire et réputation. La première fut la re- 
traite de nos troupes des Grisons, pour ne dire qu'elles 
en furent chassées , dont les commencemens étoient 
venus sur ce que le Roi ayant envoyé , l'année i632 , 
M. de Rohan , avec une petite armée , au secours des 
Grisons, auxquels les Espagnols troubloient la sou- 
veraineté de la Valteline , où il réussit si heureuse- 
ment qu'il les en chassa premièrement, et puis ensuite 
la défendit contre eux lorsqu'ils firent dessein de la 
reconquérir; et puis songea de s'y établir par des 
forts qu'il y fit construire, et ensuite dans les avenues 
des Grisons, au Steig et au pont du Rhin; lesquels il 
fit garder par les troupes qu'il avoit amenées , et avec 
des Zurichois qu'il leva pour le Roi ; assurant néan- 
moins les Grisons que ce qu'il faisoit étoit pour leur 
assurer la Valteline , et que pour les forts du Steig et 
du Rhin , ce n'étoit à autre intention que pour empê- 



DE 1USS0MPIERRE. [l63^] 3/f9 

cher les ennemis d'entrer en leur pays, auquel le 
Roi , son maître , ne prétendoit autre chose que la 
gloire de l'avoir conservé contre ceux qui le vou- 
loient envahir : ce que les Grisons crurent , ou fei- 
gnirent de croire pour quelque temps 5 mais, voyant 
que M. de Rohan s'y établissoit et qu'il ne faisoit 
point d'état d'en sortir , ils commencèrent à murmu- 
rer, disant qu'il n'y avoit plus rien à craindre, et que 
si le Roi les vouloit remettre dans la Valteline , en 
leur consignant les forts qu'il y avoit. ils les sauroient 
bien garder eux-mêmes , comme aiSi empêcher que 
leurs ennemis entrassent par le Rhin ou le Steig, sans 
que les troupes françoises y demeurassent perpétuel- 
lement 5 et qu'ils demandoient que le Roi , suivant 
sa promesse, leur ayant restitué leur pays, leur en 
laissât la libre et entière jouissÉice. M. de Rohan ju- 
gea bien qu'ils avoient raison ; mais , n'ayant point 
d'ordre alors de la leur faire, s'avisa d'une ruse qui 
depuis fut cause de sa ruine. Il leur répondit donc 
que le Roi n'avoit aucun dessein ni intention de s'ap- 
proprier aucunes de leurs terres ; mais que ce n'étoit 
pas sans crainte que les ennemis n'y eussent leur visée, 
et que rien ne les retardoit d'en entreprendre l'exé- 
cution que l'impossibilité qu'ils y rencontroient, par 
la puissante opposition des armées de Sa Majesté , 
desquelles ils attendoient la retraite pour parvenir à 
leurs fins; et que la perte des Grisons étant conjointe 
à son notable intérêt , il ne pou voit aucunement con- 
sentir de mettre les choses à l'abandon pendant la 
guerre,, mais bien faire voir aux Grisons la candeur 
de son ame et la sincérité de ses intentions , en met- 
tant dans ces forts les Grisons mêmes pour les garder; 



35o [ l 63?] mémoires 

qu'à cet effet il feroit lever quatre ou six régimens de 
mille hommes chacun de leurs compatriotes, tant pour 
s'en servir , s'il étoit attaqué par les Espagnols , que 
pour leur confier une partie de ces forts , jusqu'à ce 
que les choses pussent être en état de ne rien appré- 
hender. Cette proposition contenta les Grisons , et 
M. de Rohan crut que ce lui étoit un plus grand affer- 
missement, parce qu'il choisit les plus affidés des 
Grisons au service du Roi , tant aux charges de colo- 
nels que de capitaines, lesquels il engageoit davan- 
tage par ce nouveau bienfait , et qu'il ne les établiroit 
point es lieux les plus importans s'il ne vouloit; ce 
qui lui réussit pour lors. Mais comme cette levée re- 
quéroit, pour sa subsistance et sa solde , une grande 
somme d'argent, outre celle que le Roi employoit à 
l'entretien des autreWorces qu'il avoit audit pays , et 
qu'en ce même temps le Roi faisoit de prodigieuses 
dépenses en plusieurs autres endroits , les paiemens 
n'en furent pas si ajustés et si certains qu'il eût été à 
désirer - y de sorte que ceux qui étoient mis sur pied 
à dessein de faire taire les autres , furent ceux qui 
avec le temps crièrent le plus haut et qui donnèrent 
le plus de peine à M. de Rohan. Les années cepen- 
dant écouloient , et les Grisons étoient opprimés de 
nos troupes et mal payés de leurs gages ; ce qui leur 
causoit beaucoup de fâcheries et de mécontentemens , 
et qui lit réveiller les partisans des Espagnols , qui 
commencèrent à semer sous main divers discours au 
désavantage de la France pour émouvoir leurs com- 
patriotes, leur faisant remarquer le long séjour des 
armées françaises dans leurs pays , les forts qui les 
tenoient comme en servitude, les mauvaises paies de 



DE BASSOMPIERRE. [1687] 35 I 

leurs régimens , et finalement qu'ils étoient en pire 
état que lorsque les Espagnols occupoient la Valte- 
line, puisque les pays grisons étoient aussi soumis 
aux armes françaises que le reste par la construction 
des forts du Steig et du Rhin-, et que ce seroit le 
meilleur s'ils pouvoient vivre libres , et jouissant de 
tout leur pays en une bonne neutralité , ce qu'ils s'as- 
suroient que les Espagnols feroient de leur côté si les 
Français en vouloient faire de même. 

Cette proposition fut approuvée de tous les Grisons, 
et les partisans espagnols eurent permission d'en faire 
la tentative vers les Espagnols. M. de Rohan ne tarda 
guère à être averti de cette pratique ni d'en donner 
avis au Roi , auquel il manda que le seul moyen de 
l'empêcher étoit d'envoyer de l'argent , tant pour le 
paiement de ce qui étoit dû à ces régimens de Grisons 
qu'il avoit levés , que pour leur subsistance à l'avenir; 
moyennant quoi il promettoit de contenir les Grisons 
et de rembarrer les ennemis. Le Roi avoit envoyé quel- 
ques jours auparavantlesieurLasnier, ambassadeur or- 
dinaire aux Ligues, auquel il avoit donné l'intendance 
de la justice et des finances en l'armée de M. de Rohan -, 
et sur l'avis qu'il reçut dudit duc , il fit acheminer une 
voiture de 70,000 mille écus aux Grisons; mais dès 
qu'elle fut arrivée, étant survenue une grande mala- 
die audit duc en la Valteline , les mêmes factionnaires 
d'Espagne, ayant rehaussé leurs brigues, et même 
gagné quelques-uns des six colonels qui comman- 
doîentles régimens que le Roi avoit levés aux Grisons, 
ils eurent la puissance d'envoyer des députés des 
Ligues aux Milanais pour traiter. Ce qu'ayant obligé 
M. de Rohan, dans l'extrémité de sa maladie, d'en- 



$5>2 [^^7] MÉMOIRES 

voyer le sieur Lasnier , qui étoit lors près de lui , à 
Coire pour réprimer ces colonels débauchés , et for- 
tifier la faction française , ledit Lasnier parla aux co- 
lonels plus aigrement qu'il ne devoit , les menaçant 
de les châtier, et de leur faire et parfaire leur procès , 
et même avec des injures ; ce qui acheva de décréditer 
le parti et de jeter les affectionnés de la France dans 
le désespoir. La voiture étant cependant arrivée , et 
le duc de Rohan guéri s'étant acheminé à Coire , il 
crut être expédient pour le service du Roi d'improu- 
ver les violentes actions de Lasnier : c'est pourquoi il 
lui fit quelques réprimandes devant les mêmes colo- 
nels 5 lesquelles ne pouvant souffrir , il y répondit en 
sorte qu'il se mit tout-à-fait mal avec ledit sieur de 
Rohan , qui ayant donné quelques ordonnances aux 
colonels pour y recevoir de l'argent , Lasnier ne le 
voulut distribuer ; dont le duc de Rohan se sentant 
offensé, envoya enlever la voiture de chez Lasnier 
et fit payer les colonels : et Lasnier , qui prévoyoit 
l'orage qui depuis est avenu , fut bien aise de prendre 
ce sujet de mécontentement pour s'en retourner. Un 
jour M. de Rohan étant sorti de Coire pour aller au 
fort de France , les Grisons prirent les armes et vin- 
rent au devant de lui comme il s'en revenoit-, ce qui 
l'ayant fait rebrousser dans ledit fort qui n'étoit guère 
muni de vivres , et les Zurichois , qui étoient les plus 
forts dedans , peu résolus de se défendre ; voyant aussi 
toutes les Ligues en armes , les Impériaux et Espa- 
gnols sur leurs frontières pour les secourir, le peu 
d'assistance qu'il pouvoit espérer, tant des Français 
que de leurs alliés , il fit un traité avec les Grisons de 
sortir de la Valtelip et de leurs autres terres , pourvu 



DE BASSOMPIERRE. [1687] 353 

que Ton assurât le retour aux gens de guerre fran- 
çais qui étoient dans leur pays. 

Si la perte de la Valteline et des Grisons fut préju- 
diciable^ la France, celle des îles de Saint-Honorat 
et de Sainte -Marguerite , que les Espagnols laissèrent 
reconquérir aux Français, leur sera une gloire immor- 
telle ; car après que l'on eut mis , Tannée précédente , 
une flotte très-grande en mer, qui avoit heureuse- 
ment passé le détroit et abordé aux côtes de Provence, 
où le Roi avoit plusieurs régimens sur pied, à des- 
sein de reconquérir ces deux îles où les Espagnols 
s'étoient nichés, et puis ensuite fortifiés avec tout le 
soin etl'industrie imaginable, la mauvaise intelligence 
des chefs de la marine , qui étoient le comte d'Har- 
court en apparence , et en effet l'archevêque de Bor- 
deaux qui avoit le chiffre de la cour , et sur lequel on 
se reposoit de cette entreprise, et du maréchal de 
Vitry, gouverneur de Provence, lequel même vint des 
paroles aux coups avec l'archevêque, fut cause que ce 
grand appareil ne produisit aucun effet. Et la flotte , 
ne sachant à quoi s'occuper , étant allée faire une des- 
cente en Sardaigne, en avoit été délogée avec les seules 
forces de l'île ; étant revenue diminuée et harassée , 
sans aucun secours de terre, elle se résolut d'attaquer 
les îles de Saint-Honorat , et , après plusieurs combats, 
tant à la descente qu'à l'attaque des forts , elle remit 
ces deux îles au pouvoir du Roi , en ayant bravement 
chassé les Espagnols le i?> de mai. Je n'avois que faire 
de m'étendre sur ces deux diverses actions ; mais 
m'étant embarqué dans l'affaire des Grisons , où j'ai 
gardé toujours quelque affection , après avoir été 
vingt-un ans colonel général de cette nation, j'ai pensé 
t. 21. 2 3 



354 t r ^^7] MÉMOIRES 

devoir aussi dire cette brave action à l'honneur de la 
France , n'ayant rien à dire de moi qui croupis dans 
ma misérable prison. 

Le mois de juin ne nous apporta rien de nouveau 
que la justice qu'on fit d'un imposteur, qui se nom- 
moit Dubois , qui se disoit avoir le secret de faire de 
l'or et l'avoit persuadé à plusieurs *, mais enfin sa 
fourbe fut découverte et lui pendu. 

Je pris ce mois-là des eaux de Forges , selon ma 
coutume. 

Au commencement de juillet , M. le cardinal m'en- 
voya prier de lui prêter ma maison de Chaillot ; ce qui 
m'obligea d'envoyer supplier madame de Nemours i 
que j'y avois logée, de lui quitter; ce qu'elle fit aus- 
sitôt, et il y vint le lundi 5, et n'en partit que le s3 
suivant. Nous prîmes , sur la fin de ce mois , la ville 
de Landrecies sur les Espagnols , et le 5 août la ville 
de Maubeuge , comme aussi , d'autre côté , le maréchal 
de Châtillon prit Yvoy en Luxembourg le 1 4, et le 
^4 l'Empereur remit l'électeur de Trêves , détenu 
prisonnier depuis un long temps , en pleine liberté. 
Le duc de La Mirande mourut en ce même temps. 
Le mois de septembre ensuivant, mourut aussi 
M. de Mantoue. Les Espagnols se remuèrent un peu 
ce mois-là , ayant pris les villes de Venloo et de Rure- 
monde sur la Meuse, et repris Yvoy par l'intelligence 
des habitans, le cardinal Infant ayant tourné tête vers 
ces deux autres villes , après avoir vainement tenté 
de secourir Bréda , assiégé par les Hollandais. Mais , 
tandis qu il assiégeoit ces places , nous reprîmes La 
Capelle que nous avions perdue l'année précédente, 
et fîmes ce mémorable exploit de secourir Leucàte, en 



DE BASSOMPIERRE. [1687] 355 

défaisant l'armée qui l'assiégeoit; ce qui fut exécuté 
le 28 de ce même mois par M. de Schomberg , gou- 
verneur de Languedoc. 

Madame de Longueville mourut le 9. M. le car- 
dinal, vers ce temps-là, m'envoya visiter de sa part 
par Lopès , et me prier de ne me point ennuyer, 
m'assurant que s'il se faisoit paix ou trêve , ou que 
l'on se pût un peu débarrasser des affaires pré- 
sentes, que l'on me mettroit en liberté pleine et en- 
tière , et même avec des marques particulières de la 
bonté et des bienfaits de Sa Majesté; dont je lui fis 
peu de jours après rendre très -humbles grâces par 
ma nièce de Beuvron , à qui il reconfirma ces mêmes 
assurances. 

Le mois de novembre fut funeste à la France , par 
la mort de deux grands princes alliés à cette cou- 
ronne , et très-utiles aux présentes affaires. L'un fut 
le landgrave de Hesse-Cassel, nommé Guillaume , qui 
étoit le principal soutien de nos affaires en Alle- 
magne , qui mourut le premier jour de ce mois; et 
l'autre, M. de Savoie, prince doué de toutes les bonnes 
qualités qui peuvent orner un prince, qui étoit très- 
grand ennemi de la maison d'Espagne , et très-affec- 
tionné à la France, décédé le 8 du même mois. Mais 
en récompense M. le maréchal de Châtillon prit sur les 
ennemis Damvilliers, le mardi 27 octobre, jour re- 
marquable par cette prise , et par celle de M. le ma- 
réchal de Vitry, qui fut arrêté prisonnier à la Bastille, 
comme aussi ce même jour le duc de Schomberg fut 
fait maréchal de France , et le lendemain M. le comte 
d'Alais fut pourvu du gouvernement de Provence , 
que l'on ôta à M* le maréchal de Vitry. 

23. 



356 t 1 ^?] MÉMOIRES 

Il arriva aussi ce même mois deux bonnes fortunes 
à la France: l'une fut la retraite que les Espagnols 
firent, abandonnant d'eux-mêmes, sans y être forcés 
ni contraints, les forts et lieux qu'ils avoient occupés 
et construits sur la frontière de Bayonne, vers Saint - 
Jean-de-Luz , et la conjonction qui se fit le 10 oc- 
tobre de l'armée du Roi, qui, je ne sais pour quel 
sujet , s'étoit divisée, en étant demeuré une partie 
à Maubeuge , qui avoit été prise par les. nôtres , et 
l'autre étant venue assiéger LaCapelle, pendant que 
le prince cardinal Infant , revenu des prises de Ven- 
loo et Ruremonde, s'étoit venu loger entre l'une et 
l'autre , ce que j'attribue à la grande bonne fortune 
du Roi -, car probablement une desdites deux armées 
françaises devoit être taillée en pièces. Ce même mois 
aussi, le 8, se rendit la ville de Bréda aux Hollan- 
dais , après onze semaines de siège $ et comme ce 
mois fut heureux pour la France , il fut malheureux 
pour mon particulier. Sur le commencement un ma- 
raud , que je ne veux pas nommer parce qu'il ne 
mérite pas de l'être , tint au Roi un discours de moi 
pour l'animer, et lui ôter les racines de bonne vo- 
lonté qu'il avoit pour moi dans son cœur , s'il lui en 
étoit encore resté. Je ne puis croire qu'on l'y ait 
porté d'ailleurs , et moi je ne lui en avois jamais 
donné d'occasion; au contraire, il m'étoit obligé. En- 
suite de cela un autre coquin , faux historiographe 
s'il en fut jamais, nommé Dupleix, qui a fait l'his- 
toire de nos rois , pleine de faussetés et de sottises , 
l'ayant mise en lumière cinq ans auparavant , me fut 
apportée dans la Bastille. Et comme je pratique, en 
lisant des livres , pour y profiter , d'en tirer extraits 



DE BASSOMPIERRE. [ 1.637 J ^7 

des choses rares , aussi quand je trouve des livres 
impertinens ou menteurs évidens, j'écris en marge 
les fautes que j'y remarque; j'écrivis les choses que 
je trouvai indignes de cette histoire , ou ouvertement 
contraires à la vérité qui la doit accompagner. Il 
arriva qu'un an après, un minime, nommé le père Re- 
naud , venant confesser l'abbé de Foix dans la Bas- 
tille , étant tombé puis après en divers discours avec 
lui, lui dit finalement que quelqu'un de leurs pères 
travailloit à réfuter les faussetés de ce Dupleix, et 
ledit abbé de Foix lui dit que j'en avois fait quelques 
remarques aux marges des livres , lesquels livres ils 
me vinrent prier de leur prêter pour un jour ou 
deux , ce que je fis -, et ce moine en tira ce qu'il ju- 
gea à propos , puis me rendit les livres. Et quelque 
temps après, ledit moine fit copier tant ces remarques 
que celles qu'il y vouloit ajouter, et encore d'autres 
en en faisant faire des copies y ajoutèrent plusieurs 
choses, tant contre des particuliers que contre cet 
auteur ; et parce que ce moine avoit pris tous ses 
premiers mémoires de moi, il fut bien aise, pour 
cacher son nom, de dire sourdement le mien 5 de 
sorte- que l'on crut ces mémoires, qui avoient été 
faits en partie par moi, mais aux choses vraies et 
modestes, être entièrement venus de moi. Et cinq 
ans après, cet auteur Dupleix, suscité, à mon avis, 
par d'autres , vint montrer à force particuliers , et 
la plupart de mes amis , des médisances et calom- 
nies qui faussement avoient été insérées contre eux , 
leur voulant persuader que c'étoit moi qui les avois 
écrites et publiées; de sorte que plusieurs personnes 
m'en firent parler, auxquelles ayant fait voir les ori- 



358 [ x ^7] mémoires 

ginaux que j'avois apostilles , ils en demeurèrent sa- 
tisfaits. Mais comme l'on est bien aise de trouver des 
prétextes apparens quand les véritables manquent , 
pour colorer et autoriser les choses que l'on fait, le 
pendard fut écouté lorsqu'il fit voir aux ministres 
ces mémoires, que faussement il m'attribuoit , et fut 
aisément cru quand il eut dit qu'il y avoit plusieurs 
choses où je témoignois que je n'approuvois pas le 
gouvernement présent , bien qu'il n'y en eût aucun , 
même aux remarques supposées, qui en parlât-, et 
on ne manqua point de le rapporter au Roi , et de 
lui dire qu'il apparoissoit évidemment, par ce mé- 
moire, que j'avois de l'aversion à sa personne et a 
l'Etat même. Plusieurs, qui dans ma bonne fortune 
m'étoient obligés , s'efïbrçoientde le lui faire croire , 
et le Roi y ajouta foi , d'autant plus qu'il savoit qu'ils 
étoient mes amis, et l'affaire en passa si avant, que 
l'on permit à ce pendard d'écrire contre moi un livre 
sur ce sujet, et obtint des lettres pour le faire im- 
primer. Et à même temps il y eut un chevau-léger 
prisonnier, pour avoir récité un sonnet qui com- 
mençoit par ces mots : Mettre Bassompierre en 
prison y et qui continuoit par des médisances contre 
M. le cardinal ; et comme l'on le fit étroitement 
garder, et soigneusement interroger, on eut d'autant 
plus de curiosité de savoir la cause de sa détention. 
Et comme un des prisonniers eut trouvé moyen de 
lui parler un instant , il lui dit que c'étoit pour des 
vers qui parloient de moi. Cela me mit en alarme , 
qui me fut augmentée par le gouverneur de la Bas- 
tille, qui me dit inconsidérément, ou bien exprès , 
que ce prisonnier avoit été arrêté pour des choses 



DE BASSOMPIERRE. [lt^] 35() 

qui me regardoient. Ensuite de quoi on me manda de 
Ja ville , de bonne part , que je prisse garde à moi , et 
qu'il se machinoit quelque chose d'importance contre 
moi, dont ils tâcheroient d'en apprendre davantage , 
ne m'en pouvant pour lors dire autre chose, sinon de 
m'avertir de brûler tous les papiers que je pourrois 
avoir capables de me nuire , parce que , assurément , 
on me feroit fouiller. J'avoue que ce dernier avis, qui 
suivoit tant de précédentes circonstances et d'autres 
mauvaises rencontres, fut presque capable de me faire 
tourner l'esprit. Ce fut le 9 octobre que je le reçus. 
Je fus six nuits sans fermer l'œil, et quasi toujours 
dans une agonie qui me fut pire que la mort même. 
Enfin ce prisonnier , qui se nommoit Valbois , après 
avoir été sept ou huit fois interrogé, et qu'il eut fait 
voir que ce sonnet avoit été fait sept ans auparavant , 
cette affaire se ralentit , et je commençai à reprendre 
mes esprits, qui certes avoient été étrangement agités. 
J'eus aussi plusieurs déplaisirs domestiques de la 
Bastille , tant causés par un maraud de médecin Vau- 
tier, que par une cabale qui se fit contre moi par 
son induction , de quatre ou cinq prisonniers de son 
humeur , qui , bien qu'ils fussent impuissans à me 
nuire , étoient capables de m'animer par leurs dépor- 
temens 5 et moi, qui par mille raisons ne devois 
faire dans la prison, et moins en ce temps -là où 
j'avois tant de diverses et fâcheuses rencontres , au- 
cune chose qui pût faire parler de moi , ne me vou- 
lant compromettre ni venger , reçus de grands et 
violens déplaisirs par cette contrainte. Il arriva, de 
plus, que la gouvernante de la Bastille, que j'avois 
toujours connue une de mes meilleures amies , et 



36o [ X ^^7J MÉMOIRES 

que j'avois toujours tâché , par tout ce que j'avois 
imaginé lui pouvoir plaire, d'acquérir sa bienveil- 
lance, se jeta inconsidérément dans cette cabale contre 
moi , sans aucune cause ni occasion que je lui eusse 
donnée, et même étant ceux qui plus injurieusement 
avoient médit d'elle ; et elle a depuis continué à faire 
sous main tout ce quelle a pensé croire me pouvoir 
déplaire, autant qu'elle a pu. Ainsi se passa ce mois 
d'octobre \ et celui de novembre, qui le suivoit, 
commença par une disgrâce qui me fut sensible ; qui 
fut que sous main , par l'entremise de ma sœur de 
Tillières, nous avions traité et presque conclu le 
mariage de ma nièce d'Epinal avec M. de La Meille- 
raie, riche seigneur, chevalier du Saint-Esprit, et 
lieutenant général de Normandie, lequel, comme 
nous étions sur le point de terminer cette affaire , 
mourut le 2 de novembre -, et par ainsi , ce dessein 
qui étoit comme conclu, qui m'étoit très-agréable et 
avantageux à ma nièce , alla en fumée. Mon petit ne- 
veu de Houailly mourut en ce même temps. La fièvre 
quarte arriva à ma nièce sa mère peu après, qui 
depuis long-temps l'a tourmentée -, et j'eus nouvelle 
que mon neveu de Bassompierre étoit derechef 
tourmenté de son hydropisie. En ce même mois les 
Impériaux reprirent les forts que le duc de Weimar 
avoit faits sur le Rhin, pour s'y donner un passage; 
lequel étant contraint, par la saison, d'aller chercher 
ses quartiers d'hiver , avoit consigné lesdits forts au 
sieur de Manicamp , qui s'étoit chargé de les garder. 
J'eus nouvelles, ce même mois i que mon neveu de 
Bassompierre ne se gouvernoit pas comme il devoit 
avec son grand-père le comte de Tonnelles , auquel 



DE BASSOMPIERRE. [1687] 36 1 

j'écrivis pour lui en faire des excuses , et fis menacer 
mondit neveu que je le maltraiterois s'il ne donnoit 
à son grand -père toutes sortes de contentemens. 
Mais, par la réponse que je reçus dudit comte de 
Tonnelles , il me fit savoir, au mois de décembre 
suivant , que mondit neveu avoit résolu d'aller trou- 
ver son frère aîné, qui est au service de l'Empereur, 
et qu'il m'en avertissoit et s'en déchargeoit sur moi; 
ce qui m'obligea , de peur qu'on ne s'en prît à moi , 
d'envoyer sa lettre à M. de Chavigny , lequel, le soir 
auparavant, avoit reçu du gouverneur d'Epinal des 
lettres interceptées de mon neveu de Bassompierre à 
son frère le chevalier, par lesquelles il le convioit 
de l'aller trouver , ce qui me servit ; car on connut , 
par l'avis que j'en donnai moi-même , que je n'avois 
aucune part en cette affaire, et que je me rendis en- 
suite puissant pour retirer mondit neveu de la pri- 
son où on résolut de le mettre ; et on exécuta ce 
dessein le dernier jour de l'an, que l'on envoya de 
jVancy soixante mousquetaires à Harouel pour se saisir 
de lui et l'amener à Nancy , où il fut mis dans la ci- 
tadelle. 

Je ne dis rien en ce lieu de la brouillerie du Roi et 
de la Reine , sur la surprise que l'on fit de quelques 
lettres qu'elle écrivoit au cardinal Infant et au mar- 
quis de Mirabel, et qu'elle envoyoit par l'entremise 
de l'agent d'Angleterre que madame de Chevreuse 
lui avoit adressé, de l'accord du Roi et d'elle vers 
la fin de l'année, fait à Chantilly, et du chassement 
des religieuses du Val-de-Grâce qui l'avoit précédé , 
non plus que du sujet et extraordinaire partement 
et voyage de madame de Chevreuse en Espagne , ni 



362 [l638j MÉMOIRES 

que le père Caussin, confesseur du Roi, fut ôté de 
cette charge et envoyé en la basse Bretagne , ni de 
ce que dit M. d'Angoulême à M. le cardinal sur le 
sujet dudit père Caussin , ni , finalement , de l'entrée 
de M. le chancelier dans le Val-de-Grâce , où il fit cro- 
cheter les cabinets et cassettes de la Reine pour y pren- 
dre les papiers quelle y avoit. 

L'année i638 commença par un bon augure pour la 
France, en ce que la Reine se crut grosse par des signes 
apparens, qui, depuis vingt-deux ans qu'elle étoit 
mariée, ne l'avoit point été; cela causa une grande joie 
au Roi , et à tous les Français une espérance d'un 
grand bonheur à venir. J'ai dit ci-dessus comme le 
duc Bernard de Weimar , après avoir résigné à Ma- 
nicamp les forts qu'il avoit construits sur le Rhin , 
s'étoit retiré en ses quartiers d'hiver, lesquels lui fu- 
rent si incertains , que , s'il en voulut avoir , il fut 
contraint de les prendre à la pointe de l'épée : ce 
qu'il fit en se venant loger en un petit pays qui est 
entre le comté de Bourgogne et les Suisses , apparte- 
nant à l'évéque de Bâle , nommé les Franches Mon- 
tagnes , qui n'avoit encore été mangé , parce qu'il 
étoit gardé par les paysans du lieu qui en avoient re- 
tranché les avenues -, et ceux des pays voisins y 
avoient transporté ce qu'ils avoient de plus cher. Il 
força donc ce. retranchement, et ayant tué partie des 
paysans qui s'opposèrent à lui , le reste fit joug. Il 
trouva là de quoi se loger et hiverner , comme aussi 
force chevaux pour monter ses gens , qu'une mortalité 
qu'il y avoit l'année passée sur les chevaux avoit mis 
la plupart à pied. Les Suisses se voulurent formaliser 
de cette invasion de Weimar dans les pays qui étoienl 



DE BASSOMPIERRE. [l638] 363 

sous leur protection, mais enfin on les rapaisa par 
de belles paroles. 

J'avois eu tant de bonnes paroles de M. le cardinal 
Tannée précédente, lorsqu'il me fit assurer qu'il n'y 
auroit jamais ni paix ni trêve que le Roi ne me rendît 
ma liberté , avec tant d'avantages et de marques de 
sa libéralité et bonté que j'aurois toutes sortes de su- 
jets d'en être satisfait , que je crus être obligé de lui 
en rafraîchir la mémoire , et d'autant plus que , vers le 
commencement du mois de février , je fus averti que 
l'on traitoit sourdement, mais fort chaudement , une 
trêve , pour quelques années , entre la France et 
l'Espagne. Ce qui m'occasiona de prier ma nièce de 
Beuvron de lui aller faire des instances de ma liberté , 
si souvent promise , si ardemment attendue de moi et 
quiavoit été si mal effectuée. Elle trouva donc moyen, 
après plusieurs difficultés , de parler à lui sur ce su- 
jet; mais , contre mon attente , elle trouva son esprit 
si aigri contre moi, si fier en ses réponses et si impi- 
toyable, que je n'en fus pas moins étonné qu'affligé 
de me voir, après de si longs malheurs, de si petites 
espérances de les finir. Je me remis et ma liberté en 
Dieu, qui saura bien finir mes maux quand il lui 
plaira. Or, à ce que j'appris, les traités de la trêve 
n'étoient pas sans fruit -, car elle étoit, en ce temps-là, 
sur le point d'être conclue à ces conditions : qu'elle 
seroit pour quatre ans entre les deux Rois , l'Empe- 
reur et la couronne de Suède ; que chacun retiendroit 
ce qu'il possède , hormis que les Français rendroient 
Landrecies et Damvilliers , et le roi d'Espagne le Cas-, 
telet; que la ville de Pignerol , qui avoit été retenue 
par le Roi au duc de Savoie , et depuis fortifiée avec 



364 [l638] MÉMOIRES 

une extrême dépense , seroit ratifiée par l'Espagnol $ 
sans qu'à l'avenir , sous aucun prétexte ou couleur , 
le roi d'Espagne en pût faire instance ou demande , 
approuvant la vente qu'en avoit faite le duc au Roi , 
et que par même moyen le roi Très-Chrétien remet- 
troit es mains de la duchesse de Mantoue , au nom de 
son fils , le duché de Montferrat , ses appartenances et 
dépendances , puisque le Roi ne le retenoit que sous 
prétexte de le conserver et garder contre tous , pour 
le duc de Mantoue; et après cette restitution la du- 
chesse auroit pouvoir d'en traiter ou échanger avec 
le roi d'Espagne : ce qui étoit déjà conclu entre elle 
et lui par l'entremise du Pape , en la forme qui s'en- 
suit : que la duchesse céderoit, tant en son nom que 
celui de son fils, le Montferrat à toujours , moyennant 
quoi, et en récompense, le roi d'Espagne donneroit 
au petit duc de Mantoue cette partie de Crémonais 
qui est depuis Mantoue jusques à Crémone exclusi- 
vement, comme aussi les quatre pièces énervées par 
les partages du duché de Mantoue , qui sont , Guas- 
lalla, Castiglione , Bossolo et La Novalara -, qu'il ré- 
compenseroitles propriétaires parles autres terres qu'il 
leur donneroit , et de plus la Mirande et la Concorde, 
Sabionnette et Correggio : ce qui étoit très-avantageux 
pour le duc de Mantoue, attendu que cet échange 
valoit mieux de plus de 5o,ooo écus de revenu que 
le Montferrat, qui étoit attenant au duché de Man- 
toue , et par conséquent plus commode , et qu'il dé- 
livroit le duc des fortes garnisons qu'il étoit contraint 
de tenir à Casai, des continuelles appréhensions où il 
étoit avec ses voisins, qui y remuoient incessamment 
quelque chose. Cette trêve se traitoit à Rome , te- 



DE BASSOMPIEÏIRE. [lG38] 30!) 

cherchée en apparence de toutes les deux parties, 
grevées des infinies dépenses qu'il leur convenoit 
faire pour cette guerre, dont l'un ni l'autre n'es péroient 
pas retirer grand profit, et on étoit déjà convenu du 
temps , qui étoit de quatre années. 

Le lundi i , j'ai été accusé de plusieurs choses par 
un pendard, nommé La Roche-Bernard , fils d'un jar- 
dinier de Saint-Germain , prisonnier à la Bastille , par 
une lettre qu'il a écrite contre moi à M. de Chavigny. 

Le 3 mars , la bataille de Rhinfeld fit rompre le 
projet, qui arriva en cette sorte. J'ai dit, ci-dessus, 
comme le duc de Saxe Bernard de Weimar, après 
avoir consigné les forts du Rhin à Manicamp , étoit 
venu prendre son quartier d'hiver aux Franches Mon- 
tagnes , qu'il avoit forcées et pillées , y ayant trouvé 
de quoi se rafraîchir et remettre en quelque sorte son 
armée. Mais comme ce pays est petit il fut bientôt 
tari de vivres , ce qui contraignit ledit duc de penser 
à sa nourriture ; et ayant fait tenter le Roi de lui don- 
ner quartier en Bresse et en Bourgogne, on lui fit 
comprendre que l'armée de M. de Longueville y pou- 
voit à peine subsister, et que la sienne étant destinée 
pour faire tête aux ennemis du côté d'Allemagne, il 
feroit mieux de chercher sa subsistance en lieu qui 
lui seroit quant et quant conquête. Il se trouva qu'en 
ce même temps il lui fut proposé , par le colonel d'Er- 
lach-Castelu, le dessein de se jeter dans les quatre 
juridictions au-deçà du mont Alberg, que l'on nomme 
vulgairementles quatre vil! es forestières appartenantes 
à la maison d'Autriche, qui sont, Rhinfeld , Seckin- 
gen, LautTenbourg et Waldshut ; lesquelles, pour 
avoir été prises et reprises pendant ces guerres . étoient 



366 [i638] mémoires 

abandonnées aux premiers occupans ; que depuis deux 
ans on y avoit semé , joint aussi qu'il y avoit des 
ponts sur le Rhin, qui étoit ce qu'il devoit désirer, et 
qu'au-delà il auroit foison de vivres dans l'Alsace delà 
le Rhin, qui s'étoiten quelque sorte raccommodé. A 
cela se présentoit la difficulté de l'entreprendre , vu 
qu'il y avoit quatre généraux qui se pourroient ras- 
sembler, qui joints ensemble étoient sans comparaison 
plus forts que lui. Mais elle fut surmontée par la faci- 
lité de l'entreprise et de l'exécution, par l'assurance 
du secours que l'on lui promettoit de France, et par 
la nécessité de ne pouvoir aller ailleurs. De sorte qu'il 
s'y résolut, et dès la fin de février s'achemina à Lauf- 
fenbourg qu'il prit avec peu de résistance, comme il 
lit aussi Waldshut et Seckingen-, puis s'en vint as- 
siéger Rhinfeld. Cette inopinée invasion éveilla les 
chefs du parti de l'Empereur, et se joignirent pour 
se venir opposer à lui, le duc Savelly , Jean de Weert , 
Enkefort etSperruyter, qui vinrent un matin fondre 
sur lui comme il étoit occupé à ce siège , qu'ils lui fi- 
rent lever en désordre , ayant jeté mille hommes dans 
Rhinfeld , tandis que par un autre endroit ils vinrent 
furieusement assaillir le camp dudit duc ; à la défense 
duquel M. de Rohan s'opposa avec grande valeur, et 
y fut blessé , pris et puis recouvré. Le colonel d'Erlach 
fut pris aussi avec plusieurs autres , et quelque nombre 
de tués; le bagage du duc perdu, ses munitions, et 
quelque artillerie, qui pour n'être si bien attelée que 
les autres ne put suivre. Le duc se retira à Lauf- 
fenbourg, enragé de voir ses entreprises avortées et 
lui réduit à une grande extrémité, ne sachant com- 
ment se retirer ni où avoir secours-, ce qui le porta à 



DE BASSOMPIERRE. [l638] 36^ 

une déterminée et périlleuse entreprise , qui lui suc- 
céda néanmoins avec un extrême bonheur; car les 
ennemis , après avoir secouru Rhinfeld , fait lever le 
siège au duc de Weimar , se dévoient probablement 
retirer de devant cette place et songer à d'autres des- 
seins , ce qu'ils ne firent. Néanmoins , soit qu'ils fas- 
sent enivrés de ces premiers bons succès , soit qu'ils 
se confiassent en leurs grandes forces , ou qu'ils eus- 
sent en mépris celles du duc de Weimar, ou ne se 
pouvant imaginer que celui qui ne les avoit osé at- 
tendre ayant ses forces entières , eût l'audace de les 
attaquer étant ruiné par ce dernier échec, séjour- 
nèrent deux jours près de Rhinfeld à faire réjouis- 
sances de leur heureux succès. Dont le duc de Weimar 
averti conçut en son esprit de les attaquer au dépourvu , 
et que cela les pourroit mettre en tel désordre qu'il 
en pourroit tirer quelque avantage; ce qu'il exécuta 
aussitôt , et après avoir proposé son dessein à ses chefs, 
et qu'il l'eut fortifié des raisons qu'il jugea les plus 
fortes pour les y faire concourir, lui et eux allèrent 
le proposer aux troupes qu'il avoit fait mettre en ba- 
taille , lesquelles le comprirent si bien , qu'ils de- 
mandèrent tous qu'il les menât au combat : ce qu'il fit 
à même temps ; et ayant cheminé une partie de la nuit 
du 2 au 3 de mars , il arriva à la pointe du jour au 
lieu où ces généraux avec leurs troupes étoient logés 
confusément proche de Rhinfeld , qui , étant mon- 
tés à cheval en désordre, furent bientôt défaits, et 
tout le reste de même ; de sorte que les soldats étant 
fuis , les chefs, qui voulurent faire quelque résistance, 
furent tués ou pris prisonniers, et les quatre généraux 
pris avec leurs canons, enseignes et bagages, et la 



3G8 [i638] mémoires 

furie fut sans résistance et aussi long-temps que les 
troupes voulurent poursuivre les Impériaux. Cette vic- 
toire si heureuse, si grande, si complète et si inopinée, 
mit le duc de Weimar en une grande réputation , lui 
donnant en proie toute l'Alsace , et mit en grande 
consternation le parti de l'Empereur jusques au Da- 
nube , n'y ayant aucune armée , ni chefs , ni même 
de troupes en son nom, plus proche que Hesse, 
où étoit le général Guete , qui n'avoit pas ses troupes 
prêtes de sortir du quartier d'hiver, qui y est plus 
âpre et plus long que par deçà; de sorte que le duc 
de Weimar put sans résistance se saisir de Fribourg 
et de plusieurs autres villes. Rhinfeld s'étant rendu 
à lui peu après sa victoire , il commença comme à in- 
vestir Brissac qui avoit épuisé ses vivres , tant à ra- 
vitailler Rhinfeld qu'à entretenir les troupes qui 
s'acheminèrent pour le secourir. Au même temps que 
la bataille de Rhinfeld se donna sur le Rhin , le mar- 
quis de Leganez, gouverneur de Milan, lui étant 
arrivé quelques forces d'Allemagne, se mit en cam- 
pagne , et assuré du peu de forces que nous avions 
en Italie , et du peu d'ordre que nous avions mis au 
fort de Brème , que deux ans auparavant le duc de 
Savoie et nous avions construit sur le Pô , du côté du 
Milanais, le vint assiéger; et M. de Créqui, lieute- 
nant général pour le Roi en Italie , se résolvant de le 
secourir , étoit venu du côté du Milanais , de deçà du 
Pô , pour reconnoître le lieu par où il devroit entre- 
prendre , fut tué d'un canon de dix -sept livres de 
balles, le mercredi 17 de mars , sur les sept heures du 
matin ; il lui fut tiré deux canonnades des Espagnols. 
Ce fut une très-grande perte à la France, car c'étoit 



DE BASS0MPIERUE. [l638] 36o, 

un des plus grands personnages et expérimentes capi- 
taines qu'elle eût , et si important pour les guerres 
d'Italie, que je prie Dieu que nous n'ayons à l'avenir 
beaucoup plus à le regretter. La perte du général fît 
ensuite perdre le fort de Brème, se voyant hors d'état 
d'être secouru ; mais on ne laissa pas quelque temps 
après de faire trancher la tête au gouverneur qui l'a- 
voit rendu , nommé Montgaillard , et dégrader de no- 
blesse le capitaine qui étoit sous lui. Ce même mois 
je découvris la volerie d'une personne à qui j'avois 
fait du bien avant même que de la connoître, de qui 
la méchanceté et l'ingratitude ont été si grandes, que 
m'étant fié à elle et donné ma procuration , tant pour 
gouverner un peu de bien et d'affaires que j'avois en 
Normandie , que pour convenir avec une personne à 
qui je devois , s'est entendue avec cette personne, et 
m'a trompé de plus de 25.ooo livres qu'elle s'est appro- 
priées ; et , ayant reçu sept ans durant mon revenu , ne 
m'en a jamais fait toucher un sou; Dieu me donnera la 
grâce de lui en faire un jour rendre compte. Ce même 
mois les 11,000,000 de rentes constituées sur les ga- 
belles de France ne s'étant payées plusieurs quartiers 
auparavant, émurent les rentiers à faire leurs instances 
au conseil pour leur paiement ; ce qu'ils exécutèrent 
plus chaudement et avec plus de bruit que le con- 
seil du Roi ne désiroit ; et ensuite se retirant de chez 
le chancelier, ils rencontrèrent Cornuel , l'intendant, 
qui entroit chez le surintendant, lequel ils poursui- 
virent avec injures; de sorte que , s'il ne fût promp- 
tement entré chez le surintendant, il eût couru for- 
tune. Cela fut cause que l'on mit dans la Bastille trois 
desdits rentiers-, savoir, Bourges , Chenu et Clervois ; 
t. '21. 24 



370 [Ï638] MÉMOIRES 

et les autres ayant présenté requête au parlement , il 
fut dit que les chambres seroient assemblées pour en 
délibérer. Mais, comme elles furent venues à la grand'- 
chambre , le premier président leur ayant montré une 
lettre de cachet portant défenses de délibérer sur 
ce sujet , il y eut quelques contestations là-dessus , et 
le lendemain on fit commandement aux présidens 
Gayant, Champrond et Barillon, et aux conseillers 
Salo , Thubœuf , Bouville et Sevin , les deux premiers 
de se retirer en leurs maisons, et aux autres cinq 
d'aller , savoir , Barillon à Tours , Salo Beauregard à 
Loches , Sevin à Amboise , et Thubœuf et Bouville à 
Caen; et, dès qu'ils y furent arrivés , il leur vint un 
nouvel ordre de demeurer prisonniers dedans les 
quatre châteaux de ces villes. Le président Gayant 
eut peu de jours après permission de retourner faire 
sa charge. Aussitôt après que la nouvelle fut arrivée 
de la mort de M. de Gréqui , on jugea très-nécessaire 
d'envoyer promptement quelqu'un pour lui succéder, 
attendu l'état du fort de Brème que l'on ne croyoit pas 
se pouvoir maintenir s'il n'étoit promptement secouru. 
Et comme on étoit en cette consultation, M. le car- 
dinal de La Valette s'offrit à cet emploi , qui lui fut 
aussitôt accordé et pressé de partir ; mais il ne le 
put faire qu'au commencement d'avril. Le bruit cou- 
roit que l'on n'avoit pas été trop satisfait de son em- 
ploi de l'année passée , tant pour avoir opiniâtre de 
conserver Maubeuge , dont il y avoit pensé avoir 
grand inconvénient, que pour n'avoir voulu entre- 
prendre sur Cambray, ni exécuter une entreprise que 
l'on avoit dessus , ainsi qu'il lui avoit été expressé- 
ment ordonné. A son malentendu s'ajoutoit celui de 



DE BASSOMPIERBE. [l638] 37 1 

sa maison -, car M. d'Epernou n'avoit pas fait , à ce que 
l'on croyoit, ce qu'il eût pu faire pour chasser l'Es- 
pagnol de Fontarabie , et M. de La Valette s'étoit em- 
barrassé dans les affaires de Monsieur et de M. le 
comte, dont il étoit par deçà en très-mauvais prédi- 
cament, non-seulement vers le Roi et M. le cardinal , 
mais encore vers M. le comte. Ce dernier emploi de 
M. le cardinal de La Valette accommoda l'affaire de 
son frère, ou du moins la plâtra pour l'heure ; car 
son frère vint sur sa parole trouver le Roi , et fut vu 
de M. le cardinal, puis s'en retourna à la charge qu'il 
avoit de lieutenant général sous M. le prince, à qui 
on avoit donné un ample pouvoir pour commander 
en Languedoc , Guienne et Béarn avec une puissante 
armée qu'il avoit sur pied. Le même mois on fit sor- 
tir les troupes du Roi de leurs quartiers d'hiver, ou, 
pour mieux dire , on les tint en campagne pour former 
des corps d'armée -, car la plupart avoient presque 
vécu à discrétion sur ce plat pays , par la mauvaise 
exécution qui avoit succédé à un très-bon ordre ; 
car on avoit projeté de les faire nourrir par les pays 
où elles avoient été départies, et que les villes se 
chargeroient de leur subsistance , au taux et à la ra- 
tion qui avoient été limités, et que la répartition s'en 
feroit ensuite sur les pays , qui par ce moyen seroient 
conservés: à quoi les peuples s'étoient si franchement 
portés , que la plupart desdites villes avoient avancé 
deux ou trois mois de contribution, que de bonne foi 
ils avoient remise es mains de Besançon , qui , avec 
un ample pouvoir du Roi, avoit été commis pour effec- 
tuer cet ordre. Mais lui premièrement, à ce qu'on dit, 
en remplit sa bourse, et pour s'accréditer en cour, 

,4. 



3j9, [l638] MÉMOIRES 

ayant donné avis qu'il avoit de grandes sommes en 
dépôt, Bullion, qui avoit force argent à distribuer 
lors, et qui avoit peu de fonds, persuada que l'on prît 
celui qui étoit es mains dudit Besançon pour subve- 
nir à l'urgente nécessité du duc de Weimar après 
qu'il eut pris Lauffenbourg; qui fut exécuté, et les 
soldats , étant privés des rations ordinaires que l'on 
leur donnoit, forcèrent les villes où ils étoient de 
leur fournir leur entretènement, et puis ensuite vin- 
rent impunément piller le plat pays avec un très- 
grand désordre : ce qui fit premièrement que le peuple 
ruiné fut impossibilité de fournir aux charges ordi- 
naires de l'Etat, et que la plupart désertèrent les 
bourgs et villages , et ensuite que les soldats chargés 
de pilleries et de butin, considérant que Ton leur 
vouloit faire passer l'été sans solde , à cause de la 
subsistance qu'ils avoient eue l'hiver, préférèrent le 
séjour du pays de tout cet été dans leurs maisons, 
ou celles de leurs amis, où ils pouvoient demeurer, 
vivant de ce qu'ils avoient amassé , à l'emploi d'une 
guerre pendant l'été, où ils auroient beaucoup de maux 
et de fatigues et point de solde. De sorte que la plu- 
part des soldats ayant délaissé leurs compagnies , elles 
se trouvèrent si foibles que quand on les voulut met- 
tre en campagne l'on n'eut guère que le tiers des 
soldats que l'on s'étoit promis. Ce qui fut cause de 
faire acheminer le Roi vers la frontière de Picardie , 
afin que sa présence et la rigueur des chatimens remît 
les troupes en meilleur état. A quoi il procéda jus- 
que-là de chasser la compagnie de Chandenier au 
régiment des gardes , qui , devant être de deux 
cents hommes , ne se trouva que de cinquante , et 



DE lîASSOMl'IERRE. [lG38] 3^3 

de réduire la plupart des autres compagnies dudit 
régiment à cent cinquante hommes. Ces exemples et 
les soins qu'on apporta à remplir les compagnies des 
autres régimens , les renforcèrent quelque peu ; mais , 
néanmoins, les troupes d'infanterie ne furent si belles 
ni si complètes qu'elles souloient être les années pré- 
cédentes. Un presque pareil inconvénient arriva pour 
la cavalerie; car, comme on les mit en garnison , le 
Roi accorda aux capitaines que pour les enrichir, et 
leur donner moyen d'entretenir leurs gens durant 
l'été, il ne les obligeoit de tenir leur nombre complet 
dans les garnisons, et que leurs distributions couroient 
comme si leurs compagnies étoient complètes, pourvu 
qu'ils s'obligeassent de les rendre complètes lorsqu'ils 
viendroient à l'armée. Ce qui fut cause que les capi- 
taines licencièrent tous leurs soldats ensuite , à huit 
ou dix près des anciens et affidés ; et quand il les fal- 
lut mettre en campagne , les capitaines ne pouvoient 
trouver de soldats , parce que ceux qu'ils avoient cas- 
sés n'ayant rien reçu ne voulurent plus retourner. 
Enfin , néanmoins, ils firent du mieux qu'ils purent 
et se mirent aux champs. On commença donc lors à 
former le corps des armées-, et, certes, on fit un 
puissant projet pour éviter tous les inconvéniens, et * 
ils attaquèrent vertement les ennemis de tous côtés. 
Pour cet effet on envoya de grandes sommes de de- 
niers au général Banner et aux partis suédois pour di- 
vertir leur accord avec l'Empereur qu'ils projetoient, 
et leur donner moyen de subsister et de continuer la 
guerre en Poméranie et en Mecklenbourg où ils s'é- 
toient retirés. On envoya aussi de gros deniers aux 
Hollandais pour leur faire faire une puissante armée, et 



374 [l638] MÉMOIRES 

attaquer les Espagnols dû côté de Flandre. On mit 
sur pied une grande armée du côté de Hainaut, com- 
mandée par M. le maréchal de Châtillon , lequel l'on 
avoit fait obliger de prendre quelque grande ville, 
pourvu qu'on lui donnât les choses nécessaires à cet 
effet. On mit une autre armée entre les mains du 
maréchal de La Force pour assaillir le Cambrésis et 
l'Artois. Une autre fut donnée au maréchal de Brezé 
pour assaillir le duché de Luxembourg. Le duc de 
Weimar fut renforcé d'hommes et d'argent pour faire 
tête sur le Rhin, et y faire le progrès qu'il pourroit. 
On laissa une autre armée au duc de Longue ville 
pour s'opposer au duc de Lorraine dans le comté de 
Bourgogne. On envoya force. nouvelles troupes pour 
joindre à notre armée d'Italie, commandée par M. le 
cardinal de La Valette, qui ne partit que le 20 de ce 
mois pour s'y en aller ; laquelle, jointe à celle de la 
duchesse de Savoie, se devoit opposer aux Espagnols 
qui y étoient puissans. M. le prince s'étoit déjà ache- 
miné en Guienne avec une très-belle armée. Finale- 
ment, on mit en mer deux armées navales; l'une à 
l'Océan , commandée par l'archevêque de Bordeaux , 
l'autre en la mer Méditerranée , sous la charge du 
comte d'Harcourt. On pressa madame de Savoie de 
confirmer la ligue défensive et offensive entre le Roi 
et elle , que son feu mari avoit jurée , et on traita 
avec le roi de la Grande-Bretagne d'en faire de même 
pour rétablir le palatin dans ses Etats; mais ce der- 
nier n'y voulut entendre : seulement permit-il à son 
neveu le palatin de lever des gens dans son royaume 
pour faire un effort au Palatinat , et l'assista de quel- 
que petite somme d'argent. Le Roi l'assista d'une plus 



DE BASSOMP1ERRE. [l638j 3^5 

grande. Les Hollandais le secoururent de quelques 
canons et munitions, et sa mère de l'engagement de 
ses pierreries ; avec quoi il se préparoit , et avoit mis 
pour cet effet dans la ville de Meppen son appareil et 
même son argent-, laquelle ville l'avant-garde de Galas 
vint surprendre , et la perte de tout ce que le palatin 
avoit dedans le fit avorter de tous ses desseins. Ce 
même mois mourut de ses blessures M. de Rohan ; 
qui fut, certes , une très -grande perte à la France, 
car c'étoit un très-grand personnage, et aussi expé- 
rimenté que personne de notre temps. Madame de 
Chevreuse , dans le même mois, passa d'Espagne en 
Angleterre , où elle fut très-bien reçue -, et les jésuites, 
qui avoient été reçus à Troyes par la diligence que 
Besançon avoit faite deux mois auparavant de les y 
introduire par force, en furent chassés par les habi- 
tans de la ville. Ce même mois d'avril , auquel le Roi 
envoya interdire la troisième chambre des enquêtes 
du parlement de Paris , sur le mauvais traitement 
qu'ils faisoient à un de leurs confrères , nommé Colom- 
bel , qui s'étoit fourré contre leur gré en leur compa- 
gnie , et qu'ils ne demancloient point l'avis des nou- 
veaux établis , ni ne leur distribuoient les procès , 
ladite chambre eut aussi commandement de remettre 
tous les procès au parlement, pour être de nou- 
veau distribués à la chambre de l'édit, où l'on en avoit 
attribué le jugement. Finalement, en ce même mois, 
le jeudi iZ , la Reine sentit bouger l'enfant dont elle 
étoit grosse. Au commencement du mois de mai , une 
personne, qui en pouvoit avoir quelque connoissance, 
me fit avertir que si je voulois faire presser ma liberté 
le temps y étoit bon, et qu'il savoit que non-seulement 



376 [l638] MÉMOIRES 

je serois écouté, niais même avec efficace. Mais, 
comme j'ai été si souvent trompé de ces espérances , 
et que je connoissois le peu de bonne volonté que 
l'on avoit pour moi , et les rudes et mauvaises paroles 
dernières que M. le cardinal avoit dites à ma nièce de 
Beuvron, je ne fis mise ni recette de cet avis, re- 
mettant à Dieu ma liberté quand il lui plairoit de me 
la donner. Je perdis en même temps une de mes 
cousines germaines portant mon nom, madame de 
Bourbonne, que j'avois toute ma vie extrêmement 
aimée. La peste tua quatre ou cinq personnes aux 
écuries de M. le cbancelier ; ce qui le convia de 
m'envoyer emprunter ma maison de Chaillot, que je 
lui accordai, et lui fis meubler au mieux que je pus. 

Le duc de Weimar , suivant sa victoire , après 
avoir pris toutes les petites places de l'Alsace, s'avança 
vers le Wirtemberg; mais sentant approcher le géné- 
ral Guets , nouvellement sorti de prison , avec forces 
considérables , et le voulant empêcher d'avi tailler 
Brisach dénué de vivres , il se retira entre Baie et 
Strasbourg dans un poste avantageux. Le marquis de 
Leganez se mit en campagne en Italie avec de grandes 
forces et vint assiéger Verceil , place importante pour 
l'Etat de Piémont. Le maréchal de Châtillon se mit 
en campagne , et vint entrer en Flandre vers Ardres , 
où, après avoir pris quelques petits châteaux, il vint 
camper devant Saint-Omer , et se résolut de l'assiéger 
commençant sa circonvaîlation. 

En ce même temps le roi d'Angleterre, qui s'en- 
richit des désordres de ses voisins , et qui tire de 
signalés profits du trafic qui se fait par Dunkerqiie, 
appréhendant la perte de cette place pour les Espa- 






I)E BASSOMPIERRE. [l638] S']'] 

gnols , fit dire , par les ambassadeurs de France et de 
Hollande, que si le Roi ou les Etats vouloient entre- 
prendre d'attaquer Dunkerque, il seroit contraint de 
la secourir, même de rompre avec nous ouvertement 
et lesdits Etats. * 

Le Roi défendit en ce mois tout commerce et prati- 
ques de ses sujets avec ceux de Sedan , pour quelque 
mécontentement que le Roi avoit eu de M. de Bouil- 
lon , qui avoit aidé à faire passer quelques convois de 
vivres aux villes du duché de Luxembourg, permet- 
tant, au reste , aux gens de M. le comte de pouvoir 
aller et venir à Sedan. 

Le mois de juin produisit plusieurs choses : savoir, 
le secours de deux mille hommes jeté dans Saint-Omer 
par le prince Thomas, laquelle ville, grande et pleine 
d'habitans , étoit sur le point de capituler avec le ma- 
réchal de Châtillon , sans attendre un plus long siège. 
Mais ce renfort si considérable et important les réso- 
lut tout-à-fait à une vigoureuse défense , et fit en 
même temps rabattre quelque chose de cette première 
ardeur française , parce qu'en y entrant le prince 
Thomas défit à plate couture trente compagnies de 
gens de pied qui étoient mises en poste où le secours 
passa, qui étoient les régimens d'Espagny et de Fon- 
solles. Peu de jours après nous eûmes encore un autre 
échec, mais moindre; car les compagnies de cavalerie 
de ^itenval et de Vatimont furent aussi défaites en 
une embuscade où elles donnèrent. Ces nouveaux ac- 
cidens obligèrent le Roi de commander au maréchal 
de La Force , qui avec son armée faisoit le dégât au 
Cambrésis , de se venir joindre au maréchal de Châ- 
tillon , lequel se vint loger à deux lieues de Saint-Omer, 



378 [l638] MÉMOIRES 

vers Ardres. Mais le prince Thomas se campa avan- 
tageusement entre la ville et lui , et le gouverneur 
d'Ardres ayant fait un petit fort à la tête d'une chaus- 
sée, pour pouvoir plus facilement aller picorer sur les 
terres des ennemis , le prince Thomas le vint attaquer 
le 24 de ce mois : ce qui obligea le maréchal de La 
Force d'envoyer le vicomte d'Arpajoux avec des for- 
ces pour tâcher d'y jeter du secours ; mais il trouva 
la redoute prise et les ennemis campés au devant. 
Et le lendemain , le maréchal de La Force étant allé 
avec son armée pour la reprendre , sur l'avis qu'on 
lui avoit donné que les ennemis s'étoient retirés , il 
trouva toute l'armée du prince Thomas en armes pour 
la défendre , et qu'il falloit passer par une chaussée à 
découvert pour y aller 5 ce qu'ayant commandé de 
faire , il perdit plus de trois cents hommes , que morts 
que blessés, à l'attaque , et fut contraint de se retirer. 
Or, comme nous avions fait diverses armées pour at- 
taquer la Flandre , les Espagnols de leur côté en 
avoient destiné trois pour la défensive : savoir, une 
commandée par le cardinal Infant en personne, pour 
s'opposer à celle des Hollandais qu'ils tenoient entre 
Bruxelles et Anvers , et une autre commandée par le 
princeThomas, qui devoitcotoyer celle du maréchal de 
Châtillou, et une troisième, menée par Piccolomini, 
pour faire tête au maréchal de La Force auCambrésis. 
Mais , deux jours après que cette armée fut arrivée à 
son rendez-vous, sur la venue des Hollandais vers 
Flessingue, le prince cardinal l'appela pour se venir 
joindre à la sienne , et Favant-garde des Etats étant 
venue prendre terre à la digue de Callo, prit un des 
premiers forts par intelligence , et ensuite un autre et 



DE BASSOMPIERRE. [l638] 879 

une redoute par force , et de là vint assiéger le fort de 
Saint-Philippe , qui se défendit bravement , et donna 
loisir au cardinal Infant de le venir secourir, et fit 
telle diligence qu'il trouva les ennemis qu'un vent 
contraire avoit empêchés de s'embarquer, et les tailla 
en pièces, remportant quarante drapeaux, huit cor- 
nettes, vingt-cinq canons de fonte et plus de cent de 
fer. Le fils du général , qui étoit le comte Guillaume 
de Nassau, y fut tué, lui se sauva avec peu d'autres, 
tout le reste de cette petite armée de six mille hommes 
fut tué, pris ou noyé en se retirant. 

Le 25 du mois, M. le prince étant arrivé àBordeaux, 
messieurs d'Epernon et de La Valette mettant ordre 
à ce qui pouvoit concerner et faciliter son entreprise 
pour entrer en Espagne, donna à M. d'Epernon une 
lettre du Roi, par laquelle il manda audit duc qu'il lui 
avoit accordé sa retraite en sa maison de Plassac, à 
l'instante supplication qu'il lui en avoit faite , et que 
maintenant il lui ordonnoit par absolu commandement 
de n'en bouger, sur peine de contravention à son 
ordre ; ce qu'il lui donnoit pour châtiment de ce qu'il 
avoit persécuté et tourmenté des personnes qu'il de- 
voit aider et assister , puisqu'ils avoient le caractère de 
ses serviteurs et de sa protection ; à quoi M. d'Eper- 
non obéit aussitôt. Il y avoit aussi plusieurs mois 
qu'il ne s'expédioit point à Rome rien pour les béné- 
fices consistoriaux , dont la cause étoit que la pro- 
tection d'Aragon , Valence et Catalogne ayant vaqué 
par la mort du cardinal protecteur , elle avoit été pré- 
sentée au cardinal Barberin, qui l'accepta et en jouit 
une année, au bout de laquelle, sur quelque plainte 
qui fut faite par l'ambassadeur du Roi au Pape , de ce 



38o [^38] MÉMOIRES 

que son neveu se partialisoit par trop en acceptant 
et exerçant cette protection , et que le Roi vouloit que 
le cardinal Antoine Barberin prît la protection de 
France qu'il lui offroit, le Pape trouva bon qu'il l'ac- 
ceptât; mais , jugeant qu'il n'étoit pas bienséant que 
ses neveux separtialisassentsifortpour l'une et l'autre 
couronne , défendit à l'un et à l'autre d'exercer ces 
protections, dontle roi d'Espagne ne se soucioit guère ; 
mais le Roi persista à vouloir que le cardinal Antoine 
exerçât une année cette protection, comme le car- 
dinal Barberin avoit fait celle d'Aragon, à quoi le 
Pape ne voulut consentir; qui fut une des premières 
plaintes du Roi contre le Pape. Etant arrivée ensuite la 
conquête de Lorraine, le Roi entreprit de pourvoir 
aux bénéfices simples duclit duché, de nommer aux 
consistoriaux, comme pareillement aux trois évêchés 
de Metz, Toul et Verdun , et autres bénéfices en dé- 
pendans, bien qu'ils ne fussent en concordat. Etant 
arrivée la vacance de celui de l'abbaye de Saint-Paul 
de Verdun, bien qu'il y eût un coadjuteur passé en 
cour de Rome , le Roi en pourvut le fils du procureur 
général de Paris; à quoi le Pape s'opposa, et le Roi 
en fit jouir son pourvu. Ensuite l'évêché de Toul 
étant vaqué lorsque le cardinal de Lorraine se maria , 
le Pape donna ledit évécbé à l'abbé deBourlemont,son 
parent , et le Roi y nomma l'évêque de Corintbequi 
en étoitle sufïYagant; et le Pape , vaincu par les prières 
du Roi , accorda , pour celte fois seulement, que l'é- 
vêque de Corinthe fût évêque de Toul ; lequel étant 
mort depuis un an , le Roi y nomma l'abbé de Saint- 
Nicolas d'Angers, des Arnauds, et le Pape le donna 
de nouveau à l'abbé de Bourlemont , sans s'en vouloir 



DE BASSOMPIERRE. [l638] 38 1 

rétracter. Après cela , ce qui fâchoit le Roi et M. le 
cardinal, fut que le père Joseph, présenté depuis neuf 
ans au Pape pour être cardinal , avoit été constamment 
refusé par Sa Sainteté, et offert au Roi d'en faire un 
autre en cas qu'il voulût en avoir, et que le Pape le 
feroit. Mais le Roi s'y étoit tellement opiniâtre qu'il 
ne s'en voulut jamais désister, et le Pape s'obstina 
aussi de telle sorte , qu'il aima mieux ne point faire de 
promotion que d'y admettre le père Joseph. Tout cela 
fît que l'on ne fut pas satisfait du Pape par deçà. Mais 
encore plus que tout cela, étoit que M. le cardinal, 
qui plusieurs années auparavant s'étoit fait élire abbé 
de Cluny , en avoit eu ses bulles de Rome -, mais ayant 
aussi voulu être chef d'ordre des deux autres régu- 
liers, savoir, Cîteaux et Prémontré, s'étoit fait élire 
abbé de l'une et de l'autre de ces deux abbayes ; dont 
la congrégation des ordres à Rome se formalisa, sur 
les plaintes que les abbés dépendans desdites abbayes, 
qui sont en plus grand nombre d'étrangères que 
de françaises , en firent , qui remontrèrent qu'ils ne 
refusoient pas d'obéir et de déférer à des chefs d'ordre 
français , pourvu qu'ils fussent légitimement élus et 
qu'ils eussent des moines pour abbés , suivant l'insti- 
tution, mais non qu'ils fussent émanés d'un seul 
homme , comme elles s'y en alloient être, et qu'elle de- 
mandoit, en cas que cela fût, qu'ils pussent élire des 
généraux de leurs ordres aux autres royaumes où il 
y avoit des monastères: ce que le Pape jugeant de 
périlleuse conséquence , ne voulut admettre M. le 
cardinal en ces deux abbayes , dont il se piqua. Toutes 
ces raisons convièrent le Roi à faire un arrêt du con- 
seil, par lequel défenses étoient faites d'aller plus à 



382 [l638] MÉMOIRES 

Rome pour y chercher des expéditions, ni d'y envoyer 
plus d'argent. Cet arrêt fut ensuite mis es mains des 
gens du Roi, qui , après y avoir mis leurs conclusions 
conformément, le portèrent à la cour de parlement 
pour le vérifier: ce qui eût été unanimement fait, 
parce que ceux qui sont afFidés eussent suivi l'inten- 
tion du conseil , et les autres l'eussent vérifié afin de 
brouiller davantage les cartes. Mais il se rencontra 
que c'étoit un arrêt et non une ordonnance ou un 
édit , qui sont les choses que l'on vérifie au parlement; 
lequel fit réponse qu'il n'avoit accoutumé de vérifier 
les arrêts du conseil, mais d'y acquiescer; et que si 
on leur envoyoit une ordonnance ils procéderoient à 
la vérification. Et durant le temps qu'il falloit mettre 
à changer cela, le nonce ayant eu avis de cette affaire 
vint trouver M. le cardinal, le même jour qu'il festi- 
noit Jean de Weert et Enkenfort, que le Roi, après 
les avoir tirés des mains du duc de Weimar et mis pri- 
sonniers au bois de Yincennes, finalement ce jour-là 
les avoit mis hors sur leur foi , et M. le cardinal leur 
voulut faire festin , où Monsieur se trouva. Le nonce 
donc vint trouver M. le cardinal à Conflans, et par 
l'entremise du père Joseph fit retarder cetteprocédure 
jusques à ce qu'il eût donné avis au Pape , lequel il 
faisoit espérer qu'il donneroit quelque contentement 
au Roi. Un bruit courut alors que le Roi avoit dit à 
M. le cardinal qu'il avoit sur sa conscience de me re- 
tenir si long-temps prisonnier, et que n'y ayant au- 
cune chose à dire contre moi il ne m'y pouvoit retenir 
davantage. A quoi M. lecardinal répondit que depuis 
le temps que j'étois prisonnier il lui étoit passé tant 
de choses dans l'esprit, qu'il n'étoit plus mémoratif 



DE BASSOMPIERRE. [l638] 383 

des causes qui avoient porté le Roi de m'emprison- 
ner , ni lui de le conseiller -, mais qu'il les avoit parmi 
ses papiers, et qu'il les chercheroit pour les montrer 
au Roi. Je ne sais si cela est vrai ; mais le bruit en 
courut par Paris. Le même mois, la duchesse de Sa- 
voie fit jeter un secours de seize cents hommes dans 
Verceil, qui étoit pressé par le marquis de Leganez. 
Ce furent des forces de Piémont qui y entrèrent: mais 
ce furent les généraux du Roi qui en firent le projet 
et l'exécution. Il se fit aussi, ce mois-là , un change- 
ment de gouverneur en Lorraine, et on y envoya, à 
la place du sieur d'Hocquincourt qui y étoit, le sieur 
de Fontenay Mareuil; et M. le prince entra à la fin 
du mois avec une belle armée et puissante dans la 
Navarre , du côté de Fontarabie. 

Le Roi me fit, ce même mois, donner une lettre 
de cachet, pour tirer mon neveu de Bassompierre de 
la citadelle de Nancy, où il étoit détenu prisonnier 
depuis le dernier jour de l'année précédente , et or- 
donna, dans ladite lettre, qu'il seroit mis es mains de 
ceux que j'enverrois à cet effet ; laquelle j'envoyai 
avec une mienne à M. d'Hocquincourt pour le prier 
de s'en vouloir charger , et me le vouloir amener à 
Paris quant et lui. J'écrivis aussi à M. le comte de 
Tormelle et à celui qui faisoit mes affaires en Lorraine, 
nommé Losane , pour le faire mettre en équipage 
de s'y acheminer, et lui fournir les choses nécessaires 
à cet effet. Je perdis aussi, ce même mois, M. de 
Tilly, conseiller au parlement de Rouen. 

La mort aussi du seigneur Pompée Frangipani, 
qui arriva audit mois, me fut sensible jusques à tel 
point , que je souhaitai mille fois la mienne , étant un 



384 [l638] MÉMOIRES 

des plus chers , anciens et véritables amis que j'eusse 
jamais eus. 

Le mois de juillet donna commencement au siège 
de Fontarabie. M. le prince ayant passé le i la ri- 
vière de Bidassoa, proche d'ïrun, sans résistance, 
et après avoir pillé Irun, prit le même jour le port 
du Passage, où il y avoit sept caraques presque ache- 
vées, et cent cinquante pièces de canon que l'on 
amena en France ; puis se vint camper devant la ville 
de Fontarabie avec son armée , bien leste et munie 
de tout l'attirail nécessaire pour attaquer celte place, 
laquelle il pressa durant ce mois , les ennemis ayant 
jeté par deux fois du secours dedans , l'un par terre 
et l'autre par mer, qu'ils avoient encore libre, parce 
que la flotte du Roi, que M: de Bordeaux comman- 
doit, n'y étoit encore arrivée. Mais , du côté de Pi- 
cardie , les affaires du siège deSaint-Omer ne prirent 
pas bonne issue, dont je donne la faute à la défaite 
des Hollandais sur la digue de Callo, parce que, 
comme j'ai dit ci-dessus , l'armée de Piccolomini , qui 
étoit destinée pour faire tête à M. le maréchal de La 
Force, ayant été par le cardinal Infant rappelée pour 
faire tête avec la sienne aux Hollandais descendus en 
Flandre et s'opposer à eux, il n'y avoit plus que l'ar- 
mée du prince Thomas qui pût troubler le siège de 
Saint-Omer. M. de La Force , avec la sienne , se vint 
opposer à lui, tandis que M. de Châtillon faisoit faire 
la circonvallation de la place et fournir son camp de 
vivres et autres nécessités pour six semaines. Et 
parce que de l'autre côté d'une rivière qui passe à 
Saint-Omer, par un canal que l'on y a fait qui l'y 
mène, la ville étoit aisée à être secourue, il fit, par 



DE BÀSSOMPÏERRE. [l63B] 385 

une chaussée , rentrer la rivière dans son lit , et fit 
faire trois redoutes sur cette chaussée-, et, pour em- 
pêcher que l'on ne les vînt attaquer et prendre, il fit 
faire un grand fort au lieu où le bac étoit de ladite 
rivière , qui à cause de cela fut nommé le fort du Bac , 
et fit état d'y mettre quatre mille hommes pour le 
garder, et quantité d'artillerie 5 mais, avant qu'il fût 
muni de vivres, ni même entièrement en défense, 
le comte Guillaume ayant été défait à Callo , et l'In- 
fant cardinal se voyant par ce moyen délivré pour 
long-temps de l'armée des Hollandais , fit prompte- 
ment retourner Piccolomini avec son armée au secours 
de Saint-Omer, et envoya quant et quant le comté 
Jean de Nassau avec quinze cents chevaux , pour se 
joindre au prince Thomas. Lesquels trois généraux , 
ayant consulté de ce qu'ils avoient à faire , se résolu- 
rent de joindre douze cents Croates aux troupes du 
comte Jean, lequel iroit harceler M. le maréchal de 
La Force, tandis qu'au même temps le prince Thomas 
viendroit attaquer les trois redoutes de la digue , et 
Piccolomini le fort du Bac : ce qui leur réussit ainsi 
qu'ils avoient projeté; car, le comte Jean de Nassau 
ayant envoyé ces Croates donner jusque dans le lo- 
gement du maréchal de La Force , la cavalerie les re- 
poussa vertement jusque dans les quinze cents che- 
vaux armés qu'il tenoiten bataille pour les soutenir; 
à la vue inopinée de laquelle notre cavalerie prit l'é- 
pouvante, et à même temps étant chargée par celle 
des ennemis, elle les mena tambour battant jusqu'à 
l'infanterie que le maréchal menoit , laquelle fit par- 
faitement bien, et les ayant arrêtés sur cul, notre 
canon ensuite leur fit tourner tête, et notre cavalerie, 
T. 21. 25 



386 [i638] mémoires 

s'étant ralliée, les poursuivit à leur tour jusque dans 
leur campement. Or , à mêmetemps que le comte Jean 
parut , le maréchal de La Force en envoya donner 
avis à celui de Châtillon , qui fit en même temps sor- 
tir sa cavalerie de la circonvallation pour aller au se- 
cours dudit maréchal de La Force , et lui-même , oyant 
les canonnades qui se tiroient, jugeant qu'ils étoient 
aux mains, mit son infanterie en bataille vers le lieu 
où la retraite du maréchal de La Force étoit , pour le 
recevoir en cas de malheur. Pendant lequel temps le 
prince Thomas vint attaquer les trois redoutes de la 
digue, qu'il força aisément parce qu'elles ne purent 
être secourues du côté du camp , les troupes étant di- 
verties ailleurs , ni du côté du fort du Bac , qui fut en 
même temps attaqué par Piccolomini ; de ce qu'étant 
prises, ils séparèrent le fort du Bac et le divisèrent de 
la circonvallation, et eurent moyen d'entrer à leur 
aise et sans aucun empêchement dans Saint-Omer, 
et le pourvoir de toutes choses nécessaires. Le prince 
Thomas y alla même loger cette nuit-là , et Piccolo- 
mini, battant furieusementle fort du Bac, le força dans 
deux jours de se rendre, aux capitulations qu'il leur 
donna. Tous ces divers accidens obligèrent notre 
armée à lever le siège de Saint-Omer : ce qui se fit 
sans désordre ni confusion. Le combat du comte Jean 
et l'attaque des redoutes et du fort du Bac se fit le 7 
juillet. Du côté d'Italie nous n'eûmes pas meilleur suc- 
cès; car, comme on attendoità la cour le lèvement 
du siège de Verceil , que nos généraux avoient mandé 
comme infaillible , et que le secours y eut été jeté , 
et que les troupes du Roi , jointes à celles de la du- 
chesse de Savoie , étoient campées proche de la cir- 



DE BASSOMPIERBE. f lG38] 887 

convallation, que l'on avoit mandé avoir été empor- 
tée , il vint nouvelles comme le marquis de Leganez 
avoit pris Verceil le 8 de ce mois : ce qui causa une 
grande consternation à nos affaires d'Italie. Du côté 
de la Bourgogne , M. de Longueville prit quelques 
châteaux , bien qu'il eût le duc Charles , qui étoitplus 
fort que lui, sur les bras. Vers l'Allemagne, les en- 
nemis ravitaillèrent Brisach, quelque diligence que le 
duc Bernard de Weimarpûtfaire pour les en empêcher. 
Finalement, pour ce qui est de moi, je fus double- 
ment malheureux , en ce que le scélérat de La Roche- 
Bernard écrivit encore contre moi, le 19 de ce mois, 
à M. Boutillier le père 5 et le gouverneur de la Bas- 
tille , à qui je renouvelai mes plaintes , au lieu de l'en 
châtier , lui permit de venir ouïr la messe les diman- 
ches parmi les autres prisonniers. Et ayant eu la lettre 
pour la liberté de mon neveu, que j'ai dite ci-dessus, 
dès le 21 de juin, ayant su que M. d'Hocquincourt 
s'en re tournoi t de Lorraine , je lui écrivis pour le prier 
de se vouloir charger de lui pour me le ramener à 
Paris , et écrivis à celui qui faisoit mes affaires en 
Lorraine pour lui fournir tout ce qui seroit nécessaire 
pour son voyage, au cas que M. le comte de Tor- 
melle n'y voulût pourvoir , à qui pareillement j'en 
écrivis, et lui mandai que je mettrois mon neveu à 
l'Académie, si je voyois qu'il se disposât à faire quel- 
que chose de bien , et que si je le voyois porté à mal 
faire je le retiendrois auprès de moi à la Bastille , et 
tâcherois d'en faire quelque chose de bon. Et ayant 
mis toutes lesdites lettres en un paquet, avec celles 
adressées à M. d'Hocquincourt, je les envoyai à M. de 
Ramefort , qui me promit de les faire rendre sûrement 



388 [i638] mémoires 

es mains de M. d'Hocquincourt. Mais il arriva que le 
sieur de Villarceaux , maître des requêtes , arrêta , 
pendant les deux ordinaires , je ne sais par quel ordre , 
tous les paquets qui venoient pour ledit sieur d'Hoc- 
quincourt à Nancy 5 et moi ayant mandé à celui qui 
fait mes affaires , par l'ordinaire suivant, qu'il ne 
manquât d'effectuer pour le département de mon ne- 
veu ce que je luiavois ordonné par mes précédentes, 
étant en peine de ne les avoir reçues , arriva le 12 de 
ce mois à Nancy, pour apprendre ce qu'elles étoient 
devenues ; ce qu'il sut le même soir par l'arrivée du 
sieur de Fontenay-Mareuil , qui venoit succéder au 
sieur d'Hocquincourt dans le gouvernement de Lor- 
raine. Mais on ne rendit la lettre pour la liberté de 
mon neveu qu'à l'heure que ledit Hocquincourt vou- 
lut partir, et non à lui, mais à mondit neveu, à qui 
elle ne s'adressoit pas, ni les autres lettres lesquelles 
j'écrivois , et lesquelles ayant ouvertes , et vu que 
je mandois au comte de Tormelle que je le retien- 
drois à la Bastille, ne lui voulut envoyer, et se prépara, 
avec deux ou trois garnemens comme lui , pour s'en 
aller en Bourgogne : ce qui lui fut facile; car, sans 
le retenir jusques à quelque ordre du Roi, on le 
laissa sortir de Nancy avec son valet , et il alla trouver 
le duc de Lorraine en Bourgogne 5 dont je ressentis 
un sanglant déplaisir, me persuadant qu'on l'avoit 
fait exprès évader pour jeter le tout sur moi. 

Le mauvais succès du siège de Saint-Omer fit que 
le Roi se résolut de s'acheminer en Picardie, pour être 
sur les lieux et remédier par sa présence aux dé- 
sordres qui étoient dans ses armées , et fit avancer le 
maréchal de Brezé avec la sienne pour se joindre aux 



DE ljASSOMl'IERRE. [l638] 38$ 

autres , ou pour les épauler. D'autre côté l'armée de 
mer, commandée par l'archevêque de Bordeaux, partit 
lea3 de La Rochelle pour aller à la côtedeFontarabie , 
qui se défendoit fort bien, et qui vouloit attendre les 
secours qu'on lui promettoit par mer et par terre. 

Pendant le mois d'août , le Roi fit attaquer le châ- 
teau de Renty, qui , au bout de huit jours , fut mis en 
son obéissance; mais il le vouloit faire démolir, et 
que l'on y travaillât; et puis, voyant approcher les 
couches de la Reine , il s'en revint de Picardie à 
Saint-Germain-en-Laye , laissa M. le cardinal sur la 
frontière, lequel fit attaquer Le Castelet. Le maré- 
chal de Brezé , comme j'ai dit ci-dessus , avoit le 
commandement d'une armée qui avoit été assemblée 
en Réthelois , lequel, sur le lèvement du siège de 
Saint-Omer, eut ordre de s'avancer; et l'on croyoit 
même qu'il auroit les premières et principales com- 
missions, étant beau-frère de M. le cardinal, et le Roi 
n'ayant pas beaucoup de satisfaction des maréchaux de 
La Force et de Châtillon ; mais comme , pour lui don- 
ner cet emploi sans murmure , M. le cardinal eût 
désiré que l'on lui mît pour compagnon M. le maré- 
chal de La Force, à cause que M. de Brezé n'étoit pas 
de si grande expérience, il refusa le compagnon, et 
dit à M. le cardinal qu'il n'étoit pas bête de compa- 
gnie, et qu'il lui laissât faire seul; ce que mondit sieur 
le cardinal ne lui ayant pas absolument accordé ni 
refusé lorsqu'il le vit à Abbeviîle, néanmoins sur ce 
que l'on lui dit que l'on parloit derechef de le con- 
joindre avec M. le maréchal de La Force , il fit un 
matin assembler les chefs de l'armée, et leur ayant 
dit qu'il quittoit sa charge , il la résigna avec le corn- 



3go [i638] mémoires 

mandement qu'il laissa au sieur de Lambert, maré- 
chal de camp; et, sans pfendre congé du Roi ni de 
M. le cardinal, il s'en revint à Paris , quoi qu'on lui 
pût dire et persuader. M. de Chavigny, qui fut envoyé 
après lui pour lui faire changer de dessein, et ayant 
demeuré une seule nuit à Paris , s'en retourna en 
poste en Anjou. Le i5 de ce mois , jour de l'Assomp- 
tion de Notre-Dame , le Roi fit faire une procession 
solennelle à Paris pour la dédicace qu'il fit de sa 
personne , de son royaume et de ses sujets à la vierge 
Marie. Il avint ce jour-là un grand trouble et scan- 
dale dans l'église Notre-Dame de Paris, causé par 
ceux-mémes qui le dévoient empêcher, et le châtier 
si d'autres l'eussent ému ; dont la cause fut que le par- 
lement et la chambre des comptes ont accoutumé de 
marcher aux processions où ils interviennent, le par- 
lementàladroiteetlachambre des comptesàla gauche, 
en sorte que les premiers présidensde l'une et l'autre 
marchent de front , et quand ils entrent dans le chœur 
de l'église de Notre-Dame , le parlement se met à la 
droite et la chambre des comptes à la gauche dans les 
bancs des chanoines -, et quand c'est un Te Deum^ les 
premiers présidens se mettent es sièges plus proches 
de l'autel , et le reste de leurs corps ensuite jusques 
aux places les plus proches de la porte du chœur -, et 
si c'est une procession générale, les premiers prési- 
dens se mettent aux chaises près de la porte , et les 
corps ensuite jusques aux places finissant vers l'autel. 
Or, pour l'entrée il n'y a nul ordre , parce que cha- 
cun s'assemble au chœur sans cérémonie-, mais quand 
il faut marcher pour aller à la procession , il faut né- 
cessairement que les corps se croisent pour reprendre 



DE BASSOMPIERRE. [l638] 3$l 

l'un la main droite , l'aulte la main gauche. Le pre- 
mier président de la chambre des comptes prétendit 
de marcher après celui du parlement , quand ce vint 
à sortir du chœur, et les présidens à mortier ne vou- 
lant laisser passer personne , que le gouverneur de 
Paris , entre leur premier président et eux , l'en em- 
pêchèrent. Sur quoi les corps se mirent premièrement 
à se choquer, puis à se frapper; de sorte qu'il y eut 
un très-grand désordre dans l'église. M. de Montbazon 
et plusieurs archers et autres , ayant mis l'épée à la 
main, ils firent informer de part et d'autre; mais le 
Roi ayant été promptement averti de cet inconvé- 
nient, attira le tout à soi pour les régler ainsi qu'il 
aviseroit bon être. Les choses de dehors se contin- 
rent pendant ce mois presque en même état. Le duc 
de Weimar se tenant campé devant Guete, et le duc 
de Lorraine faisant de même devant M. de Longue- 
ville qui reprit Chamitte , les Hollandais ne tentè- 
rent rien ni les Espagnols aussi. Le siège du Castelet 
continua , comme aussi celui de Fontarabie , hormis 
que sur la mer notre armée navale eut quelque avan- 
tage sur l'ennemie, à qui elle coula à fond quelques 
vaisseaux. Ce même mois la Reine-mère, après pres- 
que sept ans et demi de séjour en Flandre , s'en retira 
avec un sauf-conduit qu'elle envoya chercher des Etats, 
s'en vint à Bois-le-Duc, où elle fut magnifiquement re- 
çue, puis ensuite à La Haye. Du côté d'Italie, les Espa- 
gnols mirent leurs troupes en garnison pour se rafraî- 
chir des travaux qu'ils avoient eus au siège de Verceil 
et à celui de Brème ; et nos troupes , commandées 
par le cardinal de La Valette , ne se montrèrent point 
en campagne , pour n'être assez fortes pour ce faire. 



3(p [l638] MÉMOIRES 

Le 29 de ce mois , en unxlimanche , nous fîmes le 
mariage de mon neveu de Tillières avec la veuve du 
feu comte de Mata , dont je reçus beaucoup de con- 
tentement pour être un riche, un noble et honnête 
parti. 

Et le 2.5 de ce mois , l'armée navale du Roi , com- 
mandée par M. de Bordeaux , qui étoit encore vis-à- 
vis de Fontarabie durant le siège, vint attaquer qua- 
torze grands vaisseaux espagnols qui étoient venus 
pour jeter du secours dans Fontarabie, pour obliger 
les nôtres de lever le siège ; et le bonheur fut si grand 
pour nous , que le vent , qui nous étoit contraire , se 
tourna en un instant , et le devint aux ennemis ; de 
telle sorte que les ayant jetés dans une rade d'où ils ne 
pouvoient sortir , il fut aisé à M. de Bordeaux de leur 
envoyer des brûlots qui les mirent tous en feu et tout 
ce qu'ils portoient , à un vaisseau près qui se sauva. 

Presque en ce même temps Manicamp , qui , pour la 
crainte du châtiment , après avoir perdu les forts que 
le duc de Weimar avoit construits sur le Rhin , et 
ensuite lui avoir consignés, s'étoit retiré et caché, 
voyant le siège de Saint-Omer commencé , s'étoit 
venu offrir au maréchal de Châtillon pour servir et 
y faire si bien son devoir qu'il pût obtenir grâce. Il 
s'étoit ensuite jeté dans le fort du Bac, et avoit capi- 
tulé avec les ennemis qui l'avoient renvoyé, avec ce 
qui étoit dedans, rentrer en France par Verdun. 
Après y avoir mis les troupes, il s'en vint trouver M. le 
cardinal à Amiens, sans autre sûreté que celle qu'il 
prit en son imagination ; mais M. le cardinal le fît in- 
continent mettre dans la citadelle d'Amiens, et lui fît 
commencer son procès. 



DE BÂSSOMPIERRE. [l638] 3o,3 

Le dernier jour de ce mois , le Roi étant de retour 
de son voyage de Picardie à Saint-Germain , la fièvre 
lui prit, qui lui dura pendant neuf accès. 

Le prince d'Orange, n'ayant pas eu de bonheur au 
dessein qu'il avoit fait sur Anvers, après s'être refait 
de sa perte et remis son armée plus forte qu'aupara- 
vant , vint assiéger la ville de Gueldres. Le cardinal 
Infant s'y achemina à grandes journées , et y vint avant 
que les Hollandais fussent retranchés. Il força premiè- 
rement le quartier du comte Henri de Frise le 27 
d'août 5 ce qui obligea le prince d'Orange'de lever le 
siège le dernier de ce même mois et de se retirer, 
sans tenter tout le reste de la campagne aucun autre 
exploit. 

Le mois de septembre commença par un grand et 
signalé combat de quinze galères françaises contre 
pareil nombre d'espagnoles, presque àla vue de Gênes, 
le combat ayant été fort opiniâtre , lequel enfin se ter- 
mina à l'avantage de la France, les galères espagnoles 
ayant par la suite quitté la partie, avec perte de cinq 
des leurs et de deux des nôtres. 

En ce même temps le maréchal de Châtillon, sur la 
mauvaise satifaction que l'on avoit de lui pour le siège 
de Saint-Omer, reçut commandement de se retirer en 
sa maison. 

Le 5 de ce mois , jour de dimanche , à onze heures 
du matin , naquit M. le Dauphin , après avoir tenu la 
Reine en travail près de cinq heures. Ce fut une ré- 
jouissance si universelle par toute la France, qu'il ne 
s'en étoit vu précédemment une pareille. Les feux de 
joie durèrent plus de huit jours continuels. Il y eut 
ensuite , pour modérer cette joie, une fâcheuse nou- 



3c)4 [^38] MÉMOIRES 

velle du côté de Fontarabie , le siège de laquelle ayant 
déjà duré plus de deux mois, on attendoit tous les 
jours la prise, quand au contraire on reçut la nou- 
velle que les Espagnols avoient forcé nos retranche- 
mens, qui avoient été assez légèrement abandonnés 
par les nôtres avec une telle épouvante que l'armée 
se retira en grand désordre , laissant tout le bagage et 
les canons au pouvoir des ennemis, ayant perdu 
quelque huit cents hommes de coups de main et près 
de deux mille noyés , et ce à la veille qu'elle devoit être 
prise , les assiégés ayant mandé à FAmirante et au 
marquis de Mortara , généraux de l'armée espagnole , 
qui depuis vingt jours étoient campés devant nos re- 
tranchemens pour tâcher de les secourir , que si dans 
ce jour-là ils ne tâchoient de faire un effort qui réussît, 
ils ne pouvoientplus tenir davantage. On avoit quatre 
jours auparavant fait jouer une mine sous un bastion 
qui l'avoit entr'ouvert , de sorte que l'on y pouvoit 
facilement monter , à ce que ceux qui sont revenus 
de cette déroute témoignent , et que M. le duc de La 
Valette , qui devoit faire donner un rude assaut , ne 
le jugea pas à propos ce jour-là, mais remit l'affaire 
au lendemain , et que les ennemis eurent cependant 
le loisir de se retrancher sur ladite brèche, et de re- 
prendre leurs esprits , qui étoient alors de la mine 
tout éperdus : ce que ledit cardinal de La Valette ne 
dit pas , et allègue d'autres raisons. Tant y a que 
M. le prince lui ôta cette attaque , et la donna à M. de 
Bordeaux son ennemi mortel ; lequel M. de Bordeaux 
l'accepta, et se prépara avec tant de soin et de dili- 
gence, que l'on croit assurément que le jour de la 
Notre-Dame de septembre il eût emporté cette place, 



DE BASSOMPIEURE. [l638] 395 

si la veille la déroute ne fût arrivée 9 qui fut si grande 
que même deux jours après les ennemis vinrent en- 
lever une batterie de deux canons, qui étoit de 
l'autre côté de la rivière de Bidassoa, vers Saint- 
Jean-de-Luz. 

On envoya aussitôt de la cour deux commissaires 
pour savoir qui avoit causé cette grande déroute, et 
qui en étoit chargé. Chacun se déchargea sur M. de La 
Valette , qui fut en même temps mandé pour venir 
rendre compte au Roi de ses actions. Mais lui, voyant 
qu'il n'avoit pas les rieurs de son côté , s'embarqua 
dans un vaisseau écossais , qu'il fit équiper en guerre, 
et s'en alla en Angleterre où il fut le bien reçu , où la 
Reine-mère étoit aussi peu de temps auparavant ar- 
rivée. Mais comme ils eurent l'un et l'autre de grandes 
tempêtes sur la mer , ils n'y abordèrent que le mois 
suivant. 

Il se passe peu de mois que , outre mon malheur 
ordinaire , il ne m'arrive quelque disgrâce nouvelle. 
Celui-ci m'en donna une bien amère , qui fut que le 
duc Charles, dont mes prédécesseurs avoient rendu 
tant de signalés services aux siens , et que j'avois soi- 
gné tant qu'il étoit en France , jeune enfant , comme 
si j'eusse été son gouverneur, de qui mon neveu de 
Bassompierre étoit tant* passionné que, outre qu'il a 
long-temps souffert ses extravagances , y a dépensé 
100,000 écus en le servant, et y a été prisonnier et 
estropié d'un bras (mon neveu le chevalier l'étoit allé 
trouver depuis trois mois contre son bien et ma vo- 
lonté), envoya, le lundi 5 de ce mois, le colonel 
Cliquot avec trois régimens d'infanterie, trois de ca- 
valerie et deux pièces de canon , prendre ma maison 



3cj6 [l638] MÉMOIRES 

de Harouel , qui ne faisoit point la guerre, et qui n'é- 
toit point importante à ses affaires , afin que , par ce 
moyen , ce qui restoit de ce misérable marquisat fût 
entièrement pillé et déserté. J'eus encore un déplaisir 
bien violent en mon particulier , mais il me passa. Le 
jeudi a3 de ce même mois , à quatre heures du matin , 
il m'arriva aussi de grands ressentimens du coup de 
lance que j'avois reçu en mars i6o5 , parce que la 
plaie ulcéra de nouveau, et fit croûte par deux fois, 
et les chirurgiens craignoient que ce ne fût le cal us 
qui s'étoit fait au péritoine qui se voulût relâcher. 
Mais Dieu m'envoya de bonne fortune la connois- 
sance d'une opératrice , nommée Giot , mère du pre- 
mier sergent de la Bastille, qui commença, le lundi 
27 de ce mois , à me mettre des emplâtres un mois 
durant, qui ont réduit cette grande cicatrice à si petit 
point, que l'on diroit que ce n'a été qu'un coup d'é- 
pée. Le même mois le Roi fit assiéger Le Castelet, 
seule place que les ennemis tenoient sur nous , qui 
se rendit après avoir, par quelques jours , soutenu le 
siège. 

En ce même mois naquit l'infante d'Espagne; ce 
qui fit remarquer qu'à même mois aux deux rois étoient 
nés fils et fille , comme il avoit fait à leurs pères 
trente-sept ans auparavant , *qui avoient été mariés 
ensemble. 

Au mois d'octobre , il arriva plusieurs accidens di- 
vers ; car le fils du roi de Bohême ayant mis une 
armée assez considérable sur pied, et s'étant mis en 
campagne en cette basse Allemagne , il fut défait 
aussitôt par les troupes impériales , commandées par 
Hatzfeld j et son second frère , nommé le prince Ro- 



DE BASSOM PIERRE. [lG38] 3§J 

bert, jeune homme de beaucoup d'espérance, y fut 
fait prisonnier. 

Le jeune duc de Savoie mourut aussi ce même mois, 
laissant son autre frère unique, âgé de sept ans, hé- 
ritier de ses grands Etats. 

M. d'Epernon fut interdit de son gouvernement de 
Guienne , et eut commandement de s'en venir à 
Plassac, et de n'en bouger jusqu'à nouvel ordre. Le 
gouvernement fut donné à M. le prince par commis- 
sion , qui en fut prendre possession. 

M. le duc de La Valette eut aussi commandement 
exprès du Roi , par un gentilhomme qu'il lui envoya , 
de le venir trouver ; à quoi il promit d'obéir ; et ayant 
pris congé de M. le prince , auprès duquel il étoit , 
partit pour s'y acheminer ; mais , au lieu de venir à la 
cour, il fut trouver son père à Plassac, et de là étant 
passé en Médoc , s'embarqua dans un vaisseau écos- 
sais pour se mettre en sûreté hors de France. 

Le 19 de ce mois , la Reine-mère aussi, après 
avoir demeuré quelque temps en Hollande , et après 
y avoir visité toutes les belles villes du pays, s'em- 
barqua pour se retirer en Angleterre. 

Finalement le duc de Lorraine , ayant voulu tenter 
de jeter un secours de vivres dans Brisach, fit ses pré- 
paratifs pour cet effet en la ville de Thann, et, man- 
quant de cavalerie pour l'exécuter, il en envoya deman- 
der au général de la ligue catholique , nommé Guete , 
lequel lui envoya quinze cents chevaux, avec les- 
quels , et trois mille hommes de pied qu'il avoit , il 
s'achemina avec son convoi; mais le duc de Weimar 
en ayant eu avis, on doute si ce fut par Guete même, 
et Guete , qui devoit en même temps faire un effort 



3$8 []l638j MÉMOIRES 

de l'autre côté du Rhin pour tenter la même chose, 
s'étant retiré sans l'entreprendre , ledit duc eut tout 
loisir d'accourir au duc de Lorraine avec sa cavalerie, 
qui ayant fait seulement semblant d'attaquer celle du 
duc de Lorraine qui venoit de Thann le i3 octobre, 
ladite cavalerie de Guete, sans attendre le choc, s'en- 
fuit , laissant l'infanterie avec les charrettes et chariots 
de convoi à la merci des ennemis ; laquelle infanterie 
s'étant remparée des chariots fit sa retraite , si bien 
qu'elle ramena ledit convoi , sans aucune perte , à 
Thann , le duc de Weimar ne l'ayant jamais pu for- 
cer. Comme la mauvaise fortune se jette toujours sur 
ceux qu'elle a commencé de persécuter , mon neveu 
de Bassompierre , qu'avec beaucoup de raison j'aime 
parfaitement, ayant été peu de mois auparavant ho- 
noré par l'Empereur de la charge de grand-maître de 
son artillerie aux provinces de deçà le Danube , en 
étoit venu prendre possession aux armées impériales 
qui dépendoient de sa charge -, et ayant première- 
ment passé dans celle de Hatzfeld en Hesse , puis en 
celle de Piccolomini , étoit finalement venu se faire 
reconnoître et recevoir en celle commandée par le 
duc de Lorraine , six jours auparavant le combat , et 
étoit prêt d'en partir quand ledit duc fit résolution de 
jeter des vivres dans Brisach ; ce qui obligea mon ne- 
veu, que je puis dire sans flatterie ni adulation, qui ne 
cherche que les occasions d'acquérir de l'honneur, de 
demeurer pour se trouver en cette rencontre; et s'étant 
mis à la tête de la cavalerie , qui fuit si lâchement , 
ne voulut faire comme eux, et avec vingt ou vingt-cinq 
chevaux qui ne le voulurent abandonner , chargea les 
ennemis ; et son cheval ayant été tué sous lui , il fut 



de BA.SSOMPIERHE. [i638] 399 

pris prisonnier et mené à Colmar , où il fut très-bien 
traité , et avec beaucoup de courtoisie, par le duc de 
Weimar, qui, étant retourné à son blocus de Brisach, 
le laissa dans ledit Colmar à la garde du marquis de 
Montausier , qui le traita si humainement et avec tant 
de témoignages de son affection , que cela fut suspect 
audit duc, qui le transféra à Benfeld, où il fut étroi- 
tement gardé. Je perdis ce même mois la petite-fille 
de mon cousin de Créqui , fille de mon cousin de 
Canaples. 

J'eus nouvelles que mes sujets d'Harouel et de tout 
ce marquisat abandonnoient les villages , leur étant 
impossible de subsister , ayant les troupes du duc 
Charles qui tenoientle château, et celles du Roi qui , 
aux occasions, les traitaient comme ennemis, et de 
telle sorte , que le samedi 3o de ce mois , le sieur de 
Bellefons, maréchal de camp, vint la nuit surprendre 
le bourg même de Harouel et le pilla entièrement. 
Finalement je reçus encore ce déplaisir, qu'un mé- 
chant homme , banquier luquois , nommé Vanelli , 
à qui je ne devois aucune chose, fit saisir, sous une 
fausse lettre qu'il simula, une belle tapisserie que 
l'on portoit tendre à la salle del'évêehé de Notre-Dame 
où il se faisoit un acte. Je fus d'autant plus fâché de 
cette action qu'il ne m'en étoit jamais arrivé de sem- 
blable , quelques dettes que j'eusse eues, bien que 
j'en eusse par le passé eu de très-grandes. Ce déplaisir 
ni arriva le 26 du même mois, dont j'eus main-levée 
le 29 ensuivant. 

Le mois de novembre suivant fut accompagné de 
très-grandes tempêtes sur la mer, qui firent perdre 
beaucoup de vaisseaux, et principalement en Hol- 



/jOO [l638] MÉMOIRES 

lande où plus de soixante vaisseaux périrent dans 
les rades. 

La Reine , mère du roi , qui s'étoit embarquée le 
mois auparavant , ne fut pas exempte de ces tour- 
mentes 5 car elle fut plusieurs jours à rôder sur la mer 
avant que de pouvoir aborder l'Angleterre, où, finale- 
ment étant arrivée, elle fut très -honorablement 
reçue. Peu de jours après M. de La Valette y arriva 
aussi , qui s'étoit retiré de France, craignant l'indigna- 
tion du Roi ; et la tempête de la cour fit faire ce même 
mois naufrage à madame la marquise de Seneçay , 
ma cousine , qui eut commandement de se retirer 
avec la perte de sa charge de dame d'honneur de la 
Reine. Madame de Brissac fut subrogée à sa place , 
de qui le mari fut aussi fait surintendant de la maison 
de la Reine. Sanguin aussi, qui s'empressoit fort au- 
près du Roi , à qui Sa Majesté faisoit assez bonne 
chère, eut commandement de quitter la cour. 

La mortalité vint dans" le peu de famille qui me 
restoit à Paris, au mois de décembre 5 car il m'en 
mourut trois en dix jours. J'eus divers déplaisirs dans 
la Bastille, causés par quelques marauds dont, pour 
ne point éclater ni me compromettre, ayant prié le 
gouverneur de faire enfermer pour quelques jours un 
de ceux-là nommé Tenauld , qui étoit la seule prière 
que j'avois faite pour mon particulier audit gouver- 
neur , non-seulement il ne le fit pas , et lui dit seu- 
lement qu'il s'abstînt de se présenter devant moi ; 
mais même , à l'induction de sa femme , il me fit faire 
par son lieutenant , le dimanche matin 19, une fort 
impertinente harangue sur ce sujet , me disant qu'il 
falloit que ledit Tenauld montât sur la terrasse, et 



DE BÀSSOMPIERRE. [1689] 4° * 

qu'il ne pouvoit faire autrement. En ce même mois le 
père Joseph , qui avoit quelque temps auparavant 
été attaqué d'une apoplexie , y retomba le 16 de ce 
mois , dont il ne put jamais être garanti que le sa- 
medi 18 à onze heures du matin il ne mourût. Et ce 
même jour la ville de Brisach, après un long siège , se 
rendit au duc de Weimar. 

Comme l'hiver suspend toutes les guerres et les 
voyages , aussi le commencement de cette année , et 
tout le premier mois d'icelle, n'a produit aucune nou- 
veauté que la continuation des progrès du duc Ber- 
nard de Weimar, lequel enflé de la grande prospérité 
de ses affaires , et des grands succès de la précédente 
année, où il avoit, par trois ou quatre fois, vaincu 
ses ennemis et pris Brisach, voulut, au commencement 
de celle-ci, surmonter encore le froid et la rigou- 
reuse saison , et tenir la campagne quand les autres 
se tenoient près du feu ; se jetant dans la Bourgogne , 
où il se rendit maître de plusieurs châteaux qui se 
rendirent sans résistance , à la réserve de la ville de 
Ponlarlier qui lui tint tête dix-sept jours. Les affaires 
de la France dans le pays de Liège commencèrent 
à décliner , et ensuite à se ruiner tout-à-fait, jusqu'au 
point que l'abbé de Mouson, qui y tenoit comme lieu 
de résident , se retira tout-à-fait. Je perdis encore ce 
mois-là, par maladie, un gentilhomme de mes domes- 
tiques , que j'avois nourri page , nommé des Erables , 
auquel je me fiois bien fort et dont j'eus du regret ; 
et la malversation de l'écuyer Chaumontel en mes 
affaires, qu'il avoit tellement embarrassées pour y 
picorer , que tout en étoit en confusion , et principa- 
lement en Normandie, me contraignit d'en donner 
t. 21. 26 



402 [^g] MÉMOIRES 

ma procuration à ma sœur de Tillières. Au mois de 
février suivant, l'affaire de M. le duc de La Valette , 
qui n'avoit encore été qu'ébauchée , fut mise sur le ta- 
pis, et, le quatrième jour du mois, le Roi tinta Saint- 
Germain , sur ce sujet, un ample conseil, où furent 
mandés les princes , ducs et officiers de la couronne 
et principaux conseillers, et aussi les sept présidens 
à mortier du parlement de Paris et le doyen des con- 
seillers , lesquels messieurs du parlement ayant été 
mandés, non en corps, mais chacun en particulier, par 
une différente lettre , vinrent premièrement tous en- 
semble descendre au logis du sieur de La Ville-aux- 
Clercs, secrétaire d'Etat , qui obtint du Roi que l'on 
leur apprêtât à dîner par ses officiers, et ensuite eurent 
de grandes disputes pour leur rang, prétendant qu'ils 
représentoient la cour de parlement : ce que le Roi 
leur ayant dénié, et concédé seulement qu'ils auroient 
séance comme conseillers d'Etat, suivant le rang de 
leur réception , ils ne le voulurent accepter , et ai- 
mèrent mieux se tenir tous ensemble au dessous des 
conseillers d'État , et par conséquent opinèrent les 
premiers ; et le doyen ayant été commandé par le Roi 
de dire son avis , après que les informations eurent été 
rapportées par le sieur de La Potterie , commissaire , 
il maintint que cette affaire ne se pouvoit juger ailleurs 
qu'en parlement, attendu la qualité et les privilèges du 
débat, dontil fut fort rabroué du Roi, et ensuite quel- 
ques-uns des présidens : après quoi , de l'avis de trois 
ducs et pairs qui étoient appelés à ce conseil, il fut ré- 
solu que, suivant les conclusions des gens du Roi , le 
duc de La Valette seroit réajourné à trois briefs jours, 
criéet trompeté par la ville, et qu'à faute de comparoir 



DE BASSOMPIEKKE. [l63g] 4°^ 

son procès lui seroitfait et parfait. Ce même mois, le 
marquis de Ville, qui avoit été fait prisonnier à la 
prise de Lunéville , fut envoyé sur sa foi trouver le 
duc Charles qui avoit fait dire par deçà, par un père 
jésuite, qu'il désiroit de se mettre bien avec le R.oi 
et se retirer d'avec l'Empereur et le roi d'Espagne. Ce 
même mois , M. de Caudale , fils aîné de M. le duc 
d'Épernon, qui étoit lieutenant général en Italie, est 
mort à Casai d'une fièvre pourprée. 

Il se fit ce mois-là diverses noces , comme celles de 
M. le comte d'Harcourt avec la veuve de M. de Puy- 
laurens, celles de M. de Bonelle, fils de M. deBullion, 
avec la petite-fille de madame de Lansac, gouver- 
nante de M. le dauphin, et d'autres. Et comme ce mois 
fut accompagné de force noces , ils le furent aussi de 
force duels , comme ceux d'Armentières , de Savignac, 
deBoucault, de Roqueîaure , de Chastelux, de Co- 
minges et d'autres. Et pour ce qui est de mon parti- 
culier , il me mourut un cousin nommé le sieur de 
Viange , et mon bon parent et parfait ami le comte de 
Ribaupierre, dont j'eus un sensible déplaisir. J'en eus 
encore un bien grand par mon neveu de Dammartin j 
lequel, non content de s'être retiré devers le duc 
Charles , contre la parole que j'avois donnée pour lui, 
ayant fait pour ledit duc une telle quelle compagnie de 
chevau-légers, demanda audit duc pour son quartier 
d'hiver le marquisat d'Harouel qui est à moi, et l'ab- 
baye de Bechamps qui en est proche, et s'y en vint 
loger avec beaucoup de désordre. Le ballet que lit 
danser M. le cardinal, occupa le commencement 
du mois de mars. Il fut premièrement dansé le 5 
à Saint-Germain devant Leurs Majestés, puis, le 



4t>4 • [^^9] MÉMOIRES 

mardi, chez M. le cardinal à Paris ; finalement , le 
mardi 1 3, on le dansa à l'Arsenal et à la maison de ville. 
Les Espagnols , ce même mois , tant en leur nom 
que comme assistant le cardinal de Savoie et le prince 
Thomas son frère , que l'Empereur avoit constitués 
tuteurs du petit duc de Savoie , se mirent en cam- 
pagne en Italie, et firent divers exploits en Piémont, 
tandis que nos troupes étoient pour la plupart venues 
prendre leurs quartiers d'hiver en France. 

Ce même mois, M. le duc de Wirtemberg s'ac- 
commoda avec l'Empereur , par le moyen de ses 
amis, et devoit rentrer en ses Etats, à la réserve des 
biens ecclésiastiques que ses ancêtres avoient occu- 
pés lorsqu'ils avoient quitté la religion catholique; 
et, pour sa plus grande sûreté, on avoit ménagé pour 
lui qu'il épouseroit une des filles de l'archiduc Léo- 
pold d'Inspruck ; mais, en ces entrefaites , étant de^- 
venu extrêmement amoureux d'une mienne cousine, 
fille du comte Casimir, rhingrave de Morhange, il 
l'épousa; ce qui retarda en quelque sorte son traité. 

Le 28 du mois, se donna le combat de Cinchio 
en Italie , où les Espagnols eurent quelque avantage 
sur les nôtres. Le marquis de Ville étant revenu à 
Paris, et M. de Chavigny l'ayant logé chez lui, at- 
tendant qu'il le ramenât au bois de Vincennes, contre 
sa parole , se retira une nuit vers le duc Charles. 

Et pour mon particulier, en ce mois est mort mon 
bon ami le baron de Menny. Je sus que mon neveu 
de Bassompierre étoit extrêmement malade , et que 
celui de Dammartin , après avoir pillé mes meubles, 
pillé et maltraité son grand-père, s'étoit enfin retiré 
d'Haroueh 



DE BASSOMPIERRE. [1689] 4°^ 

On fit, au commencement d'avril, toutes les répar- 
titions des armées du Roi en cette forme : M. de Bor- 
deaux, avec une puissante armée de mer, eutle pouvoir 
en la mer Océane pour le Roi ; M. le comte d'Haï - 
court eut le commandement sur la mer du Levant , 
tant sur les vaisseaux ronds que sur les galères. On 
mit par commission le commandeur de Forbin, gé- 
néral des galères, le sieur du Pont du Courlay ayant 
été suspendu de sa charge. 

M. de Longueville fut adjoint à M. le cardinal de 
La Valette, pour commander ensemble les forces 
du Roi en Italie , où le Roi dépêcha aussi messieurs 
de Guiche et de Chavigny , le premier en qualité de 
maréchal de camp, et Fautre, qui est ami intime 
du cardinal de La Valette , pour le porter à recevoir 
sans murmurer ce nouveau compagnon qu'on lui 
avoit donné. 

On envoya quelques troupes françaises, outre celles 
qui y étoient déjà , pour renforcer l'armée du duc de 
Weimar. On donna une puissante armée à comman- 
der au sieur de Feuquières , avec ordre d'assiéger 
Thionville. 

On donna celle du Roi à commander au sieur de La 
Meilleraie , grand-maître de l'artillerie , avec ordre 
d'assiéger Hesdin. On fit général d'une autre armée 
le maréchal de Châtillon , relégué par ordre du Roi 
en sa maison , d'où on le tira , qui eut commande- 
ment de camper vers Guise et vers Cambrai , pour 
accourir à celle des deux armées de La Meilleraie 
et de Feuquières qui en auroit besoin , et pour 
tenir les ennemis en échec. On envoya aux Hollan- 
dais une grosse somme d'argent, afin qu'ils se missent 



4o6 [^^9] MÉMOIRES 

promptement en campagne, pourfaire quelque grande 
entreprise. 

Finalement on donna la généralité de Guienne et de 
Languedoc à M. le prince, avec deux armées : Tune 
sur la frontière de Fontarabie, où messieurs de Gram- 
mont et de Sourdis étoient lieutenans \ l'autre en Lan- 
guedoc, où le maréchal de Schomberg étoit lieutenant 
général, et sous lui le vicomte d'Arpajoux. Tous les- 
quels généraux partirent pour aller recevoir leurs 
forces , et s'apprêter de faire quelques grandes ac- 
tions. Mais ce qui pressoit le plus étoit l'Italie , en 
laquelle le prince Thomas d'un côté , le prince car- 
dinal de l'autre , et le marquis de Leganez faisoient 
force progrès dans le Piémont et le Montferrat ; et 
les forces du Roi étant retirées en France pour la 
plupart, celles qui étoient restées n'étoient suffisantes 
pour sortir en campagne et leur faire tête : de sorte 
qu'en moins de rien , partie de force , partie par la 
connivence des Piémontais , à qui le gouvernement 
de Madame n'agréoitpas , et qui aimoient tendrement 
ses deux beaux-frères , après avoir pris Villeneuve- 
d'Ast, puis Ast, Montcalier et Pont-de-Sture , tout le 
plat pays du Piémont se rendit presque à eux , et 
ayant diverses intelligences dans Turin , le marquis 
de Leganez étant venu joindre le prince Thomas , se 
vinrent camper au commencement de la semaine 
sainte devant la ville. Le comte du Plessis-Praslin 
fit une grande sortie sur les Espagnols, et en ayant 
tué quantité , peu de jours après les ennemis le- 
vèrent le siège pour aller achever de prendre ce 
qui restoit du Piémont, qui ne fut fortement gardé 
ce même mois. Banner fut battu en deux rencontres 



DE BASSOMPIERRE. [1689] 4°7 

par Hatzfeld et Maracini : ils étoient pour se joindre 
bientôt tous trois avec grandes forces ; Banner se ré- 
solut de les combattre séparés , et , étant à grandes 
journées venu rencontrer Maracini , lui donna la ba- 
taille , le défit , et le fit prisonnier. Il arriva en ce 
même mois une chose fort extraordinaire , qui est 
que madame la duchesse de Chaulnes étant allée aux 
Carmélites de Saint-Denis , dans un carrosse à six 
chevaux , le mardi saint , ayant avec elle trois femmes 
et un gentilhomme et deux laquais et ses cochers, fut à 
son retour attaquée par cinq cavaliers , portant cinq 
fausses barbes , qui firent arrêter son carrosse , tuèrent 
un des laquais quisevouloit écrier, et un d'eux lui vint 
jeter une bouteille pleine d'eau -forte au visage. Elle, 
qui vit venir le coup , mit son manchon , qu'elle avoit 
en ses mains , devant son visage, qui fut cause qu'elle 
ne fut point offensée, et s'écriant qu'elle étoit perdue, 
ces cavaliers le crurent, et se retirèrent vers cinq 
autres hommes à cheval qui les attendoient-, et on 
n'a su depuis qui a fait ou fait faire cette méchanceté. 
Au mois de mai commença la guerre en Flandre 
et en Lorraine, où, dès le commencement, un des 
colonels du duc Charles, nommé Cliquot, fut défait, 
proche de ma maison d'Harouel, par des troupes du 
duc de Weimar, qui le suivirent depuis Thann. 
L'armée de M. le grand-maître de l'artillerie fut la 
première sur pied, entra en Flandre, prit Lillers et 
quelques châteaux et églises fortifiées. Le colonel 
Gassion eut quelques troupes défaites par les Espa- 
gnols , et M. le grand-maître , après avoir quelque 
temps cherché quelle place il devroit attaquer , se 
résolut enfin de faire investir Hesdin , devant la- 



4o8 [^^9] MÉMOIRES 

quelle il se vint camper, et fort bien retrancher. 
M. de Feuquières fut plus tardif à assembler son ar- 
mée. Il fut néanmoins, le 27 de ce même mois , cam- 
per devant Thionville avec une armée assez considé- 
rable , et aussitôt commença à s'y retrancher et faire 
ses forts. Il y eut de l'avantage , en ce que l'on ne 
doutoit point qu'il voulût assiéger une si forte place 5 
de sorte qu'il y avoit peu d'hommes , et même le 
comte Voilth , qui en étoit gouverneur, n'y étoit pas 
quand elle fut investie. 

On tint, le 24, un autre grand conseil à Saint- 
Germain , où les mêmes qui auparavant avoient été 
y furent appelés ; M. de La Valette fut jugé et con- 
damné d'avoir la tête tranchée. 

Le lendemain 25 , le Roi partit pour aller à Abbe- 
ville , et, dès qu'il y fut arrivé, s'en alla le lendemain 
au siège de Hesdin, puis s'en revint à Abbeville. 

Monsieur , frère du Roi , fit ce mois-là , pour sa 
maîtresse Louison , un grand écart à sa maison , 
de laquelle il chassa Brion et L'Epinay 5 et moi je 
fis une perte , que je regretterai toute ma vie , de ma 
pauvre nièce de Beuvron , qui , en l'espace de huit 
heures, fut tuée d'un violent mal de mère, le dimanche 
29 mai à midi. Dieu lui donne paix. 

Le commencement du mois de juin fut très-mal- 
heureux pour la France, en ce que, le 7, Piccolomini, 
avec une forte armée, vint donner dans les quartiers 
non encore bien retranchés , et fort éloignés les uns 
des autres, de l'armée du sieur de Feuquières devant 
Thionville 5 et en ayant forcé un , et entré dans les 
retranchemens du camp, il suivit sa victoire, défai- 
sant et rompant les corps des régimens l'un après 



DE BASSOMPIERRE. [1689] 4°9 

l'autre, sans beaucoup de résistance; et la cavalerie 
s'étant lâchement retirée, il vint finalement donner 
sur le parc de l'artillerie, qui étoit retranché, et 
où le général Feuquières avoit rassemblé quelques 
troupes , qui enfin périrent, et lui, pris et blessé, 
emmené àThionville. Les canons, munitions, vivres 
et bagages furent pris , plus de six mille hommes tués, 
et quantité de prisonniers. Piccolomini vint de là en 
Lorraine prendre Sancy , Lamy et quelques autres 
bicoques ; puis s'étant venu présenter devant Mou- 
zon , qui ne vaut rien , il ne le sut néanmoins prendre 
d'emblée-, et ayant eu avis que le maréchal de Châ~ 
tillon marchoit droit à lui pour lui faire lever le siège , 
il ne l'attendit pas et se retira. M. le duc de La Va- 
lette , qui avoit été condamné à mort le mois précé- 
dent , fut exécuté le mercredi 8 , en effigie , à Paris , 
à Bordeaux et à Bayonne. On y fit cette cérémonie à 
Paris , que l'on y vint mettre son tableau dans la bar- 
rière qui est au dedans du Châtelet , auquel lieu les 
officiers de justice le prirent après quelques forma- 
lités. 

Ce même mois, M. le prince, ayant laissé cinq 
régimens d'infanterie et quelque cavalerie sous la 
charge des sieurs de Grammont et de Sourdis , pour 
garder la frontière de Bayonne , vint avec toutes ses 
forces assiéger Salses, et ensuite fourrager tout le 
comté de Roussillon jusques à Perpignan. Le siège 
d'Hesdin ayant tenu tout ce mois, enfin se rendit 
le 29 juin. Le Roi voulut venir voir la place et tout 
ce qui s'étoit avancé en ce siège , et voulut aussi re- 
connoître les services de M. de La Meilleraie , ajou- 
tant à l'office de la couronne qu'il avoit déjà , celui 



4 10 [^C;] MÉMOIRES 

de maréchal de France , duquel il lui donna le bâton 
le 3o du même mois. Quelques troupes étant arri- 
vées de France à messieurs le cardinal de La Valette 
et duc de Longueville, et les ennemis s'étantmis 
en garnison durant les excessives chaleurs qu'il fait 
en Piémont durant les mois de juin et juillet , ils 
vinrent assiéger Chivas , qui , après avoir tenu quel- 
ques jours , se rendit. Je reçus ce même mois deux 
déplaisirs domestiques, qui me furent bien sensibles : 
l'un fut que mon neveu de Dammartin fut dire à 
M. du Hallier , qui étoit devenu lors gouverneur de 
Lorraine , qu'il avoit dessein de se conformer à mes 
volontés désormais , et de me venir trouver , s'il lui 
vouloit envoyer un passeport à cet effet. M. du Hal- 
lier, qui étoit mon ami, fut ravi de m'obliger en 
cela , et lui en envoya , dont ensuite mondit neveu 
se servit pour aller trouver en sûreté le duc Charles \ 
l'autre , que l'on avoit accordé que pour Horn et 
Toubatel , prisonniers de l'Empereur, on rendroit 
quatre principaux prisonniers impériaux ; mais le duc 
de Weimar ayant à cet effet envoyé demandé Jean 
de Weert et Enkenfort pour les rendre, le Roi les 
refusa , et ainsi le traité fut rompu. 

Au commencement du mois de juillet, M. du Hal- 
lier, ayant ramassé quelques troupes, vint assiéger 
ma maison d'Harouel , et , après l'avoir fait sommer , 
et que ceux qui étoient dedans , de la part du duc 
Charles, eurent fait refus de la rendre, il la battit 
avec deux pièces de canon qu'il avoit amenées, et après 
avoir enduré soixante et dix coups de canon, ledit 
sieur du Hallier , à la prière du comte et comtesse de 
Tonnelle et de mon neveu Gaston , qui étoient de- 



DE 13ASS0MPIERRE. [l63c)] f\Vl 

dans , il la reçut à composition , le mercredi 8 , et y 
laissa garnison de trente soldats à mes dépens. 

L'armée navale de M. de Bordeaux s'étant mise en 
mer rencontra en la côte d'Espagne, en un port, la 
Hotte d'Espagne qu'il y assiégea, et fut quelques jours 
à la battre continuellement; mais s'étant élevé une 
forte tempête elle fut contrainte de lever l'ancre et 
de se mettre en haute mer , où elle fut tellement 
battue de l'orage , qu'elle revint très-malmenée dans 
les ports de France. Le Roi, après la prise de Hesdin, 
alla visiter sa côte de Picardie. Pendant ce voyage il 
eut nouvelle de la prise de Salses par M. le prince. 
Cependant l'armée des Hollandais , qui avoient promis 
au Roi de faire quelque grand exploit, se tenoient 
toujours aux Philippines, qui sont des forts sur leur 
frontière, sans en partir , quelqug, instance que le Roi 
leur en pût faire. Mais les princes de Savoie cepen- 
dant ne s'endormoient pas , et le prince Thomas , 
voyant que les généraux de l'armée du Roi étoient 
occupés à prendre un château à l'entrée des Langues , 
il exécuta l'entreprise qu'il tramoit sur Turin, avec les 
bourgeois et les habitans de la ville qui étoient de sa 
faction; et, ayant fait entrer à la file jusques à six ou 
sept cents soldats qui disoient, à l'entrée de la ville, 
qu'ils étoient , qui dlvrée , qui de Chivas , ou autres 
lieux du Piémont , on les laissa passer à la porte. 

Enfin ayant, la nuit du 27 de ce mois, pour la 
forme , fait jouer un pétard à une des portes, les autres 
lui furent ouvertes, par lesquelles la même nuit ledit 
prince et le marquis de Leganez entrèrent avec leurs 
troupes. Madame de Savoie ayant eu de long-temps tel 
soupçon des habitans, qu'elle avoit fait aller le petit duc 



4 13 f 1 ^*)] MÉMOIRES 

se tenir à Suze, eut ce jour-là deux ou trois avis de 
l'entreprise 5 mais n'ayant des forces suffisantes pour 
l'empêcher, prenant ses pierreries avec elle , se retira 
dans la citadelle, de laquelle seulement le lendemain 
matin on tira dans la ville , les ennemis ayant eu toute 
la nuit pour se retrancher contre ladite citadelle. Tout 
ce que put faire Madame , ce fut de mander en dili- 
gence cet accident aux généraux de l'armée française, 
qui levèrent le siège de ce château susdit en toute di- 
ligence, et s'acheminèrent vers Turin. Ils arrivèrent 
à Mille-Fleurs, proche de Turin, le dernier de ce 
mois , où ils se campèrent. Il nous arriva du côté d'Al- 
lemagne un grand accident , de la mort inopinée du 
duc Bernard de Weimar qui prit la peste en la ville 
de Neubourgsur le Rhin, comme il le vouloit passer 
avec son armée pour aller faire lever le siège de 
Hohentwiel , que 1 armée du duc de Bavière avoit as- 
siégé. Il ne fut malade que trois jours, et mourut le 
18 juillet , laissant dans l'armée , avec un grand deuil, 
une très- grande confusion. Ce fut encore pour mon 
particulier un très-grand malheur; car s'il eût encore 
vécu un mois mon neveu de Bassompierre sortoit de 
prison, l'Empereur ayant accordé qu'il fût échangé 
avec Toubatel, lieutenant général dudit duc, qui, 
quelques mois auparavant, avoit été pris prisonnier 
en un combat. Et ne fut pas le seul malheur qui m'ar- 
riva en ce mois 5 car je perdis par mort un de mes 
plus chers amis , M. l'évêque de Rennes , qui , à ma 
recommandation, avoit eu précédemment à cetévêché 
celui de Lantriquet. M. le comte de Tormelle ensuite 
me fit des plaintes de trois habitans de Harouel qui 
faisoient des monopoles contre lui , et même un de 



DE BÂSS0MP1ERRE. [l63c)] 4 1 ^ 

ceux-là avoit perdu le respect en sa présence. Fina- 
lement un trésorier de France, nommé Greffeuille, 
de Montpellier , m'avoit dix ans auparavant prié de 
prendre un jeune garçon nommé du Cros , de la même 
ville, pour clerc de mes secrétaires : ce que j'avois 
fait , et même quand je cassai mon train, je le con- 
servai pour écrire et copier les choses que jedésirois. 
Ce malheureux pour fournir à ses débauches se mit 
à rogner des pistoles , et fut pris pour cela le 28 du 
mois. Les généraux de l'armée du Roi en Italie entrè- 
rent avec force troupes dans la citadelle de Turin , 
vinrent saluer Madame, et ensuite tinrent conseil 
avec elle de ce qu'ils avoient à faire. Il fut résolu que 
Madame sortiroit de la place et se retireroit à Veil- 
lane : ce qu'elle fit le même jour , et eux se préparèrent 
à faire, le lendemain, une très-grande sortie sur la 
ville par deux endroits. Mais , comme les ennemis 
avoient eu sept jours de temps pour se retrancher, il 
leur fut non-seulement inutile ? mais aussi domma- 
geable de l'exécuter ; car ils y perdirent quantité de 
braves hommes sans aucun effet. Ils firent encore 
une autre attaque à deux jours de là aussi infructueu- 
sement ; ce qui fit que, perdant l'espoir de reprendre 
Turin , étant campés à un très-mauvais lieu où il n'y 
avoit point d'eau, leurs forces n'étant égales à celles 
des ennemis, et dépérissant tous les jours par les ma- 
ladies , quittèrent le dessein de Turin pour penser à 
faire une trêve qui leur donnât moyen de secourir 
Casai qui étoit pressé, qui fut conclue pour deux mois, 
à commencer le ^4 de ce mois. Mais , contre l'attente 
de ceux qui contractèrent cette trêve de la part du 
Roi, ils s'aperçurent bientôt quelle avoit été faite à 



4^4 [ ! ^^9l MÉMOIRES 

leur dommage, et les ennemis nous voyant foiblesen 
Italie ne se soucièrent point de la bien obse rver ; et 
les Espagnols, selon leur coutume, n'observent leur foi 
que quand leur avantage y est mêlé avec. Ainsi ils ne 
voulurent souffrir, suivant ce qu'ils avoient accordé , 
que six cents malades fussent tirés hors de Casai , 
et que l'on mît en leur place six cents autres soldats 
sains, et traitèrent sous main avec le commandeur 
de Sales, gouverneur de Nice , de rendre la ville et le 
château au prince cardinal; et ce bon et dévotieux 
chevalier , persuadé qu'il y alloit de sa conscience , la 
lui rendit. La ville de Villeneuve s'étoit révoltée deux 
jours auparavant contre la duchesse. Le Roi cepen- 
dant visitoit sa frontière, et demeura autour de Sedan, 
ou à Donchery, ou àMouzon plusieurs jours, pendant 
lesquels M. le comte de Soissons envoya vers lui 
Sardini, et le Roi lui envoya un gentilhomme; mais 
ledit comte voyant approcher le Roi , craignant d'être 
assiégé dans Sedan, y fit entrer deux mille hommes, 
et travailler en diligence à réparer les fortifications 
de terre qui étoient éboulées. Pendant son séjour il 
eut premièrement nouvelle de la prise de Turin : 
ce qui le fit résoudre de s'avancer jusques vers Lan- 
gres -, mais il apprit par les chemins , premièrement les 
deux attaques, puis ensuite la trêve qu'il n'attendoit 
nullement. Il ne marchanda point à l'heure même de 
s'y a îeminer le plus promptement qu'il put ; dépêcha 
en diligence le comte de Guiche et celui de Chavigny 
à la duchesse, et révoqua M. de Longueville d'Italie 
pour lui faire prendre l'armée d'Allemagne, que le 
duc de Weimar souloit commander. Cependant l'ar- 
mée de Hollande vint camper devant Gueldres ; mais 



DE BASSOMPIERRE. [l63g] 4^ 

ayant eu avis que le cardinal Infant venoit troubler 
ce siège , il s'en retourna en ses premiers postes vers 
les Philippines. Je fis ce que je pus pour empêcher 
la corde à ce pauvre misérable voyageur de du Gros ; 
mais enfin il fut pendu le jeudi suivant, n de ce 
mois; et me resta ce regret, que c'étoit le seul do- 
mestique de tant d'autres, qui ait jamais été, non re- 
pris dejustice, mais seulement accusé ou soupçonné. 
Ce même mois, se fit en Flandre le combat de Saint- 
Nicolas et celui de Saint-Venant. Le premier étoit 
une très-belle entreprise qu'avoit faite le grand-maître 
de l'artillerie, qui lui eût réussi à très-grand avantage 
sans les divers canaux qui sont en ces pays-là, qui di- 
visèrent son armée -, en sorte que , du côté qu'il donna, 
il renversa tout ce qu'il rencontra et prit quelques 
petites pièces de canon-, mais de l'autre, le régiment 
de la marine et d'autres n'en sortirent pas si bien. Celui 
de Saint- Venant fut moindre ; mais il ne laissa pas 
d'enlever un quartier de cavalerie et de prendre 
quantité de chevaux. Le Roi, continuant son voyage, 
arriva le i3 à Sainte-Menehould , d'où il écrivit une 
lettre au gouverneur de la Bastille pour me commu- 
niquer, assez étrange , dont je dirai le sujet pour faire 
connoître combien les malheureux sont misérables , 
même aux choses où leur malheur devroit finir. Lors 
que le duc Bernard de Weimar se fut rendu maître 
deBrisach, le Roi fit ce qu'il put afin que cette place , 
qu'une armée entretenue de ses deniers avoit con- 
quise, lui fût consignée ; mais le duc au contraire 
maintint que le Roi étoit obligé, par un traité qu'il 
avoit fait avec lui , de lui rendre Colmar et Haguenau, 
avec tout ce qui dépendoit du landgraviat d'Alsace, 



/\lG [^^9] MÉMOIRES 

dont ledit duc demandent l'investiture. Et comme ledit 
siège étoit commencé , continué et achevé par le con- 
seil , laide et l'entremise du colonel d'Erlach , il lui 
en voulut confier la garde. Ce colonel d'Erlach est 
un brave gentilhomme , d'ancienne maison , né dans 
le pays de Berne en Suisse , et qui a passé sept ou huit 
de ses plus belles années auprès du roi de Suède, 
avec tant d'estime de ce prince, que, deux ans aupa- 
ravant qu'il se retirât d'auprès de lui , il l'avoit fait 
colonel du régiment de ses gardes. Mais , comme la 
Suède n'est pas une des plus agréables demeures , que 
ses père et mère étant morts, qui Favoient laissé hé- 
ritier d'assez grands biens, tant au pays de Berne 
qu'auprès de Baie, en une assez belle terre nommée 
Castelleu, le désir de revoir sa patrie et d'y demeurer, 
et le dessein de se marier , le portèrent à quitter ledit 
Roi et revenir en son pays vers la fin de l'année 
1625, où en même temps j'allai, de la part du Roi, 
ambassadeur extraordinaire vers les cantons. Et parce 
que son frère aîné avoit autrefois été nourri page de 
mon père, et que sa maison étoit fort amie de la 
mienne , il me vint incontinent voir à Soleure , et je 
fis une étroite amitié avec lui , le reconnoissant per- 
sonnage de grand mérite. Et comme , en l'année i63o, 
je fus envoyé par le Roi , derechef, son ambassa- 
deur extraordinaire en Suisse, avec ordre d'entre- 
prendre le rétablissement des Grisons en leur liberté, 
opprimée l'année précédente par les forces impériales 
commandées par le comte deMerode; étant passé par 
Berne , allant en Suisse , je lui communiquai premiè- 
rement mon dessein , comme à une personne à qui je 
me fiois , qui étoit très-habile pour me conseiller là- 



DE BASSOMVIERRE. [l63g] 4 X 7 

dessus , et très-capable pour m'aider et assister à l'exé- 
cution d'icelui. A cela s'ajoutoit que, par la mort de 
l'avoyer de Berne, Grailler , un de ses cousins , et de 
son même nom d'Erlach, avoit été fait avoyer de 
Berne , et que ledit avoyer l'avoit fait être du con- 
seil étroit de ladite ville, dont j'avois grand besoin de 
l'aide et assistance en cette présente affaire , et eux 
étoient tout puissans pour me la faire avoir. Mais, 
comme les difficultés de l'exécution de mon dessein , 
causées sur nos manquemens , sur la retraite de la 
Reine et sur l'ouverture de la guerre enltalie, l'eussent 
rendu impossible, je fus obligé, par l'ordre que je 
reçus de M. le cardinal de Richelieu, de faire une 
prompte levée de six mille hommes en Suisse pour 
lui amener, de laquelle levée je donnai la moitié à 
commander audit sieur d'Erlach de Châtelleu , en qua- 
lité de colonel , qui passa en Italie , où les maladies 
ruinèrent son régiment , après le secours de Casai où 
il fut employé ; ce qui l'obligea d'en demander le li- 
cenciement, qui étoit aussi l'intention du Roi. Et, 
ayant eu ordre de traiter avec lui pour ledit licen- 
ciement, je fus bien aise de m'adjoindre le maréchal 
deSchomberg, afin de faire le refus sans qu'il parût que 
ce fût moi ; mais, ledit maréchal et moi , nous n'eûmes 
pas beaucoup de peine à disputer avec lui ni à le con- 
trarier, car il se porta si noblement en cela, qu'il fit 
tout ce que nous luiproposâmes , et ainsi nous con- 
vînmes avec lui. Mai? moi ayant été mis en prison sur 
ces entrefaites , le sieur de Mery , qui vouloit faire 
le bon ménager pour s'accréditer vers le Roi , proposa 
que l'on pouvoit faire ledit licenciement à 4>ooo écus 
moins que nous n'avions traité avec ledit d'Erlach , et 



T. 21. 2 



4l8 [^O,] MÉMOIRES 

qu'il lui falloit rabattre cette somme ; ce queïe conseil 
et le maréchal d'Effiat, surintendant des finances , fu- 
rent bien aises de faire pour en payer moins. Mais par 
ainsi ils mécontentèrent etofTensèrentcebrave homme, 
de sorte qu'il quitta entièrement le service du Roi , 
et se retira sans y avoir voulu depuis rentrer, combien 
que Ton lui ait offert de très-beaux emplois. Et s'étant 
retiré en son château de Châtelleu , lorsque le duc de 
Weimar hivernoit dans les Franches Montagnes , où 
il nepouvoit plus subsister , ayant tout mangé, il fut 
visité du colonel d'Erlach , qu'il connoissoit , et lui 
conseilla de faire dessein sur les quatre villes fores- 
tières , qui sontLauffenbourg , Waldshut , Rhinfeld et 
Seckingen , où il trouve roit des ponts sur le Rhin 
qui lui donneroient moyen d'entreprendre enSouabe. 
Il le reçut et l'entreprit avec le succès que chacun sait, 
et ensuite le siège de Brisach , qui lui ayant réussi , il 
l'en fit gouverneur. 

Or , comme l'on sut la mort du duc de Weimar à 
Paris, ceux qui savoient l'ardente affection que d'Erlach 
me portoit, dirent que peut-être il me pourroit deman- 
der pour commander , à la place du duc de Weimar, 
l'armée qu'il avoit; et comme je ne suis pas haï à Paris 
et que l'on a pitié de ma misère , ce que beaucoup de 
gens avoient dit par conjecture , beaucoup le dirent 
comme une chose effective , et même ajoutèrent que 
d'Erlach , avec qui l'on traitoit pour remettre la ville 
de Brisach es mains du Roi, ne vouloit rien promettre 
si l'on n'accordoit précédemment ma liberté. Plusieurs 
me dirent ce bruit qui couroit , et même le gouver- 
neur de la Bastille. Mais moi, jugeant sainement des 



DE BÀSSOMPIERRE. [l63c)] 4*9 

choses , me moquai de tous ces bruits , et fus même 
marri de ce qu'ils couroient. Je ne saurois dire si ceux 
qui menoient les affaires à Paris pour le Roi , ne trou- 
voient pas ces bruits bons, ou si, me haïssant, ils vou- 
lureut achever de m'affliger. Etant détenu depuis tant 
de temps au château de la Bastille , où je n'ai autre 
chose à faire qu'à prier Dieu qu'il termine bientôt 
mes longues misères par ma liberté ou par ma mort, 
que puis-je écrire de ma vie , puisque je la passe tou- 
jours d'une même façon ? si ce n'est qu'il m'y arrive 
de temps en temps quelques sinistres accidens ; car je 
fus privé des bons dès que j'ai été privé de ma liberté. 
C'est pourquoi , n'ayant rien à dire de moi , je rem- 
plis le papier de ce qui se passe tous les mois dans le 
monde de ce qui vient à ma connoissance. Et comme 
l'hiver toutes choses se reposent , ou se préparent 
pour agir au printemps, ce mois de décembre est 
fort maigre et stérile de nouvelles, ne s'étant passé 
autre chose , sinon qu'étant venu celle de la seconde 
tentative du lèvement du siège de Salses qui n'avoit 
point réussi, le Roi résolut d'en faire faire une troi- 
sième, et pour cet effet dépêcha le marquis de Coislin 
vers M. le prince pour le lui ordonner; à quoi il se 
prépara pour le jour de l'an suivant. Cependant Es- 
penan capitula que s'il n'étoit secouru dans le jour 
des Rois , qu'il rendroit la place aux Espagnols. 

M. le chancelier fut ordonné par le Roi pour aller 
à Rouen et en la basse Normandie , pour faire une 
exemplaire justice des mutins et rebelles de cette pro- 
vince , et partit de Paris le mardi 20 de ce mois. 

Madame de Hautefort et mademoiselle de Cheme- 

27. 



4^0 t 1 ^ ] MÉMOIRES 

rault, qui étoient venues à Paris , quittant la cour , eu- 
rent ordre d'en sortir le lundi 26 ; à quoi je termi- 
nerai cette année. 

[1640] Je n espère pas que cette année me soit fort 
heureuse , la commençant par une mauvaise nouvelle 
que je reçus le premier de janvier , que mon nouveau 
neveu de Haraucourt avoit un secret dessein de se 
retirer vers le duc de Lorraine : ce qui m'eût causé 
un sensible déplaisir, qu'une personne si proche se 
fût retirée hors du service du Roi aussitôt après être 
entrée en mon alliance , et d'autant plus qu'on eût 
soupçonné ma nièce sa femme de l'avoir porté à ce 
dessein , vu la mauvaise opinion que l'on a déjà d'elle 
sur ce sujet. Dieu m'a fait la grâce , depuis, d'ap- 
prendre que ce bruit est faux, et qu'il n'a eu aucune 
pensée de cela. 

M., le chancelier arriva à Rouen le 4 de ce mois , 
le colonel Gassion y étant entré avec ses forces cinq 
jours auparavant. 

Le lendemain de l'entrée de M. le chancelier , il 
envoya une interdiction à la cour de parlement, à la 
cour des aides et au bailliage , et aux trésoriers de 
France 5 ensuite de quoi il fit faire plusieurs exécu- 
tions de ceux qu'il crut avoir trempé aux troubles de 
l'été précédent. 

Salses avoit capitulé de se rendre la veille des Rois 
s'il n'étoit secouru. M. le prince se présenta le même 
matin pour tenter le secours , mais il fut jugé du tout 
impossible de le faire ; ce qui fut cause qu'Espenan 
en sortit avec la garnison le 7 de ce mois , qui fut 
néanmoins heureux à la France en ce que la Reine 
fut grosse de nouveau. 



V>E BASSOMPIERRE. [l64o] 4 21 

L'on chercha ce même mois divers moyens pour 
trouver de l'argent pour subvenir aux grands frais 
qu'il convenoit faire pour la guerre ; entre lesquels 
l'édit d'une nouvelle création de seize maîtres de re- 
quêtes fut accepté et présenté au parlement pour le 
vérifier et enregistrer. Mais les maîtres des requêtes 
ayant fait de fortes brigues , et le parlement ayant 
odieuse cette nouvelle création , il fut refusé • dont 
le Roi exila deux conseillers , Laîné et Scaron , et en- 
voya à la Bastille le maître des requêtes Gaulmin le 
dernier jour de ce mois. 

Le mois de février commença par l'entrée magni- 
fique de l'ambassadeur de Pologne, venu pour moyen- 
ner la liberté du prince Casimir , frère du roi de 
Pologne, détenu dans le bois de Vincennes, lequel 
arriva à Paris le jour de la Chandeleur. 

M. le chancelier , après avoir achevé le châtiment de 
Rouen , s'en alla faire de même à Caen. 

Mademoiselle, fille de Monsieur, dansa le 19 un 
ballet de vingt-quatre filles, très-beau et superbe, chez 
M. le cardinal. Le 23 elle le dansa à l'Arsenal* et le 
26 à la maison de ville. 

J'eus la nouvelle , dimanche 5 à midi , d'une chose 
qui m^fut très-agréable, et ensuite encore d'une 
autre, que ma nièce de Haraucourt, nouvellement 
mariée , étoit grosse. 

Pour n'avoir pas une longue joie, j'eus en même 
temps nouvelles que l'on étoit mal satisfait à la cour 
de quelques discours que mon neveu, le marquis de 
)5assompierre, avoit tenus de la France, que Ton a 
depuis avérés être faux. 

Ma petite-nièce , fille de M. et madame de Houailly, 



4^2 [l64o] MÉMOIRES 

qui étoit très-jolie et Lien faite , mourut le a3 à neuf 
heures du matin 5 et trois jours auparavant, savoir 
le 20, mourut, en ma maison de Haroueî , madame 
la comtesse de Tormelle , grand'mère de mes neveux, 
que j'aimois bien fort. 

Le mois de mars fut remarquable par la mort du 
Grand-Turc lors régnant, causée par une apoplexie, 
qui laissa pour héritier le seul qui restoit de la maison 
ottomane. 

On délivra ce même mois le prince palatin du bois 
de Vincennes , à condition qu'il demeureroit six mois 
en France. 

M. le chancelier , après avoir achevé les exécutions 
contre les mutins croquans , s'en revint à Paris. 

A la cour le 19 de ce mois, La Chesnaye, premier 
valet de chambre du Roi , et fort en ses bonnes grâces, 
fut chassé avec La Peraye, frère de M. le président 
de Bailleul , et quelques autres de leur cabale. 

On demeura d'accord de la liberté de M. de Feu- 
quières , en échangeant pour lui Enkenfort prisonnier 
au bois de Vincennes , avec 20,000 écus , qui me vint 
voirie i5- mais le samedi 17, la nouvelle étant venue 
de la mort de Feuquières, on le remit en prison. 

Je commençai le mois d'avril par une mauvaise 
nouvelle que l'on me manda de la mésintelligence 
qui étoit entre M. le comte de Tormelle , grand-père 
et tuteur de mes neveux , et ma nièce de Harau- 
court sa petite-fille , laquelle fit saisir tous les biens 
de mes autres neveux , et y a fait grand désordre. 

J'envoyai en Hollande le 3 mon neveu Dammartin , 
second fils de mon frère, qui m'avoit offensé, et 



DE BASSOMPIERRE. [lÔZfo] 4 2 ^ 

néanmoins je l'y ai voulu entretenir, n'ayant rien 
vaillant à présent. 

Je perdis le 22 de ce mois M. de Puisieux , mon 
bon et fidèle ami , qui mourut d'une assez longue 
maladie. 

Voilà pour ce qui regarde mon particulier -, mais , 
pour les affaires [publiques , Casai fut assiégé par le 
marquis de Leganez dès le 9 de ce mois ; et M. le 
comte d'Harcourt , ayant eu ordre du Roi de hasarder 
le tout pour le secourir, alla avec neuf mille hommes, 
tant de pied que de cheval , contre ledit Leganez 
qui en avoit vingt-deux mille dans ses retranchemens, 
très-forts et parachevés, qu'il attaqua le 29 de ce 
mois si vertement , et avec tant de courage et de 
persévérance , qu'après avoir été repoussé par quatre 
diverses fois, il les força enfin la cinquième, met- 
tant en déroute l'armée de Leganez, de laquelle il prit 
les canons , les munitions et le bagage. Il perdit quel- 
ques gens en ces diverses attaques , et entre autres le 
plus jeune des enfans du sieur du Tremblay, gouver- 
neur de la Bastille, nommé Villebavin, jeune homme 
qui promettoit extrêmement de lui , et que j'aimois 
particulièrement. 

D'autre côté, Le Banner ayant perdu une ville par 
surprise, où il avoit retiré son bagage et ses munitions, 
fut contraint de quitter le poste avantageux où il 
étoit, et de se retirer devers Erfort, qui étoit de- 
meuré du parti suédois , où il fut promptement suivi 
par l'armée impériale , commandée par l'archiduc 
Léopold, et par Piccolomini sous lui. 

Le 20 , l'édit des créations nouvelles des maîtres 
des requêtes fut enfin vérifié en parlement , et le 



4^4 [ 1 ^4°] MÉMOIRES 

nombre restreint à douze. Ce jour fut rétablie la troi- 
sième chambre des enquêtes, qui avoit été si long- 
temps interdite, avec ordre aux conseillers Bitaut et 
Sevin de se défaire de leurs charges , avec interdic- 
tion au président Perrot d'entrer en ladite chambre, 
pour y exercer la sienne , jusques à nouvel ordre du 
Roi. 

La Reine sentit bouger son enfant le vendredi 20. 

Le grand succès de Casai animoit nos autres géné- 
raux de se mettre promptement en campagne pour 
faire de leur côté quelque exploit signalé 5 et, dès le 
22 du mois passé , le maréchal de La Meilleraie étoit 
parti de Paris , avec un grand équipage d'artillerie , 
tirant vers Mézières , où se devoit faire l'assemblée 
d'une puissante armée qu'il commandoit. M. le car- 
dinal, pour faire] quitter Paris à tous ces braves, en 
partit le 2 de ce mois , et le Roi s'étoit déjà avancé 
du côté de Picardie , où le maréchal de Châtillon 
devoit aussi avoir une armée sur pied pour défendre 
la frontière et tenir les ennemis en échec , tandis que 
le maréchal de La Meilleraie commenceroit quelque 
siège d'importance 5 lequel, en assemblant ses troupes, 
reçut un petit échec de cavalerie qui lui fut défaite , 
et nombre de chevaux d'artillerie enlevés ; ce qui ne 
l'empêcha pas de venir promptement investir Char- 
lemont , ville très-forte sur la rivière de Meuse, la- 
quelle apparemment il eût prise, si le ciel ne s'y fût 
opposé par de continuelles pluies qui l'empêchèrent 
de s'y arrêter, qui lui firent changer son dessein en 
celui de Mariembourg , où pareillement les ennemis , 
ayant rompu une écluse , inondèrent le pays 5 de telle 
sorte que force lui fut de lever le siège. Sur quoi le Roi 



DE BASSOMPIERRE. [l64o] 4 2 ^ 

lui manda de ramener son armée fatiguée et dépérie 
par le mauvais temps , pour la joindre à celle de M. le 
maréchal de Châtillon , et toutes deux entreprendre 
de forcer quelque grande place en Artois. 

Ce même mois, madame la duchesse de Chevreuse, 
qui , l'année précédente , avoit fait retraite de France 
et passé en Espagne, puis d'Espagne en Angleterre, 
finalement d'Angleterre a passé en Flandre, où peu 
après arriva le bâtard du roi de Danemarck, avec 
quatre mille hommes de renfort à l'Infant cardinal. 

Le comte d'Harcourt , après la victoire de Casai , 
ayant renforcé son armée de quelques régimens qui 
lui étoient arrivés de France , vint mettre le siège 
devant Turin , bien que le prince Thomas de Savoie 
se fût, peu de jours auparavant, jeté dedans avec 
cinq mille hommes de pied et quinze cents chevaux , 
et que le marquis de Leganez , qui , avec ce qu'il 
avoit sauvé de sa déroute de Casai , étoit plus fort 
que ledit comte , attendît encore de grandes forces 
du Milanais , que le cardinal Trivulce lui amenoit. 
Toutes ces choses, qui dévoient étonner un autre, ani- 
mèrent cet homme victorieux d'entreprendre ce grand 
siège, qu'il commença à presser si fortement, qu'il se 
rendit maître d'abord d'un faubourg fortifié d'où il 
chassa les ennemis; ce qui ayant fait hâter le marquis 
de Leganez de venir en diligence secourir Turin et 
le ravitailler, il attaqua le camp du côté d'Harcourt, 
mal fortifié pour le peu de temps qu'il avoit eu de 
le faire-, néanmoins il se défendit si généreusement , 
que le marquis fut contraint de se retirer avec perte 
de près de trois mille hommes ; mais , de notre côté , 
le vicomte de Turenne y fut blessé, et plusieurs tués. 



/p6 [l64o] MÉMOIRES 

Les Hollandais aussi , ayant mis pied à terre en 
Flandre, voulant passer le canal près de Bruges, 
le comte de Fontaines s'opposa à leur passage-, et 
après en avoir tué plus de huit cents et quelques 
officiers, les contraignit de se retirer. 

J'eus, ce mois-là, nouvelle comme l'Empereur avoit 
favorablement traité mon neveu de Bassompierre , 
prisonnier à Benfeld , et accordé le sergent de ba- 
taille Javelisky, pour l'échanger contre lui, et l'a en- 
voyé en dépôt à Strasbourg. 

La Tour , fils d'une princesse et d'une personne 
illustre , est parti pour aller avec Gassion le 3o. 

Le siège d'Arras, assiégé le i3 de ce mois de juin , 
donna de la crainte aux deux partis : à l'un qu'il ne 
fût pris , et aux autres de faillir de le prendre. C'est 
pourquoi chacun se prépara , savoir ceux du dedans 
à se bien défendre, nous à l'attaquer fermement, les 
Espagnols à le secourir. Le premier des chefs enne- 
mis qui vint pour troubler nos travaux , fut Lamboy , 
lequel M. le maréchal de La Meilleraie ayant voulu 
tâter, vint avec quelque cavalerie proche de ses re- 
tranchemens , et même poussa quelques troupes qui 
étoient sorties pour escarmoucher; mais les nôtres , 
inconsidérément poursuivant les fuyards , vinrent 
donner si proche du camp de Lamboy, que plusieurs 
personnes de qualité et volontaires y perdirent la 
vie, et des gens de principal commandement. Le mar- 
quis de Gesvres , maréchal de camp, y fut pris, et 
Brauté, sergent de bataille et maréchal de camp du 
régiment de Picardie , tué ; qui fut, certes, un très- 
grand dommage, car c'étoit un homme à parvenir 
un jour aux plus grandes charges. 



DE BASSOMPJERRE. [l6/{o] 4' 2 7 

En ce mois de juillet , le siège d'Arras continua avec 
grands apprêts de partet d'autre j et, les circonvalla- 
tions achevées, on alla par tranchées droit à la ville, 
par deux divers endroits. Mais le cardinal Infant, 
ayant assemblé toutes ses forces , se vint camper si 
près d'Arras, qu'il étoit bien difficile d'y faire passer 
des vivres ni des munitions de guerre dont l'on man- 
quoit au camp : ce qui fut cause de faire tenter divers 
convois 5 entre autres le colonel de l'Eschelle entre- 
prit d'en amener un par Péronne , et ayant donné 
avis de son dessein , le maréchal de La Meilleraie 
partit avec trois mille chevaux pour le venir rencon- 
trer au lieu concerté entre eux ; mais, comme il s'y 
acheminoit, il rencontra la bannière de Hainault, que 
le comte de Bucquoy et plusieurs seigneurs avec lui 
conduisoient , laquelle le maréchal attaqua et rompit, 
non sans grande peine et perte d'hommes. Néanmoins 
elle se retira , et sur le bruit que toute l'armée en- 
nemie s'avançoit, il prit quelques prisonniers de con- 
dition , et se retira au camp sans le convoi que l'on y 
attendoit impatiemment , lequel fut rencontré par 
cette bannière de Hainault qui le défît et emmena les 
denrées qu'il portoit. Cela mit le camp en alarme et 
en grande confusion ; car il n'y avoit plus de vivres ni 
de munitions de guerre. Mais, deux jours après, 
Saint-Preuil en fît heureusement arriver un , qui fut 
cause que le siège ne se leva point, et que la ville fut 
pressée vertement. 

Le marquis de Leganez , d'autre côté, fît encore une 
tentative sur le camp du comte d'Harcourt devant 
Turin ; mais il n'y réussit pas mieux que la première 
fois et se retira avec perte. 



4^8 [ï64o] MÉMOIRES 

Le mois d'août fut notable par le mauvais succès 
des Hollandais, encore battus à une attaque nouvelle 
qu'ils voulurent entreprendre pour passer un canal 
dans la Flandre ; ce qui les fit désespérer de pouvoir 
rien faire du côté de Flandre, les porta au siège de 
Gueldres; mais les continuelles pluies qui survinrent 
et quelques écluses que les ennemis rompirent, avec 
la survenue de Dom Philippe de Silva , d'Andréa 
Cantelmo , et du comte de Fontaines avec dix mille 
hommes , les fit pareillement lever ce siège et se re- 
tirer vers Gennep. 

J'eus ce mois-là nouvelle comme l'Empereur avoit 
déclaré notre maison descendue en droite ligne mas- 
culine d'Ulric, comte de Ravensperg, cadet de la mai- 
son de Clèves , et qu'il nous reconnoissoit pour princes 
de cette maison, et que le collège des électeurs y 
avoit pareillement donné son approbation. Il me vint 
aussi nouvelle comme mon neveu de Bassompierre 
de voit être mis dans peu de jours en liberté , attendu 
que Javeliski , pour lequel il devoit être échangé , 
étoit déjà en dépôt à Strasbourg. Mondit neveu me 
fit écrire pour avoir mon consentement d'épouser la 
sœur de la princesse de Cantecroix. Le premier jour 
d'août, les travaux ayant été avancés à Arras jusques 
à être attachés au bastion de la ville , la famine néan- 
moins étoit si grande dans notre camp, et la difficulté 
d-'y amener des vivres telle ,1e Roi ayant été obligé, 
pour cet effet , d'envoyer quérir en diligence l'armée 
commandée par M. du Hallier au siège de* Sancy en 
Lorraine, que enfin il avoit pris, et d'envoyer tirer ses 
forces des garnisons de Picardie , ayant assemblé une 
armée de vingt-cinq mille hommes, et mis sur pied un 



DE BASSOMPIERRE. [l64°] 4 2 9 

convoi de six mille charrettes; M. le maréchal de 
Châtillon étant demeuré au siège avec le maréchal de 
Chaulnes, le maréchal de La Meilleraie partit dudit 
camp , avec douze mille hommes , le mercredi pre- 
mier dudit mois , pour venir rencontrer le secours , 
ce qu'il fit à point nommé ; et, comme l'on étoit aux 
embrassades de cet heureux succès , arriva une nou- 
velle comme les ennemis étoient venus attaquer à 
notre circonvallation , de laquelle ils avoient pris le 
fort de Ransau et taillé en pièces le régiment de Ron- 
serolles qui étoit dedans. Alors Gassion vint avec 
mille chevaux à toute bride vers notre camp , qui fut 
suivi de M. le maréchal de La Meilleraie avec ce 
qu'il avoit amené au devant du convoi -, mais M. le 
maréchal de Châtillon lui ayant mandé que ce n'étoit 
rien , et que les ennemis , ayant vainement tenté l'at- 
taque des lignes , en avoient été repoussés et se reti- 
roient sur la main gauche , qui étoit sur l'avenue du 
convoi , il retourna en pareille diligence audit convoi. 
Les ennemis lors continuèrent leur attaque , où ils re- 
poussèrent plusieurs de nos troupes. Messieurs de 
Vendôme firent ce jour-là des merveilles, étant tou- 
jours à la merci de mille coups parmi les ennemis , 
tuant tout ce qu'ils rencontroient, et animant nos gens 
l'espace de quatre heures que l'attaque dura \ en la- 
quelle M. le maréchal de Châtillon fit ce que humai- 
nement se pouvoit faire, et eut un cheval tué sous lui ; 
mais enfin , le convoi étant arrivé au camp sans ren- 
contre , avec l'armée <\e M. du Hallier et celle qu'a- 
voit ramenée M. de La Meilleraie , la partie ne fut 
point tenable aux ennemis, qui quittèrent volontaire- 
ment le fort de Ransau , et se retirèrent en bel ordre, 



43o [^4°] MÉMOIRES 

voyant arriver les régimens de Champagne et Na- 
varre en bel ordre vers eux pour les en chasser. 
Alors on pressa les ennemis de sorte qu'une mine, que 
l'on fit jouer en l'attaque de La Meilleraie, ouvrit 
plus de soixante pas de brèche : ce qui fit capituler 
les ennemis qu'ils rendroient la place au Roi s'ils n'é- 
toient secourus dans le 8 du mois. Les ennemis ne 
manquèrent pas de se présenter encore pour faire 
quelque effort; mais, ayant trouvé la chose impos- 
sible , ils se retirèrent. , et les troupes du Roi prirent, 
le jeudi 7 d'août, possession de la ville d'Arras. Je 
reçus un petit déplaisir ce même mois , par le refus 
que M. le comte de Tonnelle , grand-père de mes 
neveux , me fit de me donner le plus jeune de mes- 
dits neveux , nommé Gaston , pour le nourrir auprès 
de moi 5 mais en récompense j'eus le contentement 
de savoir ma nièce de Houailly heureusement accou- 
chée d'une fille le 3o de ce même mois. 

Le Roi revint devers Paris au commencement du 
mois de septembre, ayant laissé M. le cardinal vers 
la frontière , qui s'alla tenir à Chaulnes. Nous eûmes 
en ce mois deux heureux succès , l'un de la naissance 
d'un second fils de France, la Reine en étant accou- 
chée le 21 de ce mois , et la prise de Turin arrivée le 
22. La révolte des Catalans se peut aussi mettre parmi 
les heurs de la France, puisque c'est au désavantage de 
l'Espagne. 

En ce mois d'octobre est mort un des plus gentils, 
des plus braves et des meilleurs princes que j'aie ja- 
mais connus , et qui me faisoit l'honneur de m'aimer 
chèrement : aussi ai-je ressenti sa perte aussi vive- 
ment dans mon cœur, que de chose qui me soit ar- 



DE BÀSSOMriEKRE. [l64o] /fil 

rivée de long-temps. Il avoit souffert , durant neuf 
années , beaucoup de tournions et de persécutions de 
la fortune; exilé de France, ayant perdu ses gouver- 
nemens , ses biens ruinés , et ce qu'il a pâti dans sa 
famille par la perte de ses deux enfans , dont l'aîné 
étoit le plus accompli prince de son temps , et par la 
mauvaise conduite du troisième qui ne vivoit pas se- 
lon sa profession. Ce fut le duc de Guise, qui s'étoit 
retiré à Florence au même temps que je fus mis à la 
Bastille, où je plains sa mort et ma liberté. 



FIN DU TOME VINGT-UNIEME. 




La Bibliothèque 
Université d"Ottawa 
Echéance 



The Library 
Univers! ty of Ottawa 
Date Due 




D C 



a 390 3 001 188035b 

3 • C 6 2 2 1820 V21 /l 




COLLECTION DES PI E PI X R E 



DC 

OGOl 

.C622 1820 V002Î/1 



m?. 



CGLL 



D? 3 Mf MQ! - 



I48é334 



U D' / OF OTTAWA 




COLL ROW MODULE SHELF BOX POS C 
333 01 07 08 21 12 2 



v> 



Via ~>jMf